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Chapitre 6

Pourtant, quelques jours plus tard, lors d’un dîner d’affaires au Laurent, Fred mentionna l’incident, sous forme d’anecdote légère, avec ce ton légèrement condescendant des hommes qui dominent le monde matériel, à son ami Benoît Lambert. L’historien et paléontologue, habitué des dîners mondains où l’on parlait plus d’argent que d’histoire, écouta avec une attention inhabituelle.

Ils étaient attablés près de la fenêtre, le restaurant bruissant de conversations feutrées, du cliquetis discret de l’argenterie sur la porcelaine, des allées et venues silencieuses des serveurs en queue-de-pie. Sur la table, entre eux, un millefeuille de homard attendait d’être dégusté.

— … alors cette vieille servante, une Normande solide comme un roc, jure avoir vu un loup debout dans les couloirs de l’hôtel particulier. Un loup de deux mètres cinquante, précise-t-elle, les yeux jaunes et intelligents.

Fred sourit en disant cela,attendant la réaction amusée de son ami.

À sa grande surprise, Benoît ne rit pas. Au contraire, il posa délicatement sa fourchette et son couteau sur l’assiette, adoptant cette posture attentive qui était la sienne lorsqu’il donnait une conférence.

— Un loup, dis-tu ? Dans ta maison ? Dans le seizième arrondissement ?

— C’est ce que prétend une servante, oui. Évidemment, je n’y crois pas un instant. La pauvre vieille commence à perdre la tête, je suppose.

Benoît ôta ses lunettes, les essuya méticuleusement avec sa serviette en lin, un geste qui lui permettait de gagner du temps, de choisir ses mots avec soin.

— Les loups, en tant qu’espèce biologique, existent bien sûr. Canis lupus. Le dernier spécimen sauvage en France a été abattu dans les années trente, mais des programmes de réintroduction ont été menés dans les Alpes et les Pyrénées avec un certain succès. Mais ce que tu décris…

Il fit une pause significative, remettant ses lunettes sur son nez

— Cela évoque autre chose que l’animal sauvage.

Fred leva un sourcil interrogateur.

— À quoi penses-tu ? demanda Fred en reposant son verre à demi plein sur la table basse.

Benoît croisa les bras, son regard fixé sur la fenêtre où la nuit s’épaississait.

— Aux légendes de loups-garous. Elles sont ancrées dans presque toutes les cultures européennes. Les anciens Grecs parlaient de lycanthropes, ces hommes changés en bêtes pour avoir offensé les dieux. Dans le Nord, les berserkers scandinaves entraient en transe et combattaient comme des loups. Et ici, en France, il y a l’affaire du Gévaudan, ces attaques mystérieuses attribuées à une créature mi-homme mi-bête… Ces récits, Fred, ne sont pas que des contes pour endormir les enfants.

Fred soupira, balaya l’air de la main avec un léger sourire.

— Des superstitions de paysans, cher ami. On a tous entendu ces histoires au coin du feu. Mais ce sont des fantômes culturels... Et rien de plus.

Il tourna lentement la tête vers lui, ses yeux assombris par un mélange d’inquiétude et de certitude.

— Et si ces fantômes culturels avaient laissé des traces ? Et si derrière chaque légende, il y avait un fond de vérité ? Je ne parle pas d'un monstre aux crocs ensanglantés, mais un être à part… oublié, caché… survivant. Peut-être qu'on a juste cessé d’écouter.

Fred resta silencieux, troublé par l’étrange gravité dans sa voix.

Benoît baissa la voix, malgré le brouhaha feutré du restaurant

— Dans certaines traditions, particulièrement dans les régions frontalières entre la France et l’Allemagne, les lycanthropes, c’est le terme technique et étymologiquement correct, étaient considérés comme des êtres intermédiaires. Ni tout à fait hommes, ni tout à fait bêtes. Ils étaient capables de vivre dans deux sociétés parallèles : la société humaine et la leur propre, avec ses lois, ses hiérarchies, ses codes. Parfois en paix avec les humains, parfois en guerre. Leur présence parmi nous, selon ces légendes, était toujours motivée par des raisons complexes : alliances anciennes, dettes de sang, vengeances transgénérationnelles… ou désirs impossibles.

Fred sentit un frisson lui parcourir l’échine,malgré la chaleur agréable de la salle. Il posa son verre, soudain moins amusé.

— Quel rapport avec ma fille, Benoît ? Avec ma maison ?

— Aucun, probablement.

Benoît reprit son verre de vin, le faisant tourner lentement.

— La lycanthropie reste un mythe. Un phénomène culturel fascinant que j’ai étudié sous l’angle anthropologique, jamais comme réalité biologique. Les explications modernes parlent de porphyrie, d’hypertrichose, de psychoses collectives… Mais…

Il hésita, observa son ami par-dessus le bord de son verre.

— Il y a des coïncidences troublantes dans ton récit. L’apparition lors des tempêtes, les loups-garous sont traditionnellement liés aux nuits de pleine lune et aux perturbations atmosphériques. La nudité comme dénominateur commun des apparitions, dans certains récits, la lycanthropie est une révélation de la nature essentielle, qui ne se montre qu’à visage découvert, sans les masques sociaux. Et puis… la région de ta maison.

— Que veux-tu dire ?

— La butte où se trouve ton hôtel particulier était autrefois une colline boisée. Les archives médiévales la nomment « la butte aux loups », un nom courant, certes. Mais dans le cas présent…

Fred le regarda fixement, soudain sérieux.

— Tu dis ça sérieusement ?

— Je dis que les légendes ont souvent un fondement historique déformé par le temps. Que parfois, ce que nous prenons pour des folies individuelles s’enracine dans des mémoires collectives oubliées.

Benoît se pencha légèrement en avant.

— Si cela peut te rassurer, ou t’inquiéter davantage, je ne sais, je peux faire quelques recherches, par curiosité professionnelle, bien sûr, mais aussi en tant qu’ami. Si quelque chose trouble vraiment Ardine, il vaut mieux comprendre de quoi il s’agit, même si c’est pour écarter définitivement ces vieilles histoires.

Fred resta silencieux un moment, il observait les reflets du lustre dans son verre de vin.

— Fais tes recherches, alors, mais discrètement. Et garde cela entre nous. La dernière chose dont j’ai besoin, c’est que les journaux parlent de fantômes dans la maison Durand.

— La discrétion est mon deuxième métier, mon ami, le premier étant de déterrer ce que le temps a enterré.

Ils trinquèrent, le cristal émettant un son clair et froid. Mais dans l’esprit de Fred, les mots de Benoît continuaient de résonner : vengeances transgénérationnelles… désirs impossibles…

Il regarda par la fenêtre le fleuve de lumières des voitures sur les Champs-Élysées, ce monde moderne, rationnel, qu’il dominait si bien. Et pour la première fois depuis longtemps, il eut le sentiment désagréable que quelque chose d’ancien, d’oublié, d’inexplicable, venait de franchir le seuil de son monde ordonné.

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