Je ne suis pas la seule
Derek
Je l'ai embarquée sur la moto sans réfléchir où j'allais l'emmener, mais je pense que dans cette situation, le mieux c'est de l'emmener aux urgences.
Je ne roule pas trop vite, car je ne sais pas si elle tiendra toujours aussi fort mon t-shirt.
Le mieux est de ne pas croiser les flics, ce qui serait con de se faire arrêter parce que je n'ai pas de casque, donc je prends les petites routes de Manhattan pour rejoindre l'hôpital Bellevue.
Arrivés sur place, je me gare devant les urgences sur le trottoir. Après tout, c'est une urgence.
— Tu peux descendre, lui fais-je alors qu'elle serre toujours mon t-shirt.
La fille ne bouge pas, et je suis donc obligé de mettre ma main sur les siennes pour qu'elle comprenne qu'elle doit me lâcher.
Ce qu'elle fait directement au contact de ma main.
Je descends donc de la moto pour me rendre compte qu'elle est droite comme un I et la tête baissée.
— Il faut que tu descendes et que tu ailles te faire examiner, dis-je doucement.
Elle ne bouge pas d'un pouce et je remarque qu’elle serre ses poings dans ses manches.
Je ne sais plus quoi faire pour la persuader, et ce qui m’ennuie, c’est que je ne peux pas voir son regard à l'instant à cause de la visière du casque. Je ne sais pas du tout, si elle pleure ou pas, ni si elle me regarde.
Je m'approche d'elle et décide de lui enlever le casque. Elle n'a aucune réaction pendant que je lui retire, et je découvre à nouveau son visage rempli de larmes. Cette jeune fille est complètement meurtrie et ma poitrine se serre à cette vue.
Ses cheveux noirs en bataille à nouveau lui tombent sur une partie du visage, mais je peux apercevoir ses yeux verts chargés de tristesse, de larmes où toutes étincelles de vie se sont éteintes, fixer l'hôpital...Ne me dites pas qu'elle craint l'hôpital ?
Félicie
Quand je sors du bâtiment où nous sommes allés chercher à boire, je vois la moto de Derek démarrer au loin avec une fille. Il ne peut vraiment pas s'en empêcher. Pourtant, il avait l'air obnubilé par cette petite aux cheveux noirs.
D'un côté c'est mieux ainsi… il va avoir vingt-six ans et ce n'est pas le moment de commencer à jouer avec une gamine.
— Tu as perdu ton cavalier ? m’interroge Ayden en me rejoignant.
— Oui. Et nous avons perdu Derek aussi, rétorqué-je.
Alors que nous discutons avec plusieurs amis, mon portable se met à sonner et je regarde l'écran. Tiens, pourquoi il me sonne déjà ?
— Allô. Tu n'as pas su conclure ? ricané-je
— « Ce n’est pas le moment Félicie ! claque-t-il, Tu peux me rejoindre au Bellevue ?"
— L'hôpital ? demandé-je surprise, Ne me dis pas que...
— « Tu sais venir ou pas ?! » s'énerve Derek.
— Oui, je me mets en route tout de suite. Tu peux me dire ce qui se passe ? Tu as l'air furieux, m’enquiers-je en avançant vers ma Mustang.
— « Ne prends pas Ayden avec toi. Et grouille ! » m'ordonne-t-il avant de raccrocher.
Je regarde mon portable surprise et inquiète en même temps, c'est rare que Derek soit aussi sérieux. Il a dû se passer quelque chose de grave.
— Tu as l'air étrange Félicie, ça ne va pas ? demande Ayden qui me suit.
— Écoute. Je ne sais pas ce qui se passe, mais Derek a sûrement fait encore une connerie, stressé-je.
— Il est où ? demande Ayden inquiet aussi maintenant.
— À l'hôpital.
— À l'hôpital ! Tu attends quoi ?! Allons-y !
— Non. Il a demandé que tu ne viennes pas et je te jure qu'il ne rigolait pas. Je te tiens au courant quand je saurai ce qui se passe, lui assuré-je en montant dans la Mustang.
Ce n’est pas vrai Derek ! Qu'est-ce que t'as fait comme connerie ?
Marina
Cela fait un moment qu'on est revenu près des motos et qu'Alix et l'autre ne sont toujours pas là.
— Tracasse, ils doivent s'amuser quelque part comme nous tout à l'heure, tente de me rassurer Daniel.
— Non. Alix n'est pas ce genre de fille, réponds-je en les cherchant du regard.
Connaissant Alix, elle s'est assise dans un coin en rêvassant à ses dessins tout en ne prêtant pas attention au gars qui l'accompagne. Je n'aurais pas dû la laisser avec lui, elle n'a jamais parlé plus qu'il ne faut à un garçon… Et de plus, vu qu'elle n'est pas sociable, il l'a aussi bien laissée dans un coin.
Je suis là à ruminer en me demandant où elle est passée, quand j'aperçois le mec qui l'accompagnait. Je lâche la main de Daniel en allant vers lui, où je remarque qu'Alix n'est pas avec lui.
— Où est Alix ? le questionné-je surprise et inquiète.
— Je n’en sais rien moi. Elle est partie y a un moment, répond-il en allant près de sa moto.
Alix, partie toute seule ça m'étonnerait. On est à l'autre bout de la ville et la connaissant elle n'a certainement pas pris un taxi.
Je me retourne furibonde et attrape le bras du mec alors qu'il s'apprête à mettre son casque.
— Alix ne partirait pas sans moi ! affirmé-je exaspérée.
— Je te dis qu'elle m'a lâché quand je lui ai proposé d'aller boire un coup. Tu n’as qu'à lui sonner, tu sauras où elle est comme ça ! claque-t-il en mettant son casque.
J'attrape mon portable sur lequel j’affiche le numéro de Alix… mais aucune réponse.
— Merde ! m'exclamé-je alors que ce connard part et que je ne sais toujours pas où elle se trouve.
— Tu paniques pour rien à mon avis, fait Daniel, Ta copine est frigide. Elle a dû partir comme il a dit.
Je me retourne vers cet abruti et le toise. Alix est peut-être frigide, mais c'est ma meilleure amie et il n'y a que moi qui peut dire ça. Je lui mets une claque sans prévenir et je pars vers le parking en essayant de joindre à nouveau le portable de mon amie.
Derek
Cette fille ne veut toujours pas descendre de ma moto, et ne pouvant pas la prendre de force pour l'amener à l'intérieur, j'ai appelé Félicie en renfort… qui se traîne d'ailleurs.
Je prends une cigarette dans ma poche, il est clair que j'ai besoin de me calmer avant qu'elle n'arrive parce que je vais devoir gérer sa colère aussi maintenant.
Dire que la soirée avait si bien commencée, si seulement j'étais descendu de la moto et était allé lui parler, tout ceci ne serait jamais arrivé.
Je passe la main dans mes cheveux en tirant un coup sur ma cigarette, lorsque j'entends la Mustang arriver à fond et déraper dans le parking des urgences.
Il vaut mieux que je lui explique avant qu'elle s'imagine n'importe quoi et se mette à gueuler, rameutant ainsi tout le monde, alors que cette fille n’a pas besoin de ça. Avec son tempérament, je m'attends à ce qu'elle attrape la fille par les cheveux pour la faire descendre de force.
— C'est quoi le problème ? crie-t-elle en sortant de la Mustang tandis que je viens vers elle.
Je vois son regard se poser vers la moto et celui-ci vire en mode furie.
— Tu te fous de ma gueule ?! s’invective-t-elle en avançant sur moi.
— Putain, calme-toi laisse-moi t'expliquer ! dis-je en l'attrapant par les épaules.
— M'expliquer quoi ?! Qu'est-ce que tu fous avec cette gamine ? Tu veux aller en taule ou quoi ?! s'exclame-t-elle.
— Félicie, ferme-la et laisse-moi t'expliquer ! claqué-je froidement pour la calmer.
Cette fois-ci, j'ai son attention et je vais pouvoir lui expliquer ce qui se passe au juste. Le regard de Félicie devient dégoûté au fur et à mesure que je lui explique ce qui s'est passé, je peux y lire la même haine que je ressens en ce moment ainsi que le dégoût et la tristesse.
Alix
Je suis toujours assise sur sa moto sans bouger… Je ne veux pas descendre et rentrer dans cet hôpital pour que mon humiliation recommence. Je veux juste rentrer chez moi et enlever toute la crasse que j'ai sur moi... en moi.
Je désire juste rentrer, afin de m'endormir pour ne plus me réveiller.
Il est hors de question que quelqu'un d'autre soit au courant de ce que j'ai subi.
Si je rentre là-dedans, ma mère sera au courant et ne se remettra jamais de ce que j'ai subi. Elle s'en voudra de m'avoir forcée à sortir, alors que tout ça n'est, ni de sa faute, ni de celle de Marina. C'est ma faute. J'aurais dû faire attention… J'aurais dû être sur mes gardes... J'aurais dû le mordre, le frapper, le repousser.
Je me mets à pleurer de rage et je sens une main se poser sur moi me faisant sursauter, ce qui manque de me faire tomber de la moto, mais celle-ci se cramponne à mon pull.
Cette main est celle d'une femme au teint métissé et en levant un peu mon visage vers elle, je remarque que c'est celle qui se trouvait près de Marina pendant la course.
— Salut, on s'est vue tout à l'heure à la course, dit-elle en essayant d'esquisser un sourire.
Je ne suis pas idiote, je comprends tout de suite que l'homme aux tatouages l'a appelée pour me convaincre de descendre, afin d'entrer dans cet hôpital.
— Derek s'est dit que tu te sentirais peut-être plus à l'aise avec moi pour rentrer dans l'hôpital, confirme-t-elle gentiment.
Cette femme est le genre que j'aurais voulue être... Elle est belle, elle en est plus que consciente, et je suis certaine qu’elle sait se défendre toute seule, car cela se voit dans son regard et dans sa façon de parler. Elle, jamais elle ne vivra ce que moi j'ai vécu.
— Je m'appelle Félicie et toi ?
— Alix, murmuré-je.
— Très beau prénom, dit-elle en remettant mes cheveux qui me cachent le visage, Tu veux bien descendre de la moto maintenant ?
Je ne peux pas rester indéfiniment sur cette moto et je le sais. Ils ont sûrement d'autres choses à faire que de s'occuper d'une loque comme moi.
Elle me tient toujours le bras et je me décide à descendre où je me retrouve contre elle, ce qui me fait reculer instantanément.
— C'est normal que tu ne saches pas tenir debout après ce que tu as vécu. Les nerfs de ton corps ne sont pas encore calmés, dit-elle en me rattrapant en voyant que je titube.
Je la laisse me tenir, espérant y retrouver assez de vitalité pour pouvoir partir d'ici seule et appeler un taxi.
Mais je n'ai pas songé un instant que je n'avais pas mon sac ici, car celui-ci est resté dans la voiture de Marina.
— Et si on rentrait pour te faire examiner, et cela afin d'être sûre que tu n'as rien ?
— Je ne rentrerai pas dans cet hôpital, affirmé-je en me défaisant de ses bras.
— Mais tu dois aller faire un examen. Demain il sera trop tard. Tu dois réaliser cela pour pouvoir faire arrêter ce salop, insiste-t-elle.
— Il en hors de questions ! hurlé-je comme une hystérique en reculant vers la route, Je ne veux plus qu'on me touche ! Laissez-moi tranquille ! Laissez-moi mourir en paix !
C'est alors que cette voiture déboule de nulle part et que je me sens soulevée du sol pour atterrir sur le trottoir. J'ouvre les paupières, je réalise que je ne ressens aucune douleur sauf au pied alors que je vois Félicie pencher sur moi. Je me rends compte que ce n'est pas sur moi qu'elle est penchée, mais sur l'homme aux tatouages qui me tient fermement dans ses bras.
—Tout va bien Félicie. Je n'ai rien. Arrête de me regarder comme si j'allais mourir, fait l'homme.
Je me tortille pour vouloir me libérer de ses bras, mais en voyant qu'il ne me lâche pas je tourne mon visage vers le sien.
Son regard intense à cet instant est triste et dur à la fois, et je me fige.
— Si tu veux mourir, fais-le après cet examen qu'on puisse arrêter ce salopard, dit-il froidement, Et autre chose, elle est venue parce qu'elle sait ce que ça fait d'être violée.
Je tressaille sous cette révélation... Elle, qui semble si forte… Ce n’est pas possible…
Félicie me sourit et me tend la main pour que je me lève. Je prends celle-ci totalement abattue, je n'ose pas le regarder et me lève en direction de la porte des urgences en tenant fermement la main de Félicie.
