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l héritiere des ombres

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james
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Résumé

À Séoul, Yoon Da-eun survit dans l'ombre. Serveuse exploitée, orpheline depuis l'enfance, méprisée par tous, elle ignore qu'un sang royal coule dans ses veines : celui du redoutable chaebol Han Tae-sung, troisième fortune de Corée, qui la cherche depuis vingt-six ans. Kang Min-jun, lui, est l'héritier humilié des Lee Industries. Marié à une femme qui le trompe ouvertement avec son premier amour, méprisé par sa belle-famille, il avance comme un fantôme dans son propre mariage — jusqu'à la nuit où une serveuse renverse une coupe de champagne sur ses chaussures et le regarde droit dans les yeux sans baisser la tête. Mais l'ombre de Park Ji-hoon, le premier amour qui a brisé Da-eun à dix-neuf ans avant de disparaître avec ses économies, plane déjà. Devenu requin de la finance, il est désormais l'amant de la femme de Min-jun. Et quand il découvrira le secret de la naissance de Da-eun, il fera tout pour la reconquérir et s'emparer de l'empire des Han. Trois cœurs. Deux empires. Un seul trône. Da-eun devra choisir : céder à celui qui l'a détruite, ou se battre aux côtés de l'homme méprisé qui, le premier, l'a vue. L'héritière oubliée s'apprête à réclamer sa couronne. Et Séoul tremblera.

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CHAPITRE 1

Le cristal des lustres scintillait comme mille étoiles tombées du ciel sur le marbre poli du grand hall des Lee. Yoon Da-eun avançait entre les invités, son plateau d'argent maintenu à hauteur de hanche, le dos parfaitement droit malgré la fatigue qui lui mordait les épaules.

— Plus vite, idiote ! Tu fais traîner le service !

Le superviseur la bouscula au passage, manquant de lui faire renverser six coupes de champagne. Da-eun serra les dents. Vingt-six ans, une vie de mépris à supporter, et aucune envie ce soir de finir à la rue pour un cristal brisé. Le contrat de cette soirée représentait deux mois de loyer.

Autour d'elle, le tout-Séoul de la finance tournoyait comme un essaim de papillons venimeux. Robes en satin de Milan, costumes Tom Ford taillés à la main, parfums à six chiffres qui lui donnaient la migraine. Le gala annuel des Lee Industries était l'événement le plus convoité de l'automne. Pour Da-eun, ce n'était qu'une longue nuit de douleur dans des chaussures empruntées trop petites d'une demi-pointure.

— Toi ! Là-bas !

Une voix tranchante claqua à sa droite. Lee Yoo-jin, l'unique héritière des Lee, fendait la foule comme une lame, escortée d'un homme dont le bras s'attardait, beaucoup trop, sur sa hanche.

— Apporte-nous deux flûtes. Tu es payée pour rester plantée comme un piquet ?

Da-eun s'inclina, présenta son plateau, garda les yeux baissés. Vingt-trois ans à peine, mais Yoo-jin avait déjà la cruauté chevillée aux talons aiguilles. L'homme qui l'accompagnait — grand, brun, sourire trop blanc — cueillit deux flûtes d'un geste paresseux.

— Merci, mademoiselle, dit-il avec un demi-sourire.

Da-eun releva les yeux. Et son monde s'arrêta.

Park Ji-hoon.

Sept ans qu'elle ne l'avait pas vu. Sept ans qu'elle s'était jurée de ne plus jamais penser à lui. Et voilà qu'il se tenait là, à un mètre, plus beau, plus brillant, plus dangereux que dans ses pires cauchemars.

Il ne la reconnut pas. Évidemment. Da-eun n'était plus la fille de dix-neuf ans qu'il avait abandonnée à l'aube après lui avoir vidé son compte épargne. Elle n'était plus qu'une silhouette en uniforme noir, une domestique parmi d'autres dans le décor.

Mieux ainsi.

— Da-eun ! Bouge ! aboya le superviseur.

Elle obéit, s'enfonça dans la foule, le souffle court. Le souvenir lui martelait les tempes : le petit appartement de Hongdae, les promesses au creux du cou, les billets disparus, le mot griffonné sur le frigo. *Pardonne-moi. J'avais besoin.*

Pardonner. Quel luxe.

Elle s'apprêtait à atteindre l'arrière-salle quand un mouvement brusque dans la foule la déséquilibra. Un homme reculait pour éviter une matrone trop parfumée — et il heurta Da-eun de plein fouet.

Le plateau bascula.

Quatre coupes s'écrasèrent au sol dans un bruit cristallin de désastre. Le champagne éclaboussa les chaussures vernies de l'inconnu, monta jusqu'à son pantalon noir, dégoulina sur sa montre suisse.

Le silence se fit autour d'eux comme une vague glacée.

Da-eun s'était déjà agenouillée, ses doigts cherchant fébrilement les éclats sur le marbre.

— Pardon, monsieur, je suis désolée, je...

— Ce n'est rien.

La voix au-dessus d'elle était basse. Calme. Sans rage. Da-eun leva les yeux malgré elle.

L'homme la regardait. Trente ans, peut-être un peu plus. Des traits anguleux, une mâchoire dure, des yeux noirs qui semblaient la traverser comme on traverse une vitre. Il ne souriait pas, mais son regard n'avait rien de la cruauté qu'elle croisait partout depuis son arrivée.

— Vous êtes blessée ? demanda-t-il simplement.

Da-eun baissa les yeux sur sa main. Une longue entaille zébrait sa paume, là où un éclat venait de la fendre. Le sang perlait, lent et sombre.

— Non, ce n'est rien, je...

— Min-jun ! Qu'est-ce que tu fais ?

La voix glaciale de Yoo-jin déchira l'instant. L'héritière des Lee fendit la foule, son verre encore à la main, Park Ji-hoon sur ses talons.

— Tu es vraiment incapable de tenir trois secondes en société sans qu'une catastrophe arrive ? Je te laisse une minute et tu te fais arroser par une bonne ? Pathétique.

L'homme — Min-jun, donc — se redressa lentement.

— C'est un accident, Yoo-jin.

— C'est *toujours* un accident avec toi.

Yoo-jin se tourna vers Da-eun, et son sourire se chargea d'un venin presque admirable de pureté.

— Toi. Lève-toi.

Da-eun obéit, le plateau abandonné, sa main saignant doucement le long de son uniforme.

— Tu sais combien coûte cette montre ? susurra Yoo-jin. Plus que tout ce que tu gagneras dans ta misérable vie. À genoux. Présente tes excuses à mon mari.

— Yoo-jin, ça suffit, dit Min-jun.

— Tais-toi. Je ne te parle pas.

Park Ji-hoon, derrière elle, observait la scène avec un sourire amusé, comme on regarde un chat jouer avec une souris. Da-eun sentit son regard glisser sur elle, paresseux, indifférent. Il ne reconnaissait toujours pas dans cette servante en uniforme la fille qu'il avait promis d'aimer pour toujours.

Elle s'agenouilla.

Le marbre froid sous ses genoux. La salle entière qui les regardait. Cinq cents paires d'yeux. Les murmures qui commençaient à courir comme des rats dans la pénombre dorée.

— Je suis désolée, monsieur, dit Da-eun, la voix basse. Pardonnez-moi.

— Plus fort.

— Yoo-jin, arrête, dit Min-jun. Maintenant.

— Plus fort, j'ai dit.

Da-eun ouvrit la bouche pour parler. Elle ne sut jamais ce qu'elle aurait répondu. Une main dure se referma sur son bras et la releva sans douceur.

Min-jun.

Il l'entraîna de quelques pas, hors du cercle des regards, près d'une colonne de marbre. Il sortit de sa poche un mouchoir blanc, immaculé, et le pressa fermement contre la paume ensanglantée de Da-eun.

— Tenez ça. Serrez.

— Monsieur, je peux...

— Serrez, j'ai dit.

Sa voix n'était pas brutale, mais elle ne souffrait pas d'objection. Da-eun obéit. Le mouchoir se teignit aussitôt de rouge sombre.

— Min-jun, gronda Yoo-jin derrière lui. Tu te ridiculises pour une *bonne* ?

Il se retourna lentement vers sa femme.

— Toi, tu te ridiculises depuis huit mois en couchant avec lui, dit-il à voix basse, sans bouger un cil. Mais je ne crois pas qu'on en soit à compter les humiliations ce soir.

Le silence qui suivit fut étincelant comme un éclat d'obus.

Yoo-jin pâlit, puis rougit. Park Ji-hoon, lui, perdit son sourire pour la première fois.

— Tu... commença Yoo-jin.

— Profite de ta soirée, ma chère. Je rentre.

Min-jun se tourna vers Da-eun.

— Allez voir un médecin pour cette main. Je m'occupe de votre supérieur. Vous ne serez pas renvoyée ce soir.

Et il s'éloigna, traversant la foule fendue devant lui comme la mer Rouge devant Moïse, sans regarder une seule fois en arrière.

Da-eun resta immobile, le mouchoir blanc taché de rouge serré dans sa paume, le cœur cognant si fort qu'elle l'entendait dans ses tempes. Elle n'avait jamais vu un homme aussi droit dans une salle aussi tordue.

— Jolie scène.

La voix de Park Ji-hoon, à son oreille, la fit sursauter. Il s'était glissé près d'elle pendant que Yoo-jin disparaissait en furie vers les toilettes.

— Tu n'as pas perdu ton don pour attirer les ennuis, *Da-eun*.

Elle se figea.

Il lui souriait. Ce même sourire qu'elle avait aimé à dix-neuf ans, et haï à vingt. Le sourire d'un homme qui sait exactement ce qu'il fait.

— Ji-hoon.

— Sept ans. Tu n'as presque pas changé. À part... ce détail-là.

Il tendit la main vers son cou et fit doucement glisser son doigt sur la fine cicatrice qui courait sous son col. Da-eun recula d'un pas.

— Ne me touche pas.

— Tu m'en veux toujours. C'est touchant.

— Sors de mon chemin.

— Da-eun.

Il pencha la tête, et sa voix se fit plus douce.

— J'ai cherché à te retrouver, tu sais. Pendant des années. Mais tu avais disparu.

— J'avais surtout dix-neuf ans et plus un won pour payer le métro. Grâce à toi.

Il eut un petit rire triste.

— Je te dois beaucoup. Je te dois tout, en fait.

— Ce que tu me dois, je ne pourrai plus jamais le récupérer.

Elle voulut s'écarter. Il lui prit le poignet — celui qui n'était pas blessé. Pas durement. Juste assez pour la retenir.

— Donne-moi une chance de réparer.

— Lâche-moi.

— Une seule.

— Lâche-moi, Ji-hoon.

— Il faut qu'on parle. Pas ce soir. Mais bientôt. Ne me fuis pas.

Il glissa quelque chose dans la paume de sa main libre. Une carte. Du carton ivoire. Un nom doré.

Puis il la lâcha et repartit vers la foule comme s'il n'avait rien fait.

Da-eun resta là, le souffle coupé, deux objets dans les mains : un mouchoir taché de rouge, et une carte qui sentait encore un parfum qu'elle aurait voulu avoir oublié.

Elle voulait jeter la carte. Elle ne le fit pas. Pas tout de suite. Elle ne sut pas pourquoi.

Plus tard, derrière, dans le grand vestiaire des employés où elle pansait sa main avec des moyens du bord, Da-eun ne vit pas la silhouette qui s'attardait à la porte d'entrée. Un homme âgé, élégant, droit comme un cyprès, qui avait suivi toute la scène depuis l'autre côté de la salle.

Le chauffeur qui l'attendait s'approcha avec une discrétion respectueuse.

— Monsieur le Président... il faut rentrer. Le médecin vous attend à neuf heures.

Mais le vieil homme ne bougeait pas. Ses yeux gris-noir, voilés d'âge, fixaient la porte par laquelle la jeune serveuse venait de disparaître. Sa main, tachée par les années, tremblait légèrement sur le pommeau de sa canne.

— Min-soo, dit-il enfin, d'une voix sèche.

— Monsieur ?

— Cette jeune femme. Trouve-moi son nom complet. Sa date de naissance. Sa mère. *Tout.*

— Bien, monsieur.

— Avant demain matin.

Han Tae-sung, président du puissant Hansung Group, troisième fortune de Corée, posa la main sur sa poitrine, là où la douleur revenait depuis des mois sans plus le quitter. Il avait soixante-douze ans. Il était mourant. Et il venait, peut-être, de retrouver le seul fantôme qu'il cherchait depuis vingt-six ans.

Sa fille.

Le visage de cette serveuse en uniforme noir, c'était celui de Choi Mi-sook.

C'était celui de la femme qu'il avait aimée et perdue. C'était celui de l'enfant qu'on lui avait juré morte à la naissance.

Et si on lui avait menti, pendant tout ce temps ?

— Tu auras tout demain, monsieur, dit le chauffeur.

Han Tae-sung hocha la tête, lentement. Une seule larme, sèche, glissa au coin de ses paupières fatiguées.

Quelque part dans la nuit de Séoul, sans le savoir, Yoon Da-eun venait de croiser quatre vies qui allaient broyer la sienne — ou la couronner.

Et la guerre, à peine, venait de commencer