Chaque 2
Le lendemain, je comprends très vite que la veille n’était qu’un échauffement. À peine arrivée, je sens l’atmosphère plus lourde. L’air même semble tendu. Théo est déjà là. Debout. Raide. Le visage fermé comme un coffre-fort.
« Les dossiers d’hier, je les veux corrigés avant dix heures.»
«Les appels clients, vous filtrez tout.»
«Et le planning, refaites-le. Il est inutilisable.»
Il ne me regarde presque pas. Et quand il le fait, c’est bref. Tranchant. Froid. Je hoche la tête à chaque fois.
- D’accord.
Ma voix est calme. Trop calme peut-être. À l’intérieur, pourtant, je serre les dents. Les ordres pleuvent sans pause. Il élève la voix. Pas forcément contre moi, mais assez pour que tout le bureau l’entende. Il exige. Il presse. Il ne laisse aucun espace pour respirer.
«Annabelle, ce mail devait partir il y a vingt minutes.»
«Annabelle, vous pouvez faire plusieurs choses à la fois, non ?»
Chaque fois qu’il prononce mon prénom, j’ai l’impression qu’il appuie dessus comme sur une plaie. Je travaille. Encore. Toujours. Je cours presque entre l’imprimante, le téléphone et son bureau. Les heures s’étirent. Mon dos me lance. Mes tempes pulsent. Il m’accule de travail. Volontairement ou non, je n’en sais rien. Mais c’est trop. Bien trop pour un deuxième jour. À un moment, il se tient derrière moi. Trop près. Je sens sa présence avant même de l’entendre.
-Vous avez fait une erreur ici.
Je me penche sur l’écran. Mon cœur cogne.
- Non, c’est conforme à ce que vous avez demandé.
Un silence. Long. Lourd. Puis il recule.
- Corrigez quand même.
Sa voix est sèche. Tranchée nette. Je m’exécute. Encore. Je ne comprends pas. Hier, il était distant. Aujourd’hui, il est dur. Presque agressif. Comme s’il se battait contre quelque chose. Ou quelqu’un. Contre moi. Je refuse de craquer. Je ne lui donnerai pas ce plaisir, s’il existe. Je me redresse. Je respire. Je continue. Parce que j’ai besoin de ce travail. Parce que je ne suis plus celle qu’il a connue. Parce que je ne fuis plus. Mais en quittant le bureau ce soir-là, les épaules lourdes et l’esprit en vrac, une certitude s’impose. Il le sait certainement. Et s’il agit comme ça, c’est parce que ça lui coûte bien plus qu’il ne veut l’admettre.
Quand je rentre à l’appartement, je n’ai même plus la force d’enlever mes chaussures. Je les laisse là, au milieu de l’entrée, et je me laisse tomber sur le canapé. Mon corps proteste enfin. Ursule arrive avec deux verres d’eau et s’assoit à côté de moi.
- T’as l’air d’avoir fait un marathon, me dit-elle en me regardant.
Je souffle. Longtemps.
- Il est insupportable.
Je lui raconte tout. Les ordres. Le ton. La pression constante. Le regard fuyant. La froideur. Je lui parle aussi de ce doute qui me ronge depuis le premier jour.
- Je te jure, Ursule… c’est lui. Enfin, je crois.
Elle fronce les sourcils.
- Ou alors tu te trompes.
Je la regarde, surprise.
- Comment ça ?
- Annabelle, ça fait des années. Les gens changent. Et puis t’as vu combien d’hommes se ressemblent, sérieusement ? Peut-être que ton patron n’a rien à voir avec ton client du passé.
Ses mots me frappent plus que je ne veux l’admettre.
- Et s’il te traite mal juste parce que… c’est un con de patron ? ajoute-t-elle en haussant les épaules.
Je ris nerveusement. Possible. Mais au fond de moi, le doute reste. Tenace. Les jours suivants n’arrangent rien. Théo est toujours aussi froid. Toujours aussi exigeant. Jamais un merci. Jamais un sourire. Il trouve à redire sur tout.
«Le café est trop fort.»
«Aujourd’hui, il est trop clair.»
«Vous n’avez pas chauffé la tasse.»
Je serre les lèvres. J’obéis. Parfois, j’ai l’impression qu’il cherche la faute. N’importe laquelle. Comme s’il voulait me pousser à bout. Je fais tout bien. Je vérifie trois fois. Je prends de l’avance. Et malgré ça, il soupire, il râle, il critique.
«Annabelle, soyez plus rapide.»
«Annabelle, soyez plus discrète.»
Discrète. Comme si je pouvais disparaître. Chaque soir, je rentre un peu plus épuisée. Un peu plus lasse. Mais je tiens. Par orgueil. Par nécessité. Parce que je refuse de partir la tête basse. Et pourtant… chaque matin, en entrant dans son bureau, la même question me traverse. Est-ce que c'est lui ?
Les années antérieures Théo était ainsi. Rustre, froid, sans cœur mais c'est encore pire maintenant que je suis son employé. La fissure arrive un matin banal. Trop banal pour annoncer quoi que ce soit. Je dépose le café sur son bureau, comme tous les jours. Même tasse. Même dosage. Même routine millimétrée. Je m'apprête à m'en aller quand il lance :
- Il est froid.
Je m’arrête net.
- Je viens de le faire.
Il lève enfin les yeux vers moi. Vraiment. Son regard s’accroche au mien une fraction de seconde de trop. Et là… quelque chose cloche. Ses traits sont tendus, mais pas comme d’habitude. Pas dans le contrôle. Plutôt dans la fatigue. Ou l’agacement contre lui-même.
- Laissez tomber, marmonne-t-il en repoussant la tasse.
Je hoche la tête et recule, prête à retourner à mon poste. Comme toujours.
- Annabelle.
Je me fige.
- Oui monsieur ?
Silence. Je me retourne. Il est debout maintenant, les mains posées sur son bureau. Sa mâchoire est crispée.
- Vous… ça va ?
La question tombe à côté de tout. Inattendue. Presque maladroite. Je cligne des yeux.
- Oui. Pourquoi ?
Il détourne le regard aussitôt, comme s’il regrettait déjà.
- Vous avez l’air fatiguée.
Un simple constat. Mais il me heurte plus que toutes ses critiques réunies.
- C’est le travail, je réponds simplement.
Il hoche la tête. Une fois. Lentement.
- Vous pouvez prendre votre pause plus tôt aujourd’hui.
Je le regarde, incapable de cacher ma surprise.
- D’accord.
Je sors du bureau le cœur battant. Il vient de se passer quelque chose. Un truc minuscule, presque invisible. Quelque chose que je ne comprends pas. Il devait me crier dessus pour le café ou autre chose mais rien. Plus tard dans la journée, je fais une erreur. Une vraie. Un chiffre mal reporté. Rien de dramatique, mais assez pour qu’il le voie. Je m’attends à la tempête. Elle n’arrive pas.
- Corrigez-le, dit-il simplement.
Sa voix est neutre. Pas sèche. Pas agressive. Je relève la tête. Il me regarde. Et cette fois, il ne détourne pas les yeux tout de suite. Son regard glisse sur mon visage, s’attarde une seconde de trop. Je sens une tension différente. Moins dure. Plus… troublée. Puis il se reprend.
- C’est tout.
