CHAPITRE 4
L'hôpital Asan plongeait Séoul de toute sa hauteur. Vingt-quatre étages de verre et d'aluminium, et tout au sommet, le service cardiologique réservé aux patients VIP que personne ne nomme jamais en public. C'était là, derrière une porte capitonnée gardée par deux agents en costume sombre, que Han Tae-sung luttait, à dix-sept heures dix, pour ne pas mourir.
Yoon Da-eun n'aurait pas dû être là.
Elle aurait dû partir, sauter dans le métro, retourner à Daerim, oublier ce qu'elle avait vu, fermer le tiroir où dormait la carte de Ji-hoon, brûler le contrat de Min-jun et celui de la convocation. Recommencer comme avant.
Elle était assise sur la chaise en plastique du couloir, son sac serré contre son ventre, et elle ne bougeait plus depuis trois heures.
Choi Min-soo passa devant elle, le téléphone vissé à l'oreille, parlant à voix basse en anglais à quelqu'un qu'elle imaginait à Genève. Un médecin sortit, parla cinq minutes au majordome, repartit. Personne ne lui parla, à elle. Personne ne semblait même la voir.
Puis la grande porte de l'ascenseur réservé s'ouvrit dans un *ding* étouffé, et trois silhouettes en sortirent comme une lame qu'on dégaine.
Une femme la cinquantaine bien tenue, sac Hermès Birkin, cheveux teints d'un noir de jais. Un homme d'environ soixante ans, costume gris perle, lunettes carrées, visage froid. Et entre eux, une jeune femme du même âge que Da-eun, mais soignée, manucurée, parfumée — l'air de celles qui n'ont jamais douté qu'on leur ouvrirait la porte d'un restaurant.
Han Seo-yeon. Da-eun lut le nom sur le badge de sécurité que la jeune femme portait au cou — visiblement de Hansung Group. Petite-fille du frère cadet de Han Tae-sung. Présumée héritière, depuis vingt ans.
— Min-soo ! aboya la mère, sans même regarder Da-eun. Comment va-t-il ? Pourquoi n'avons-nous appris cela qu'à seize heures ? Pourquoi n'étions-nous pas appelés en premier ?
— Madame, le Président va mieux. Il est conscient. Il a stabilisé. Le médecin...
— Et qu'est-ce que c'est que *ça* ? coupa Han Seo-yeon, son menton désignant Da-eun comme on désigne une tache sur un tapis.
Choi Min-soo se redressa. Sa voix devint plus ferme qu'elle ne l'avait été de toute la journée.
— Mademoiselle Yoon est l'invitée personnelle du Président, mademoiselle Han.
— Une *invitée* ? Dans un service de réanimation ? Habillée comme une serveuse de quartier ? Il faut que tu m'expliques mieux que ça, Min-soo.
— Le Président m'a demandé de la garder ici jusqu'à son réveil.
— Mon oncle ne sait plus ce qu'il dit, intervint le père. Faites-la sortir. Tout de suite.
Da-eun se leva. Elle avait, depuis le matin, traversé tellement d'humiliations et d'absurdités qu'une de plus ne lui faisait, à présent, ni chaud ni froid. Elle voulait surtout sortir d'ici. Sortir de cette journée. Sortir de cette histoire.
— Monsieur Choi, dit-elle calmement. Je vais y aller. Dites au Président, quand il se réveillera, que je lui souhaite bonne santé.
Elle inclina poliment la tête vers la famille Han, sans les regarder, et prit le couloir.
— Mademoiselle Yoon !
La voix derrière elle. Un médecin, en blouse blanche, sortait de la chambre.
— Le Président demande à vous voir. Maintenant.
Da-eun s'arrêta.
— Pardon ?
— Il a repris connaissance il y a quelques minutes. Sa première question a été de savoir si vous étiez encore là. Il refuse de se reposer tant qu'il ne vous aura pas parlé. Je vous prie de venir.
— Hors de question ! cria Han Seo-yeon. C'est *moi* qui entre la première !
Le médecin se tourna vers elle, glacial.
— Mademoiselle, je ne suis pas employé par votre famille. Je suis employé par mon serment. Le patient demande mademoiselle Yoon. Mademoiselle Yoon entrera. Vous suivrez.
Da-eun, le souffle coupé, suivit le médecin dans la chambre.
L'odeur d'antiseptique, le bip régulier d'un moniteur cardiaque. Han Tae-sung était couché, un oxygène discret au nez, plus pâle encore qu'à la villa. Mais ses yeux gris-noir étaient ouverts, vifs, et ils ne quittèrent pas Da-eun quand elle entra.
— Tu es restée, dit-il, dans un souffle.
— Je n'ai pas vraiment réfléchi, monsieur.
— *Père.*
— Je vous demande pardon ?
— Appelle-moi *père*. Une fois. Une seule. S'il te plaît.
Da-eun resta immobile. Derrière elle, les talons de Seo-yeon claquèrent dans la chambre.
— Oncle Tae-sung ! Qu'est-ce que c'est que cette mascarade ?
Le vieil homme tourna lentement la tête vers sa famille, sans même les regarder en face.
— Min-soo. Appelle Maître Jang.
— Il est dans le couloir, monsieur. Il attend depuis une heure.
— Fais-le entrer. Et le notaire de l'hôpital. Tout de suite.
— Oncle Tae-sung, tu es malade, tu dois te reposer, dit la mère de Seo-yeon en s'avançant, voix mielleuse soudain. Nous parlerons de tout cela demain, à tête reposée, en famille...
— Hors de ma chambre.
— Pardon ?
— Tous les trois. *Hors de ma chambre.*
— Tae-sung !
— Min-soo. Fais-les sortir.
Choi Min-soo, avec une politesse qui n'admettait rien, ouvrit la porte. Le père de Seo-yeon, livide, sortit le premier. Sa femme suivit, en lançant à Da-eun un regard qui aurait pu fendre du marbre. Seo-yeon, elle, s'arrêta sur le seuil et planta ses yeux dans ceux de Da-eun.
— Tu ne sais pas dans quoi tu mets les pieds, *toi*. Profite du présent. Il sera court.
La porte se referma sur elle.
Maître Jang entra. Petit homme rond, costume sombre, cartable de cuir. Il ouvrit son cartable sans dire bonjour. Le notaire de l'hôpital suivait, dossier à la main.
— Monsieur le Président. Je consigne par écrit votre déclaration, dit Maître Jang. En présence du notaire et du médecin de garde, dans le respect des dispositions de l'article 909 du Code civil coréen.
Han Tae-sung, sans quitter Da-eun des yeux, parla d'une voix faible mais claire :
— Je, soussigné, Han Tae-sung, président-fondateur du Hansung Group, en pleine possession de mes facultés mentales, déclare devant ces témoins reconnaître formellement Yoon Da-eun, née le 13 avril 1999 à Suwon, comme étant ma fille biologique, fruit de mon union hors mariage avec feu Choi Mi-sook. Je requiers les modifications de mon état civil et de mes dispositions testamentaires en conséquence, dès demain matin.
La pièce avait perdu tout son air.
Le notaire écrivait. Maître Jang fit signer le Président. Le médecin signa comme témoin. Choi Min-soo signa comme second témoin.
— Mademoiselle Yoon, votre signature, dit Maître Jang en lui tendant le document.
Da-eun cligna des yeux.
— Je... je n'ai rien demandé. Je n'ai pas...
— Vous n'êtes pas obligée d'accepter aujourd'hui, dit doucement Maître Jang. Cette déclaration est unilatérale du Président. Mais si vous signez, elle vaut acceptation de la reconnaissance. Si vous refusez, le Président reste votre père aux yeux de la loi, mais vous renoncez à votre place de premier rang dans la succession.
— Da-eun, dit Han Tae-sung depuis son lit. Tu signes ce que tu veux. Aujourd'hui, ou jamais. Mais sache une chose : ce papier n'est pas pour mon argent. Il est pour ton nom. Un nom qu'on t'a volé à la naissance. Je voudrais te le rendre, avant de partir.
Da-eun regarda le stylo dans sa main.
Vingt-six ans à n'être personne. Vingt-six ans à croire que sa mère ne l'avait pas voulue. Vingt-six ans à porter, en secret, ce vide à la place du nom qu'on lui aurait dû.
Ce n'était pas l'argent. C'était la vérité.
Elle signa.
L'encre coula lentement.
Elle posa le stylo. Son cœur battait étrangement bas, comme amorti par quelque chose qu'elle ne comprenait pas.
— Bien, dit Maître Jang. La déclaration prendra effet demain à neuf heures à l'état civil. Au-delà, mademoiselle Yoon, je me permets de vous dire que vous êtes désormais l'unique héritière directe au premier degré du Hansung Group. Vous représentez, à ce titre... un peu plus de quarante-deux mille milliards de wons.
Da-eun ne sentit pas ses jambes la lâcher. Elle s'assit au bord du lit. Han Tae-sung, lentement, prit sa main dans la sienne.
— Repose-toi, mon enfant. Tu n'as plus besoin de courir.
Elle ne lui répondit pas. Elle ne pouvait pas.
Pendant ce temps, à l'extérieur de l'hôpital, dans la nuit qui tombait, une silhouette en costume gris se tenait dans une berline, son téléphone à l'oreille. Park Ji-hoon.
— ... oui, je viens de l'apprendre. Han Tae-sung à l'hôpital. Reconnaissance en cours d'une fille illégitime. *Yoon Da-eun.*
À l'autre bout du fil, Lee Yoo-jin, allongée dans son boudoir, eut un long silence.
— Yoon Da-eun ? La serveuse d'hier soir ?
— La même.
— Mais tu... tu m'avais dit que c'était une vieille connaissance à toi.
— Disons que c'était... mon amour de jeunesse.
— Et tu ne savais pas ?
— Non. Mais maintenant que je sais... tout change.
Yoo-jin eut un petit rire dur.
— Tu vas me la voler ?
— Yoo-jin, ma chère. Je vais surtout *tout avoir*. Toi. Elle. Et l'empire. Trois pour le prix d'un.
Il raccrocha.
Et au même instant, dans la chambre VIP, Han Tae-sung serra plus fort la main de sa fille.
— Ils vont venir, ma fille, murmura-t-il. Tous. Très bientôt. Et ils ne te lâcheront plus.
Da-eun, les yeux secs, regardait par la fenêtre les lumières de Séoul s'allumer une par une.
Elle ne savait pas encore qu'à cet instant précis, dans la rédaction du *Chosun Daily*, un journaliste venait de recevoir un coup de fil anonyme.
La une du lendemain était déjà écrite.
