L'esplanade
Félicie
Derek a eu raison de lui parler de mon secret, même si ça m'a fait mal sur le coup… cependant, cette fille allait complètement devenir folle, si on ne la calmait pas. La voir commencer à devenir hystérique, montre à quel point elle est paumée… ce qui est complètement normale étant donné la situation.
Elle a enfin accepté de rentrer dans la salle avec l'infirmière, non sans me jeter un regard apeuré.
La porte s'ouvre alors que je poireaute en me demandant si tout se passe bien.
— Excusez-moi, c'est vous qui êtes venue avec mademoiselle Stevens ?
Je l’observe perdue, je ne la connais même pas alors son nom...
— La jeune fille qui a subi une agression, précise-t-elle alors que je la regarde dubitative.
— Oui c'est bien cela. Il y a un souci ?
— Malheureusement, mademoiselle Stevens est mineure et nous sommes dans l'obligation d'avoir un parent ou un adulte comme personne de référence. Elle refuse de nous donner le numéro de sa mère, m’explique-t-elle ennuyée.
Je le savais qu'elle était mineure… Mais pourquoi refuse-t-elle d'appeler sa mère ? Elle aura besoin d'elle pour surmonter ce qui lui est arrivé.
Je réfléchis… elle a sûrement une raison. Mais si elle ne l'appelle pas, ils ne feront pas les examens et ce connard s'en sortira sans souci.
— Je vais être sa personne de référence, décidé-je.
L'infirmière me donne les papiers à remplir puis elle repart vers la salle d'examen où se trouve la gamine.
Je me rassieds, tout en sentant mon portable qui vibre dans ma poche.
— « Alors comment va Derek ? » me questionne Ayden.
J'ai complètement oublié de le prévenir.
— Ça va. Je t'expliquerai… enfin il t'expliquera. Je raccroche.
Je croise mes bras et mes jambes tout en me demandant pourquoi est-ce que c'est tombé sur lui, alors que je priais peu de temps avant qu'ils ne se rencontrent pas… Je vais devoir parler avec lui quand il sortira des urgences.
Derek
L'infirmière me nettoie la plaie après que je me suis rendu faire une radio, pour confirmer qu'il n'y a rien de cassé et me met un bandage.
— Voilà c'est fait. Voici votre bon de sortie, dit-elle en souriant.
— Merci pour votre travail, réponds-je simplement.
Je n'ai pas la tête à roucouler avec les infirmières… Je ne cesse de me tracasser pour la fille aux cheveux noirs. Je me souviens que quand Félicie s'est faite violer au lycée, elle était dans un état atroce après, mais on l'a tellement soutenue qu'elle a remonté la pente en un rien de temps. Elle a dès lors pris la décision de devenir avocate pour soutenir toutes ses femmes victimes de viol, de harcèlement ainsi que celles qui subissent des violences conjugales. Elle a pris des cours de Karaté et s'est forgée une vraie carapace autour de son cœur, qu'elle ne laisse respirer qu'avec Ayden et moi.
Il faut dire qu'on a toujours été là pour elle… ainsi que le jour où on a chopé cet enfoiré et que son frère a été arrêté.
— Tu as fini ? s’enquiert-elle alors que je sors de la pièce où j'ai été soigné.
— Oui. Juste des coupures. Il n’y a rien de grave, la rassuré-je.
Elle se lève tout en penchant la tête et me regarde suspicieuse.
— Félicie, si tu as quelque chose à dire dis-le. Tu m'as déjà fait le coup avant de monter dans la Mustang tout à l'heure.
— Cette fille est mineure, elle a dix-sept ans soit presque neuf ans de moins que nous, et elle vient de se faire violer ! lance-t-elle froidement.
Je ne comprends toujours pas où elle veut en venir.
— Et ?
Félicie se rapproche de moi et pose son index sur mon torse.
— Je t'ai vu la regarder quand tu as gagné ta course. Je te conseille de rester loin d'elle. Tu as vingt-six ans bientôt, et tu ne pourrais rien lui apporter surtout après ce qu'elle vient de vivre, rétorque-t-elle fermement en poussant son doigt sur mon torse où je peux sentir ses ongles s'enfoncer.
Je passe la main dans mes cheveux, bien qu'elle m'ait effectivement troublé par son regard intense, je sais que Félicie a raison. Je ne peux pas me permettre de jouer ma vie avec une mineure.
J'ai enfin réussi à trouver un boulot dans un domaine que j'aime et je ne veux en aucun cas tout perdre pour une amourette qui ne durera pas.
— Je ne compte absolument rien faire, assuré-je.
Félicie me toise alors que la porte de la salle d'examen où se trouve la fille s'ouvre.
— Elle a fini, nous informe l'infirmière en me regardant bizarrement.
— C'est un ami. C’est lui qui l'a secourue et emmenée ici, s'empresse d’expliquer Félicie en voyant les soupçons sur son visage.
— Si vous le dites, lance-t-elle, Elle se rhabille et pourra partir.
L'infirmière me jette à nouveau un drôle de regard et part enfin. Je baisse la tête… elle croit sûrement que c'est moi qui aie fait ça.
— Je vais la ramener, me fait part Félicie, Tu devrais partir avant qu'elle ne sorte. Je pense qu'elle sera plus à l'aise avec moi.
J'acquiesce… de toute façon, je suis mal à l'aise également.
Alix
Je peux enfin me rhabiller, et je suis soulagée, même si c’est un pantalon de l’hôpital. Cet examen a été une torture, car je n'ai pas arrêté de pleurer en pensant à ce qui s'est passé dans cette ruelle. J’enfile le pull que cet homme tatoué m’a donné, ennuyée puisqu’ils ont gardé le reste, je mets mes baskets et ouvre la porte de la cabine.
— Mademoiselle Stevens. Voici une ordonnance de calmants et un rendez-vous avec le gynécologue dans trois mois pour voir si tout va bien, m’informe l'infirmière.
— Je dois revenir ? demandé-je terrifiée
— C'est juste pour un examen de routine, me rassure-t-elle.
Enfin c'est ce qu'elle croit. Les factures arriveront chez moi… si ma mère tombe dessus ? Et comment vais-je les payer si je ne lui en parle pas ?
Je panique totalement à cet instant pendant qu'elle me libère et je l'aperçois. Je ne peux éviter son regard intense qui semble si triste, tandis que la porte se referme. Je remets la capuche sur ma tête avant de sortir et une fois dans le couloir, je suis surprise de ne pas le voir alors qu'il était là.
— Je vais te ramener, m’informe Félicie alors que je cherche du regard l'homme au tatouage, Derek est parti, si c'est lui que tu cherches. Il n'a rien d'important à son bras, ne te tracasse pas.
En sortant des urgences, je remarque que la moto n'est plus là et j'en ai un pincement au cœur. Je ne le reverrai plus jamais et je ne pourrai donc pas le remercier pour ce qu'il a fait pour moi.
Félicie me ramène devant l'immeuble où se trouve notre appartement et je me mets à trembler de nouveau en espérant que ma mère soit entrain de dormir.
— Tu veux que je monte avec toi ? demande Félicie en coupant le contact de la Mustang.
Je refuse de la tête… elle a déjà fait assez pour moi ce soir.
— Tiens je te laisse mon numéro de téléphone. Si jamais tu as besoin de parler, je t'écouterai avec plaisir.
Je prends le bout de papier qu'elle me tend, acquiesce de la tête et sors de la voiture. J'entends qu'elle démarre la voiture, avant de refermer la porte de l'immeuble, et je m'effondre à nouveau par terre en pleurs. La lampe du hall se referme automatiquement et je me mets à paniquer. Je me revois dans la ruelle, je ne vois que ses mains qui me touchent partout, son odeur de transpiration, sa langue qui me lèche le visage et essaye de pénétrer de force ma bouche.
Ses mains qui descendent le long de mon corps et...
Je sors en courant de l'immeuble, traverse la route sans faire attention aux voitures et cours à travers le parc qui donne sur l'esplanade de Battery Park, où je ne pense qu'à me jeter dans la rivière Hudson.
Je ne veux plus vivre.
Derek
Je suis parti directement après que l'infirmière ait disparue, mais je n'ai pu m'empêcher de suivre Félicie à bonne distance jusque chez cette fille.
Je ne sais pas pourquoi je les ai suivies, bien que sache qu'elle est en sécurité, mais c'était plus fort que moi, je veux m'assurer qu'elle rentre bien.
Je me gare au bout de la rue, où j’aperçois la Mustang de Félicie qui redémarre après s'être assurée qu'elle est bien rentrée dans le bâtiment.
Quand je pense à l'état dans laquelle je l'ai trouvée, la douleur à ma poitrine me revient. Comme a-t-il osé lui faire ça ? Je rage tellement, que les veines de mes mains ressortent sur les poignées de la moto.
La lampe du hall du bâtiment s'éteint et je décide donc de m'en aller. Je n'ai plus rien à faire ici.
Alors que je démarre pour reprendre la route, j'entends klaxonner et jette un coup d'œil vers l’immeuble, où la fille vient d’en sortir, traversant la route sans regarder et court vers le parc.
— L'esplanade ! m'exclamé-je horrifié en descendant de la moto.
Je me mets à courir dans le parc pour essayer d'arriver avant elle, et je déboule sur l'esplanade où je rejoins l'endroit d'où elle devrait sortir, mais elle passe derrière moi. Je fais demi-tour et l'attrape par la capuche d’un geste vif, la faisant faire volte-face alors qu'elle essaye de monter sur la barrière.
Dans notre élan, je tombe en arrière en la tenant fermement contre mon torse pour la seconde fois.
