Chapitre 7
Deux semaines plus tard...
La sonnerie du téléphone intérieur retentit dans le bureau de Fred Durand alors que le crépuscule commençait à dorer les toits de zinc visibles depuis la haute fenêtre. Fred, penché sur des rapports financiers, décrocha avec une certaine irritation.
— Monsieur, c'est Benoît Lambert au portail. Il dit qu'il a rendez-vous.
La voix du gardien,légèrement hésitante, trahissait l'heure inhabituelle de la visite, près de huit heures du soir.
— Faites-le entrer. Je le reçois dans mon bureau.
Quelques minutes plus tard, Benoît apparut sur le seuil, portant sous le bras une serviette en cuir fatigué, gonflée à craquer de documents, et une expression que Fred ne lui connaissait pas : une lueur d'excitation scientifique qu'il tentait maladroitement de dissimuler sous son habituel flegme universitaire.
— Désolé de te déranger à cette heure, Fred. Mais j'ai pensé que tu voudrais voir cela tout de suite.
— Entre, assieds-toi. Un verre ?
— Un scotch, si tu en as. Simple.
Fred servit deux verres, observant son ami qui, sans même s'asseoir, commençait déjà à déballer sa serviette sur le grand bureau en acajou. Des documents en sortirent, empilés avec un désordre qui contrastait avec l'ordre parfait de la pièce : cartes anciennes jaunies par le temps, reproductions de parchemins médiévaux sur papier vergé, photographies de fouilles archéologiques, notes dactylographiées sur des feuilles perforées dont l'encre bleue avait pâli.
— J'ai passé la semaine aux Archives nationales, à la Bibliothèque de l'Arsenal, et même aux collections spéciales de la Sorbonne, commença Benoît en prenant enfin le verre que lui tendait Fred. Ce que j'ai trouvé... Eh bien, c'est plus troublant que ce à quoi je m'attendais.
Il étala une grande carte topographique du XVIe arrondissement, mais pas la carte moderne qu'on pouvait trouver dans un plan de Paris. Celle-ci était antérieure, datant du début du XIXe siècle, avant les grands travaux haussmanniens. L'encre sépia dessinait un paysage radicalement différent : collines boisées, ruisseaux serpentant entre les propriétés, chemins de terre plutôt que boulevards rectilignes.
— Regarde ici, dit Benoît, son doigt pointant une zone hachurée de vert. Ta propriété exactement. Savais-tu que la butte où se trouve ton hôtel particulier était autrefois couverte d'une vaste forêt ?
Fred s'approcha, s'asseyant au bord de son fauteuil. Il prit la loupe en ivoire posée sur son bureau, l'utilisant pour examiner les détails minuscules de la carte.
— Une forêt ? Ici ? Je savais que le quartier était plus rural autrefois, mais une forêt...
— Pas n'importe laquelle. Les archives médiévales la nomment « Silva Perdita » ou la Forêt Perdue. Elle s'étendait de Passy jusqu'aux actuels Bois de Boulogne, mais en plus dense, plus ancienne. Un vestige des grandes forêts primaires qui couvraient autrefois le Bassin parisien.
Benoît sortit une autre carte, plus ancienne encore, sur parchemin cette fois. L'écriture gothique était difficile à déchiffrer, mais le dessin était clair : une forêt symbolisée par des arbres stylisés, et au centre, une colline surmontée d'un loup rampant.
— Et alors ? demanda Fred, essayant de garder un ton neutre, mais sentant déjà une inquiétude sourde monter en lui. Paris était entouré de forêts, de marécages. C'est l'histoire normale de toute ville qui s'étend.
— Certes. Mais cette forêt-là avait une réputation particulière.
Benoît prit une liasse de notes, parcourant rapidement les pages.
— Les chroniques locales, celles que la plupart des historiens sérieux considèrent comme des fantaisies de moines enclins au merveilleux, parlent d'une tribu particulière qui y vivait. Ne crois pas à une tribu des humains et pas des loups ordinaires non plus.
Il leva les yeux, ajustant ses lunettes.
— Des loups-garous, Fred. Ce ne sont pas les monstres des contes pour enfants, mais des êtres conscients, organisés en meute avec une structure sociale complexe que les chroniqueurs médiévaux décrivent avec une précision troublante : un Alpha comme chef, des Bêtas comme lieutenants, des Omégas en bas de la hiérarchie. C'était une société parallèle.
Fred eut un mouvement d'impatience.
— Benoît, nous sommes au XXIe siècle. Tu es un scientifique. Tu ne vas tout de même pas me dire que tu crois à ces sornettes ?
— Je ne crois à rien. J'étudie. Et ce que j'étudie, ce sont des textes, des cartes, des témoignages écrits par des gens qui, eux, y croyaient assez pour en laisser des traces détaillées.
Il tendit une photocopie d'un manuscrit en latin médiéval.
— Ici, dans les archives de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, un moine nommé Frère Gérard fait mention d'un traité de paix signé en 1247 entre le seigneur de Passy, un certain Hugues de Montclair, et... je cite : « lupis qui ambulant sicut homines » — les loups qui marchent comme des hommes.
Fred prit le document, bien qu'il ne comprît pas le latin. La calligraphie régulière, l'encre brune séchée depuis sept siècles, conféraient au texte une autorité étrange.
— Le traité, poursuivit Benoît, stipulait une coexistence pacifique. Les loups-garous, car c'est bien d'eux qu'il s'agit, s'engageaient à ne pas attaquer les villages, les troupeaux, les voyageurs. En échange, les humains leur laissaient la forêt, reconnaissaient leur territoire, et leur fournissaient même certains biens : métaux travaillés, tissus, sel,... une alliance économique, en somme.
— Et cela a fonctionné ?
— Pendant près d'un siècle, selon les chroniques. Il y régnait une paix inhabituellement longue pour l'époque. Mais au milieu du XIVe siècle, quelque chose a changé.
Benoît prit un autre document, une traduction française cette fois.
— En 1358, un nouveau seigneur arrive à la tête de la seigneurie de Passy. Thibault de Montclair, descendant de Hugues. Moins tolérant, plus avide de terres. La forêt, qui recule déjà devant les défrichages, représente pour lui une ressource inexploitée : du bois à couper, des terres à cultiver, du gibier à chasser. Il exige la révision du traité, exige que les loups-garous se retirent plus loin, dans les profondeurs du bois.
— Et ils ont refusé ?
— Ils ont essayé de négocier. Selon ce texte, une lettre écrite par l'abbé de l'époque, l'Alpha de la meute en personne serait venu rencontrer Thibault. Une rencontre secrète, de nuit, à la lisière de la forêt. L'Alpha, dans sa forme humaine, car ils pouvaient apparemment prendre forme humaine, aurait supplié le seigneur de respecter le pacte de ses ancêtres. Chose qui se remarqua vaine.
