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Chapitre 5

Julien revient pile à l’heure de ma pause déjeuner. Je le vois arriver de loin, sourire aux lèvres, détendu. Il s’arrête à mon bureau. Il est directe, franc et n'hésite pas à me tutoyer. Il est rapide.

- Ça te dirait de déjeuner avec moi ?

Je relève la tête… et je croise le regard de Théo, debout un peu plus loin. Figé. Glacial. Un silence passe. Court. Lourd.

- Oui, pourquoi pas, je réponds simplement.

Julien sourit, visiblement ravi. Théo, lui, ne bouge pas. Son regard me transperce. Mais peu importe , l'essentiel c'est que je sois impeccable avec mon travail. Le déjeuner est… agréable. Vraiment. Julien est drôle, léger. Il flirte un peu, juste ce qu’il faut pour faire sourire sans mettre mal à l’aise. Je reste polie. Cordiale. Moi-même. Je ris même. Ça faisait longtemps. Je voudrais passer ce genre de moment plus souvent. Quand je retourne à l’entreprise, je me sens plus légère. Presque normale. J’entre dans l’ascenseur. Les portes commencent à se refermer quand une main les bloque. Théo. Il s’engouffre à l’intérieur sans un mot. L’air est soudain trop étroit. Trop chargé. Je garde le regard droit. Calme en apparence. L’ascenseur démarre. Un étage. Deux. Au troisième… il appuie brusquement sur STOP.

- Qu’est-ce que vous faites ? je demande, surprise.

Il se tourne lentement vers moi. Son regard est noir. Assassin. Je tends la main vers le panneau pour relancer l’ascenseur. Il m’attrape le poignet.

- Ne touchez pas à ça.

Mon cœur se met à battre trop fort. Il me plaque contre la paroi métallique. Son corps bloque toute issue. Le froid de la paroi me traverse le dos.

- Vous êtes ici pour travailler… ou pour séduire mes collaborateurs ?

Sa voix est basse. Dure. Méprisante.

- Quoi ? Non… je ne séduis personne, je…

Je tremble. Vraiment. Ma voix est à peine audible.

- Ne jouez pas à ça avec moi.

Il se penche légèrement.

- Vous savez combien de personnes me parlent de vous ? Des employés. Des investisseurs. Des partenaires. Vous croyez que je ne vois rien ?

Je secoue la tête, paniquée.

- Vous vous trompez… je ne suis pas ce genre de personne.

Il serre un peu plus fort.

- Vous n’êtes pas ce que vous montrez, Annabelle.

Les larmes me montent aux yeux.

- S’il vous plaît…

Son téléphone sonne. Il se fige. Me regarde encore une seconde. Puis recule brusquement et décroche. Je n’attends pas. Je relance l’ascenseur. Les portes s’ouvrent à l’étage suivant et je m’enfuis presque en courant, le souffle court, les mains tremblantes. Je ne me retourne pas. Cette fois, ce n’était plus de la froideur. Ce n’était plus de la dureté. C’était de la colère. Et elle m’a fait peur. Je suis choquée. Mais personne ne le verrait. Je fais mon travail. Parfaitement. Trop peut-être. Je réponds aux mails, je prends des notes, je souris quand il faut. Je ne laisse rien dépasser. À l’intérieur, pourtant, tout tremble encore. Je ne le regarde presque pas. Lui non plus. Comme si l’ascenseur n’avait jamais existé. La journée se termine enfin. Je sors de l’entreprise, épuisée, quand une voiture s’arrête devant moi. La vitre descend.

- Annabelle ! Je peux te raccompagner.

Julien. Toujours ce sourire simple. Rassurant. Je m’apprête à répondre quand une voix me coupe net.

- Non.

Je me fige. Théo est là. Debout. Froid.

- J’ai des choses à régler avec Annabelle.

Julien me regarde, surpris.

- Si elle préfère…

Je sens la panique monter. Mon travail. Mon poste. Tout tient à un fil. Théo.

- Oui… oui, c’est vrai, dis-je rapidement. On a encore des choses à voir.

Julien hésite, puis acquiesce.

- D’accord. À demain alors.

Il repart. Je reste là, mal à l’aise. Le trajet en voiture se fait dans un silence lourd. Aucun mot. Pas un regard. Juste le bruit du moteur et mon cœur qui tape trop fort. Arrivés devant chez moi, il se contente d’un : «Bonne soirée.» Je sors sans répondre. Je ne me retourne pas. À l’appartement, Ursule voit tout de suite que quelque chose ne va pas. Je lui raconte tout. L’ascenseur. La peur. La colère. Julien. La voiture.

- Annabelle… ce n’est pas normal, souffle-t-elle.

Je hoche la tête. Je le sais. Mon téléphone sonne. Théo. Mon estomac se noue. Je décroche, la voix neutre.

- Oui ? Qu'es-ce que je peux faire pour vous ?

- Ça ne concerne pas le travail. C'est plutôt...Votre pied… ça va mieux ?

Silence. Sa question me surprend, mais je tâche de répondre.

- Oui.

- Bien. C'est tout.

Il raccroche. Je balance le téléphone sur le canapé comme s’il venait de me brûler. Ursule me regarde.

- Tu l’aimes encore, hein ?

Les mots sortent tout seuls.

- Oui. Ça me fait mal de le dire. Mais c’est vrai. Six ans ont passé… et je ne sais même plus si c’est lui, celui d’avant. Celui qui a été doux. Celui que j’ai aimé. L'homme de cette nuit.

Je baisse les yeux.

- Je ne sais pas si je délire. Et je ne sais plus pourquoi je l’aime encore. Comment est-ce qu'on pourrait aimer un homme qu'on connait à peine ?

Ursule me serre contre elle. J'aime ces moments où elle me console. Au fil des ans elle est devenue plus qu'une simple locataire ou une simple amie. Pour moi elle est une sœur.

***Théo***

Je ne sais pas ce qui me prend quand il s'agit d'elle. J'ai appelé sans réfléchir juste pour écouter sa voix. Elle a l'air épuisée au point de jetter son téléphone sans raccrocher. Je ne raccroche pas non plus. J'écoute sa conversation avec son amie jusqu'à ce que silence se fasse. Je raccroche plusieurs minutes après avoir parlé à Annabelle. Je sais que c'est malsain d'écouter sa conversation mais ce que j'ai entendu me rassure. Je ne me trompes pas de personne. Annabelle est bien là fille d'il y a six ans. J'ai entendu ses aveux. Les mots sincères qui sont sortis du fond du cœur. Annabelle m'aime réellement ce n'est pas une illusion. J'ai ce sourire stupide quand je repense à ses mots « je l'aime encore ». J'ai envie de lui crier que je l'aime aussi mais je perds tout enthousiasme quand je me souviens du genre de femme qu'elle est : une prostituée. Je ne peux pas aimer ce genre de femme je dois plutôt m'en débarrasser.

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