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CHAPITRE 3

À quatorze heures moins six, le taxi déposa Yoon Da-eun devant une grille d'acier noir surmontée d'un blason discret — un cyprès et trois étoiles. Hannam-dong s'étendait derrière elle, ses villas tapies dans la verdure comme des bijoux dans du velours. Da-eun n'avait pas fait grand cas de l'adresse en la lisant ; maintenant qu'elle était devant, sa main tremblait sur la sangle de son sac.

Quatre millions par mois pour Min-jun. Une convocation manuscrite d'un inconnu. Une carte de Ji-hoon dans son tiroir. En vingt-quatre heures, sa vie était passée de prévisible à folle.

Elle avait cru, en partant ce matin, qu'elle viendrait pour refuser poliment. Pour dire à cet inconnu qu'on l'avait trompé sur la personne, qu'elle n'était la fille de personne et qu'on l'avait toujours élevée comme telle. Mais en s'approchant de l'interphone — un boîtier en laiton brossé, sans nom, un seul voyant rouge —, elle savait déjà qu'elle ne repartirait pas comme elle était venue.

— Mademoiselle Yoon ?

La voix qui sortit du boîtier la fit sursauter. Elle reconnut le timbre. Choi Min-soo, l'homme aux tempes argentées du restaurant.

— Oui.

— Entrez. Allée centrale, jusqu'au porche. Je vous y attends.

La grille s'ouvrit sans bruit.

L'allée prenait son temps. Un parc soigné, des cyprès — ceux du blason. Des magnolias en fin de floraison. Un bassin où un héron sculpté en bronze pêchait pour l'éternité. Au bout, la villa : pierre claire, deux étages, lignes basses, un toit asiatique discret. Riche, mais pas tape-à-l'œil. Riche depuis longtemps.

Choi Min-soo l'attendait sous le porche, costume sombre, gants blancs.

— Mademoiselle, je vous remercie d'être venue.

— Monsieur Choi. Qui m'attend ici ?

— Mon employeur. Veuillez me suivre.

— Son nom.

L'homme s'arrêta. Ses yeux noirs étaient pleins d'une émotion qu'il ne dissimulait plus tout à fait.

— Han Tae-sung. Président-fondateur du Hansung Group.

Da-eun ne connaissait que vaguement ce nom. La presse économique n'était pas sa lecture. Mais le mot *Hansung* lui revint en mémoire dans un éclair de fatigue : la tour de verre et d'acier qu'elle apercevait chaque matin depuis le métro, dressée dans le ciel de Séoul comme une lance posée à l'envers.

— Pourquoi un homme pareil voudrait-il me voir ?

— Il vous le dira lui-même, mademoiselle.

Choi Min-soo poussa une porte intérieure double. Une bibliothèque. Hauts plafonds. Murs de bois foncé, livres anciens, parquet à chevrons qui craquait à peine sous les pas. Au fond, devant une grande baie qui donnait sur le jardin, un fauteuil de cuir fauve tournait le dos à la pièce.

— Monsieur le Président, dit Choi à voix basse. Mademoiselle Yoon est arrivée.

Le fauteuil ne bougea pas tout de suite. Puis, lentement, il pivota.

Da-eun reconnut immédiatement l'homme qui s'y trouvait. C'était lui. La silhouette qu'elle avait à peine entrevue la veille, à la sortie du gala. Le vieil homme à la canne. Celui qu'elle n'avait pas vraiment vu, mais qui, lui, l'avait fixée.

Il était plus pâle aujourd'hui. Plus mince. Des veines bleues couraient au dos de ses mains. Mais ses yeux gris-noir, plantés dans les siens, étaient les yeux d'un homme qui ne voit, au monde, plus qu'une seule chose.

— Approche, mon enfant.

Sa voix était basse, rauque, légèrement tremblante.

— Monsieur, je...

— Je t'en prie. Approche.

Da-eun fit trois pas. Pas plus. Elle ne savait pas pourquoi son cœur cognait ainsi.

Han Tae-sung la regarda. Longtemps. Sans parler. Et ses yeux se remplirent de larmes qu'il essuya d'un doigt presque honteux.

— Tu as les yeux de ta mère.

Da-eun se figea.

— Pardon ?

— Les yeux exactement. La forme du visage aussi. La courbe de la bouche. Choi Mi-sook, à ton âge, avait ce même petit pli au coin droit des lèvres quand elle se demandait si on lui mentait. Tu l'as toi aussi, en ce moment précis.

— Monsieur, je ne sais pas qui est cette dame, mais...

— Choi Mi-sook. Vingt-quatre ans en 1998. Étudiante en piano. Boursière à l'Académie nationale. Elle est tombée enceinte de moi cette année-là. J'étais marié. J'avais cinquante ans et un fils légitime de vingt-deux ans. Je n'ai pas su être à la hauteur. Ma femme a tout fait pour qu'elle disparaisse. On m'a juré, à la naissance, que l'enfant — toi — était mort-né. On m'a montré un acte de décès. Je l'ai cru. Pendant vingt-six ans.

Da-eun avait cessé de respirer.

— Monsieur, c'est impossible. J'ai été abandonnée à l'orphelinat de Suwon. Ma mère biologique est inconnue. Mon dossier le dit clairement. Vous faites erreur sur la personne. Je suis désolée pour ce que vous avez vécu, mais...

— Mi-sook a accouché à la clinique Kwangmyeong, à Suwon, le treize avril 1999. Tu es née à 4 h 17 du matin. Tu pesais 2 750 grammes. Le nom de Mi-sook a été biffé du registre dans les heures qui ont suivi. Elle est morte trois jours plus tard d'une hémorragie qu'on a refusé de soigner. *Cela*, mon enfant, est dans ton dossier. Vérifie. Tout est exact. Mot pour mot.

Da-eun ouvrit la bouche. Aucun son n'en sortit.

Le treize avril. Suwon. C'étaient ses informations. Celles qu'on lui avait données à dix-huit ans, le jour où elle avait quitté le foyer. Elle ne les avait dites à personne. Personne. Pas même à Ji-hoon, autrefois.

Han Tae-sung tendit une main vers une enveloppe sur la table basse.

— Ceci est l'analyse ADN. Hier, une serveuse a renversé du champagne sur un homme dans le hall des Lee. Je passais, par hasard. Je l'ai vue. J'ai vu *Mi-sook* dans son visage. J'ai demandé un échantillon à Min-soo. Le mouchoir taché de sang, abandonné dans un vestiaire. Le résultat est tombé ce matin à six heures.

Il lui tendit la feuille.

Da-eun ne la prit pas. Elle ne pouvait plus bouger.

— Probabilité de filiation paternelle, dit Han Tae-sung à voix basse, comme s'il prononçait un verdict : 99,997 pour cent.

Le silence dans la bibliothèque se fit lourd comme du plomb fondu.

Da-eun secoua la tête, lentement.

— Non.

— Si.

— Non, monsieur. Vous voulez vous payer un dernier rêve. Je le comprends. Mais vous vous trompez de fille. Je ne suis personne. Ma vie est derrière une caisse de restaurant. Mon loyer est en retard. Je ne suis pas votre...

— Da-eun.

Elle s'arrêta.

— Je ne te demande rien aujourd'hui, dit le vieil homme. Pas de signature. Pas de larmes. Pas même de me croire. Je te demande simplement ceci : reste vingt minutes. Bois un thé. Regarde ce dossier. Et ensuite, tu pars où tu veux. Je t'enverrai chez toi en voiture.

Da-eun, le souffle court, s'assit au bord du fauteuil en face. Choi Min-soo apporta deux tasses.

Elle ouvrit le dossier d'une main qui ne lui obéissait plus tout à fait.

Photos. Une jeune femme en robe blanche jouant du piano sur une scène. Mêmes yeux que Da-eun, mêmes pommettes, même petit pli au coin de la bouche. L'horreur de la ressemblance lui souleva l'estomac.

D'autres photos. La jeune femme rieuse, vingt ans, dans un café de Hongdae. La jeune femme avec un homme plus âgé — Han Tae-sung, trente ans plus jeune, le même regard gris-noir.

Une dernière photo, plus floue, plus douloureuse : la jeune femme allongée sur un lit d'hôpital, un nourrisson dans les bras. Et au dos, écrits à la main : *Mi-sook & Da-eun. 13 avril 1999.*

Da-eun.

C'était son nom à elle. Pas un nom donné par un orphelinat. Un nom donné par sa mère.

Elle ferma les yeux.

— Monsieur, dit-elle d'une voix qu'elle ne reconnut pas. Je dois sortir. Je dois...

— Bien sûr.

Mais quand elle se leva, Han Tae-sung porta brusquement la main à sa poitrine. Son visage devint gris, puis blanc. Sa tasse glissa de ses doigts, se brisa sur le parquet.

— Monsieur ?!

— Min-soo... appela-t-il.

Et il s'effondra dans son fauteuil, paupières renversées.

Choi Min-soo accourut, un téléphone déjà à l'oreille.

— Ambulance ! Tout de suite ! Le Président fait un infarctus !

Da-eun, paralysée, vit l'homme qui prétendait être son père glisser lentement sur le côté, sans plus respirer.

Et sans qu'elle sût pourquoi, sa main se tendit vers la sienne et la serra, fort, comme si elle pouvait, à elle seule, le retenir au monde.

— Tenez bon, monsieur, murmura-t-elle. *Tenez bon.*

L'ambulance arriva en sept minutes. Sept minutes pendant lesquelles Da-eun ne lâcha pas la main du vieil homme, écouta les ordres aboyés de Choi Min-soo en hangul rapide, vit défiler tout ce que sa propre vie lui avait à peine appris à comprendre. Des infirmiers, des défibrillateurs, un brancard, le hurlement de la sirène dans l'allée parfaite des magnolias.

— Vous montez avec lui, mademoiselle, dit Choi Min-soo, ses gants blancs déjà tachés. Le Président voulait que vous restiez à ses côtés. *Restez.*

Da-eun monta dans l'ambulance comme on monte dans un rêve qu'on ne contrôle pas. La porte claqua. La sirène hurla.

Quelque part dans la nuit qui tombait sur Séoul, un téléphone sonna chez Han Seo-yeon. Une voix paniquée, à l'autre bout du fil :

— Mademoiselle Han. Le Président est à l'hôpital Asan. Et... il y a une jeune femme avec lui. Personne ne la connaît. Une certaine Yoon Da-eun.

Han Seo-yeon, vingt-six ans, élevée toute sa vie dans la certitude d'être la prochaine reine du Hansung Group, posa lentement sa coupe de vin blanc.

— Yoon Da-eun, répéta-t-elle.

Elle nota le nom sur la marge de son magazine.

— Mère, dit-elle d'une voix sucrée. On a un problème.

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