Chapitre 4 — Samedi soir 2
Emma
Le soleil commence à poindre à travers les stores, dessinant sur le parquet de longues traînées dorées, comme des cicatrices de lumière que la nuit n’a pas encore eu le temps d’effacer, et l’air, tiède, suspendu, semble retenu dans une respiration muette, comme si la ville elle-même n’osait troubler la paix fragile de ce matin d’après.
Je suis allongée contre lui, encore nue sous le drap, la peau moite d’un sommeil à peine atteint, sa main lourde sur ma hanche, grande, large, ouverte comme un sceau brûlant, possessif, sur mon corps fatigué, et je l’entends respirer derrière moi, profondément, calmement, avec cette régularité apaisante qui dit qu’il dort encore, loin de moi déjà, loin de la réalité, peut-être loin de tout.
Je ferme les yeux un instant, juste un instant de plus, comme si je pouvais retenir encore un peu la chaleur de sa peau, l’odeur mêlée de nos corps, ce parfum entêtant de sexe, de sueur, d’épices, de désir, de peau, de nuit, et je sens, dans la moindre fibre de mon ventre, dans chaque muscle, dans la moindre douleur de mes cuisses encore tendues, que cette nuit ne disparaîtra pas si facilement.
Je bouge légèrement, et mon corps réagit aussitôt : je suis encore marquée, gonflée, humide, douloureusement vivante.
Mes cuisses frottent l’une contre l’autre avec une lenteur paresseuse, mes seins frémissent au contact de l’air, et là, entre mes jambes, une brûlure sourde me rappelle qu’il a été là, tout entier, profondément, lentement, brutalement, tendrement.
La dernière fois, juste avant de sombrer, quand il m’a attirée à lui sans un mot, qu’il s’est glissé entre mes cuisses sans hésitation, avec une douceur fébrile, presque fragile, j’ai compris qu’il n’y aurait plus de retour.
Il m’a prise comme on retient ce qui glisse déjà entre les doigts : pas avec violence, pas avec urgence, mais avec cette lenteur fiévreuse de celui qui sait qu’il touche quelque chose de précieux, de rare, d’éphémère.
Son torse rugueux s’est appuyé contre mes seins, sa bouche s’est perdue dans mon cou, et ses doigts ont glissé entre mes lèvres trempées comme une promesse, m’ouvrant à nouveau avec une patience exquise, déclenchant en moi des gémissements que je n’ai même pas cherché à retenir.
Il est entré en moi comme on plonge dans une eau chaude, profonde, lente, et j’ai accueilli cette dernière fois avec un frisson long et délicieux, enroulant mes jambes autour de lui, me cambrant contre son bassin, le regard ancré dans le sien, sa main autour de ma gorge, mais pas pour m’étouffer, mais pour m’ancrer. Pour me garder là , présente , brûlante. Vivante.
Chaque mouvement était une offrande.
Chaque va-et-vient, une déclaration muette.
Et quand il a joui, profond, tremblant, ses lèvres écrasées contre les miennes, j’ai senti tout son corps se contracter contre le mien, et je l’ai suivi presque aussitôt, mon dos arqué, ma bouche ouverte sur un cri sans voix, noyée dans l’oreiller.
Il est resté en moi longtemps , sans bouger.
Et puis, il m’a embrassée.
Pas comme on clôt quelque chose, non.
Comme on dépose un mot de trop, un mot qu’on ne dit jamais à voix haute, un mot qui fait mal s’il reste, mais qui brûle s’il s’en va.
Et maintenant, je suis là.
Assise au bord du lit , nue.
Le drap glissé jusqu’au bas de mon dos.
Le silence autour de moi est épais, presque cotonneux.
Et je le regarde dormir.
Ses traits sont plus paisibles dans le sommeil, moins tendus, moins durs, ses sourcils détendus, sa bouche entrouverte comme s’il murmurait encore mon prénom, ou celui d’une autre, peut-être.
Je pourrais me recoucher contre lui.
Fermer les yeux.
M’accrocher à cette chaleur.
Mais non.
Je suis venue chercher une nuit sans lendemain .
Je me lève, lentement, ramasse ma robe, mes sous-vêtements, mes talons.
Je passe devant le miroir de la salle de bain, m’y arrête.
Et je me regarde : ma peau est rougie à l’intérieur des cuisses, griffée à la hanche, mordue au cou.
Ma bouche est gonflée, mes cheveux défaits.
Je suis belle , vraiment belle .
Pas belle pour plaire.
Pas belle pour séduire.
Belle d’avoir été désirée.
Belle d’avoir joui.
Belle d’avoir été libre.
Je souris , un vrai sourire , la tête dans les nuages .
Puis je quitte l’appartement sur la pointe des pieds.
Les couloirs sont vides.
L’ascenseur me semble trop lent, alors je prends les escaliers, quatre étages, sans me retourner, sans respirer vraiment.
Quand je sors, la ville dort encore à moitié.
Le vent matinal soulève doucement ma robe, me caresse les jambes, s’engouffre entre mes cuisses, fraîches, encore ouvertes à lui.
Je sens son odeur sur moi, sa trace sur ma peau, la morsure de ses mains.
Chaque pas que je fais me rend à moi.
Un peu plus.
Je redeviens Emma.
Mais pas celle d’hier.
Je passe devant un café qui ouvre à peine, une serveuse bâille en rangeant des tasses, un homme passe avec son chien, un livreur peste contre son scooter.
Le monde recommence.
Moi aussi.
Chez moi, j’ôte mes talons. Je les laisse tomber dans l’entrée.
Je retire ma robe sans grâce. Je la laisse là, froissée, là où elle tombe.
Je m’allonge nue dans mon lit encore froid.
Je ferme les yeux.
Je pourrais pleurer.
Mais je ris.
Pas un rire fort. Un petit souffle. Léger. Serein.
Un rire qui vient du ventre. Du sexe. Du cœur.
Parce que cette nuit, j’ai été moi.
Entière.
Libre.
Désirée.
Sans excuse.
Sans attache.
Et demain… demain je serai autre chose.
Mais ce matin, je suis Emma.
Et ce matin, j’ai tout le pouvoir.
Fin
