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Chapitre 4

Je referme derrière moi. Mes mains tremblent légèrement, mais je les croise pour qu’il ne voie rien.

- Qu'y a-t-il ? Demande t'il sans m'accorder une grande attention.

- Est-ce que… est-ce que j’ai fait quelque chose de mal ?

Il relève les yeux, surpris. Mais pas longtemps.

- Non.

Réponse nette. Trop nette.

- Alors pourquoi vous êtes aussi… dur avec moi ?

Le mot est lâché. Il reste suspendu entre nous. Il se redresse sur sa chaise, croise les bras.

- Je vous traite comme je traite tout le monde.

Je serre les dents.

- Ce n’est pas vrai.

Silence. Son regard devient plus froid encore.

- Annabelle, si ce poste ne vous convient pas, vous êtes libre de partir.

La phrase me coupe le souffle.

- Ce n’est pas ce que j’ai dit.

- C’est ce que j’entends. Répond t-il sèchement.

Il se lève. Me dépasse. Ouvre la porte.

- Retournez travailler.

Je reste figée une seconde.

- Est-ce que vous me reconnaissez au moins ?

La question m’échappe. Trop vite. Trop tard. Il s’arrête. Lentement, il se tourne vers moi. Son visage est fermé. Totalement.

- Non.

Un mot. Sec. Définitif.

- Et même si c’était le cas, ça ne changerait rien. Continu Théo.

Il soutient mon regard sans ciller.

- Vous êtes ma secrétaire. Rien de plus. Gardez ça en tête.

Je hoche la tête. J’ai l’impression qu’on vient de m’arracher quelque chose à l’intérieur.

- Bien, monsieur.

Je sors du bureau sans courir. Sans pleurer. Plus maintenant. Derrière mon écran, je fais ce que je fais de mieux : je tiens. Je réponds aux mails. Je prends des appels. Je continue comme si de rien n’était. Mais chaque mot qu’il m’a lancé tourne en boucle. «Rien de plus». S’il savait à quel point c’est faux. S’il savait ce que je porte seule depuis six ans. Et pourtant… malgré sa dureté, sa distance, son refus, je le sens. Quelque chose en lui tremble. Et ça me fait encore plus mal que s’il avait été honnête.

***Théo***

Je n’y arrive plus. Je fais semblant. Toute la journée. Le ton sec. Les ordres. La distance. Ce masque froid que je maîtrise d’habitude sans effort. Sauf qu’avec elle… il glisse. Je la vois avant même de lever les yeux. Sa présence prend trop de place. Pas physiquement. Autrement. Comme une musique trop forte qu’on n’arrive pas à éteindre. Je devrais vouloir qu’elle démissionne. Et une partie de moi le veut. Vraiment. Parce qu’elle me désarme. Parce qu’elle me perturbe. Parce qu’elle me force à ressentir des choses que je croyais parfaitement rangées, classées, enterrées. Et pourtant… je n’arrive pas à m’empêcher de la regarder. Quand elle se concentre. Quand elle se mord la lèvre en lisant un mail. Quand elle relève les yeux vers moi, prudente, comme si elle marchait sur un terrain miné.

- Pourquoi elle me fait ça ?

Je me répète que je ne la connais pas. Que c’est juste une secrétaire compétente. Une parmi d’autres. Mais mon corps, lui, ne suit pas le discours. Quand elle s’est brûlée avec ce café, j’ai paniqué. Vraiment. Une peur brute, instantanée. Complètement disproportionnée. Je ne réfléchissais plus. J’agissais. Et depuis, c’est pire. Je la veux loin. Et en même temps, je veux savoir si elle va bien. Si elle a mal. Si elle sourit encore quand je ne regarde pas. C’est insupportable. Elle m’a confronté. Ce matin. Cette question… « Est-ce que vous me reconnaissez ? » J’aurais pu répondre autrement. J’aurais pu mentir moins violemment. Mais si je laisse la moindre fissure, je sais que tout s’écroule. Alors je suis dur. Froid. Presque cruel. Parce que c’est la seule façon que j’ai trouvée pour ne pas céder. Et pourtant… quand elle a quitté mon bureau, droite malgré la blessure, j’ai eu cette sensation idiote. Celle d’avoir perdu quelque chose. Encore. Je la veux loin. Je la veux absente. Je la veux hors de ma tête. Mais quand elle n’est pas là, le bureau est trop silencieux. Et quand elle est là… je n’arrive plus à respirer normalement. Je ne comprends pas pourquoi elle me trouble autant. Et ça me terrifie.

***Annabelle***

Je me concentre à présent sur les priorités, le travail bien fait. Je ne dois plus penser à Théo. Julien arrive en milieu de matinée. Un collaborateur externe, d’après son badge. Souriant. Poli. Détendu. Tout l’inverse de l’ambiance tendue qui règne au bureau depuis plusieurs jours.

- Bonjour, je suis Julien. Dit-il avec un sourire chaleureux aux lèvres.

- Annabelle.

- Joli prénom. Aussi joli que celle qui le porte.

- Merci.

Il me sourit franchement. Sans arrière-pensée. Juste un sourire simple, agréable. Ça me surprend presque. Je lui explique où s’installer, lui propose un café. Il accepte, me remercie, me parle de la circulation, du temps, de tout et de rien. Une conversation normale. Humaine. Je me surprends à sourire moi aussi. Et c’est là que je sens la présence de Théo. Son regard me brûle la nuque. Je n’ai même pas besoin de me retourner pour savoir qu’il observe la scène. Quand il s’adresse à Julien, sa voix est sèche.

- Vous êtes en retard.

Julien cligne des yeux, surpris.

- De cinq minutes à peine…

- Ici, on est à l’heure. Si vous passez moi de temps à rigoler avec ma secrétaire vous en aurez un peu plus pour des choses sérieuses.

Le ton est brutal. Injustifié. Je baisse les yeux, mal à l’aise. Julien tente de détendre l’atmosphère.

- Votre secrétaire est très efficace, au moins. Elle m’a tout de suite mis à l’aise.

Je sens la tension monter d’un cran.

- Annabelle, vous avez du travail j'imagine.

La phrase sonne. Ordre déguisé. Je me redresse.

- J’ai terminé ce que vous m’avez demandé.

Silence. Les deux hommes se regardent. L’air se charge d’électricité.

- Très bien, lâche Théo. Retournez à votre poste.

Je m’exécute, sans comprendre. Julien me lance un regard désolé, presque gêné. Plus tard, il repasse à mon bureau.

- Désolé pour tout à l’heure… je ne voulais pas créer de malaise.

- Ce n’est pas votre faute, dis-je en souriant doucement.

Ce sourire, je le vois se refléter dans la vitre du bureau de Théo. Julien me parle encore un peu. Rien de déplacé. Rien d’ambigu. Juste sympathique. Et pourtant… quand il s’en va, Théo surgit.

- Vous n’êtes pas ici pour socialiser.

Sa voix est dure. Trop. Je le regarde, interdite.

- Je fais mon travail.

- Alors contentez-vous de ça.

Il repart sans attendre de réponse. Je reste là, le cœur serré, les mains tremblantes. Je ne comprends toujours pas. Sa froideur. Sa dureté. Cette colère sortie de nulle part. Je n’ai rien fait de mal. Je n’ai fait que sourire. Alors pourquoi ai-je l’impression qu’il m’en veut… comme si j’avais franchi une limite que lui seul connaît ?

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