Chapitre 3
Le reste de la journée se déroule étrangement. Il reste distant, oui. Mais moins tranchant. Moins cruel. Comme si quelque chose s’était passé. En quittant le bureau, je ne me sens pas soulagée. Juste… perturbée.
Chaque matin la routine est la même, je rend les documents demandés la veille, ensuite viens l'instant café du patron. Même tasse, même café et même heure. J'ai déjà quelques minutes de retard alors je me dépêche pour ne pas avoir à subir la tempête. Ça arrive stupidement. Un geste banal. Un moment d’inattention. La machine fait son bruit habituel, je pense à autre chose, je bouge trop vite. La tasse glisse. Le liquide brûlant se renverse directement sur mon pied.
- Putain… !
Je recule d’un coup, le cœur qui s’emballe, la douleur qui monte aussitôt. J’essaie de garder contenance, mais mes yeux me piquent. Je n’ai même pas le temps de réagir.
- Annabelle !
Sa voix sonne. Forte. Inquiète. Théo est déjà là. Trop près. Il regarde mon pied, puis mon visage.
- Venez.
Ce n’est pas une demande. C'est un ordre déguisé. Il m’attrape par le bras, fermement mais sans brutalité, et m’entraîne hors de la pièce. J'ai à peine le temps de réfléchir avant qu'il ne s'arrête net devant les toilettes. Il pousse la porte, m’y fait entrer, verrouille presque derrière nous.
- Enlevez votre chaussure.
- Ça va, je…
- Annabelle. Maintenant.
Son ton ne laisse aucune place à la discussion. Je m’exécute, un peu sonnée. Il se penche, ouvre le robinet et passe mon pied sous l’eau froide. Ses gestes sont rapides, précis. Trop impliqués pour un simple patron. Je frissonne.
- Ça va aller, dit-il plus doucement. Laissez l’eau couler.
Il est accroupi devant moi. Ses mains frôlent ma cheville. Je sens sa respiration, tendue. Concentrée. Le silence entre nous est lourd. Chargé de tout ce qui n’a jamais été dit.
- Vous auriez pu vous brûler sérieusement, murmure-t-il.
Je le regarde. Son visage est fermé, mais ses yeux… ses yeux disent autre chose. Une inquiétude brute. Presque trop.
Merci, je finis par dire.
Il relève la tête. Nos regards se croisent. Trop longtemps. Il se redresse d’un coup, comme s’il venait de se rappeler où il était.
- Rentrez plus tôt aujourd’hui.
- Ce n’est pas nécessaire…
- Annabelle.
Encore ce prénom. Toujours avec cette pression étrange. Je hoche la tête et m'enfuis presque de cet endroit clos. Le soir, alors que je récupère mon sac, il apparaît à côté de moi.
- Je vous raccompagne.
Je me fige.
- Non, vraiment, ça va aller.
- Vous avez un moyen de transport ?
- Non.
Il me regarde. Longuement.
- Alors vous venez avec moi.
Je soupire, à bout de forces pour argumenter. J’accepte. Le trajet se fait dans un silence épais. Pas inconfortable. Juste ennuyant. Il conduit, concentré. Moi, je regarde par la fenêtre, le cœur en vrac. Arrivés devant chez moi, il coupe le moteur.
- Votre pied ?
- Ça va. Merci.
Un silence encore.
- Annabelle…
Il s’arrête. Se ravise.
- Reposez-vous bien.
- Merci.
Je descends de la voiture sans me retourner tout de suite. Quand je le fais, il est déjà reparti. Je reste là, immobile, une certitude bien ancrée dans la poitrine. Ce geste-là n’était pas professionnel. Et quoi qu’il essaie de se raconter… il est déjà allé beaucoup trop loin. L’appartement est plongé dans le silence quand je rentre. Ursule n’est pas là. Ça m’arrange presque. Je n’ai pas la force de parler. Je file sous la douche. L’eau chaude coule sur ma peau, emporte la fatigue, mais pas les pensées. Elles restent accrochées, tenaces. Son visage. Sa voix. Ses mains sur ma cheville. Trop présentes. Trop réelles. Je m’allonge ensuite sur mon lit, encore humide, les cheveux en bataille. Le plafond devient mon écran de cinéma personnel. Et comme toujours quand je suis épuisée… le passé s’invite. Le même qui me hante depuis ces longues années. Il y a six ans. J’étais étudiante. Fauchée. Paumée. Et surtout, orpheline. Ma mère venait de mourir. Mon seul refuge. Celle qui me tenait encore debout. Sans repère je suis entrée dans un réseau d'escorte. Le premier soir j’avais dit oui à ce rendez-vous sans vraiment réfléchir. Juste pour survivre. Juste une fois, pensais-je. J’étais novice. Terrifiée. Mal à l’aise dans une robe trop courte et une vie qui ne me ressemblait pas. Et puis je suis tombée sur lui. Théo. Il avait l’air un peu ivre. Fatigué surtout. Pas brutal. Pas pressant. Quand il a compris que je n’avais jamais été avec un homme, il s’est figé. Il a posé des questions. Il m’a parlé. Il m’a respectée. Ce soir-là, il a été doux. Attentionné. Presque tendre. Il m’a traitée comme si j’avais de la valeur. Comme si j’étais autre chose qu’un service payé. Et moi… je suis tombée amoureuse. Ridiculement. Immédiatement. À l’aube il n'était plus là. Je me dis qu'il a peut-être eu du dégoût en réveillant à mes côtés, je suis partie sans bruit. Je n’ai même pas pris l’argent posé sur la table de chevet, je n'ai pas ouvert le mot qui était posé à côté. Je voulais juste garder quelque chose de pur dans une vie qui ne l’était plus. Ce jour-là, j’ai arrêté. J'avais honte d'avoir vendu mon corps pour de l'argent. Il a été mon premier. Et mon dernier. J'ai laissé la vie d'escorte derrière moi. Malheureusement les douleurs s'enchaînent. Quelques mois plus tard, la vérité m’a frappée de plein fouet. J’étais enceinte. De lui. J’ai essayé de le revoir. J’y ai cru. Une dernière fois. Mais quand je me suis présentée, il m’a regardée comme une inconnue. Il m’a dit qu’il ne traînait pas avec des filles de joie. Qu’il ne me connaissait pas. Je suis repartie sans un mot. Brisée. Le reste… je n’aime pas y penser. Quatre mois. Trop pauvre pour les traitements. Trop seule pour tenir. J’ai perdu ce bébé que je n’avais même pas encore appris à aimer sans douleur. Et maintenant… je l’ai de nouveau en face de moi. Dur. Froid. Autoritaire. Et pourtant… chaque jour, mon amour pour lui grandit encore. Contre toute logique. Contre toute raison. Je ferme les yeux. Peut-être que c’est ça, le pire. Aimer quelqu’un qui ne sait même pas tout ce qu’il m’a pris… ni tout ce que je lui ai donné.
Le lendemain je suis encore plus confuse que la veille. Je ne sais pas pourquoi je le fais.Peut-être parce que je n’ai plus la force de ravaler. Peut-être parce que le silence devient plus violent que ses mots. C’est en fin de matinée. Le bureau est calme. Trop calme. Je me lève de mon poste et frappe à sa porte.
- Entrez.
