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Chapitre 5

Le lendemain matin, après une nuit blanche passée à repasser l’événement dans son esprit, Mirabelle se rendit dans le petit salon de thé de Viviane. La pièce, située à l’est de la maison pour capter la lumière matinale, était un sanctuaire de raffinement féminin, murs tendus de soie crème, meubles en bois de rose, collection de théières en porcelaine de Chine alignées dans une vitrine.

Viviane, déjà parfaitement habillée pour la journée dans une robe en tweed bleu marine, lisait le Figaro tout en sirotant son thé Earl Grey. Elle leva les yeux lorsque Mirabelle entra, surprise par cette visite matinale non sollicitée.

— Madame, je dois vous parler.

La voix de Mirabelle était rauque,à peine audible. Ses mains, posées sur son tablier amidonné, tremblaient légèrement.

— Mirabelle ? Qu’y a-t-il ? Vous semblez bouleversée.

—Je l’ai vu, Madame.

Viviane déposa lentement son journal sur la table basse en laque,ajustant les pages avec une précision méthodique.

— Vu qui ? Vu quoi ?

—La chose qui hante Mademoiselle Ardine. C’était…

La servante chercha ses mots, sachant que ce qu’elle allait dire défiait toute logique

— C’était un loup. Mais pas un loup normal. Un loup immense, comme ceux des contes que ma grand-mère racontait en Normandie. Il se tenait debout, Madame. Debout comme un homme, mais avec la fourrure, les griffes, le museau d’une bête des forêts anciennes.

Viviane resta silencieuse un long moment,observant la servante dont elle connaissait la fiabilité depuis vingt ans. Mirabelle n’était pas une femme imaginative, du fait que dans ses habitudes, elle était pratique, terre-à-terre, le genre de personne qui réparait les robinets qui fuyaient et recousait les ourlets défaits sans jamais se plaindre.

— Un loup ? Dans notre demeure, au cœur de Paris ? Mirabelle, vous savez que c’est impossible. Le dernier loup sauvage en Île-de-France a été abattu sous Louis XIV.

—Je le sais, Madame. Je le sais bien. Mais je l’ai vu. Sous les éclairs de la tempête, hier soir. Je n’ai pas rêvé. Je ne délire pas. Et ses yeux…

— La servante frissonna malgré la chaleur de la pièce.

— Ses yeux me regardaient. Ils comprenaient. Ils évaluaient. C’était un regard pensant, Madame.

Viviane se leva,s’approcha de la fenêtre donnant sur le jardin à la française. Les buis taillés au cordeau, les allées de gravier parfaitement ratissées, un ordre géométrique qui rassurait toujours.

— Vous avez dormi, Mirabelle ? Ces insomnies peuvent jouer des tours à l’esprit.

—J’étais parfaitement éveillée, Madame. Et je n’étais pas seule à l’entendre. Lucie aussi a entendu des bruits étranges ces dernières nuits. Des pas lourds dans les couloirs vides. Des grognements étouffés derrière les portes closes.

—Lucie est jeune. Elle a l’imagination fertile.

Mirabelle serra les mains l’une contre l’autre pour en stopper le tremblement.

— Madame, avec tout le respect que je vous dois… Ce n’est pas de l’imagination. Je le sais. Comme je sais quand une tempête va venir, ou quand la maison a besoin d’être aérée. C’est une connaissance des os, pas de la tête.

Viviane se retourna, son visage impassible mais ses yeux trahissaient une inquiétude naissante.

— Très bien. Je vais en parler à Monsieur. Mais je vous demande de ne parler de cela à personne, pas même aux autres domestiques. Vous comprenez ?

— Oui, Madame.

—Et surveillez Ardine discrètement, si vous remarquez quoi que ce soit d’anormal…

—Je vous informerai immédiatement, Madame.

Le soir même, dans le bureau aux boiseries sombres de chêne vieilli, Fred Durand écouta le récit de sa femme avec une expression de plus en plus dubitative. Assis dans son fauteuil en cuir de Cordoue, les doigts joints en forme de cathédrale devant son visage, il ne l’interrompit pas une seule fois. Lorsqu’elle eut terminé, il laissa s’écouler un long silence, rempli seulement par le tic-tac régulier de l’horloge astronomique suisse qui trônait sur la cheminée.

— Mirabelle a cinquante-cinq ans, Fred. Trente ans de service sans un reproche. Elle n’est pas fantasque.

— Non, admit Fred. Mais elle a des soucis : sa sœur malade à Rouen, ses économies qui fondent pour payer les soins ; et puis, tu sais que nous envisageons une réorganisation du personnel... Moins de domestiques résidents, plus de services externalisés. Elle le sent venir. La peur de perdre sa place, de se retrouver sans toit à son âge… Cela peut faire voir des choses.

Viviane s’assit en face de lui, dans le fauteuil au tissu gris perle qu’elle avait choisi elle-même chez un tapissier de la rive gauche, des années plus tôt. Elle ajusta les plis de sa jupe avec un geste nerveux, presque machinal, celui-là même qu’elle avait lorsqu’elle était contrariée ou qu’elle tentait de dissimuler un trouble profond. Ses doigts fins, aux ongles impeccablement limés, trahissaient une tension qu’aucune posture ne pouvait camoufler.

— Tu crois vraiment qu’elle inventerait une telle histoire ? Un loup-garou dans nos couloirs ? C’est absurde, Fred.

Elle avait prononcé le mot avec une ironie amère, mais ses yeux reflétaient autre chose, une inquiétude sourde, presque panique, comme si prononcer l’absurdité risquait de lui donner forme.

Fred croisa les bras, penché légèrement en avant, le regard fixé sur le tapis persan entre eux.

— Les gens absurdes font des choses absurdes quand ils ont peur. Et puis, cela expliquerait les malaises d’Ardine, non ? Si Mirabelle croit qu’une créature la hante, elle trouvera toutes les preuves nécessaires dans le moindre soupir, le moindre regard perdu de notre fille.

Viviane secoua la tête, les lèvres pincées.

— Ardine n’est pas bien, Fred. Ce n’est pas seulement de la fatigue ou des migraines. C’est autre chose. Elle a changé… dans sa manière de parler, de se mouvoir, même de rêver. Tu n’as pas remarqué ? Et je ne crois pas que ce soit un hasard si ces… apparitions… coïncident avec son état. Il y a une logique à l’œuvre, même si elle nous échappe.

Fred se leva sans répondre, contourna lentement le canapé en velours marine, son pas feutré, d'une agitation intérieure qu’il ne voulait pas montrer. Il s’approcha du petit bar encastré dans la bibliothèque en chêne sombre, un meuble discret, presque invisible, mais dont il connaissait chaque bouteille, chaque étiquette.

Il choisit un vieux cognac, en versa une dose généreuse dans un verre à ballon qu’il fit tourner lentement, observa la lumière des appliques se briser en éclats mordorés dans le liquide ambré. Il humecta ses lèvres, prit une gorgée silencieuse, puis parla, la voix grave, presque lasse :

— Nous allons faire examiner Ardine à nouveau, mias ici. Il nous faut une clinique privée en Suisse qui soit discret, efficace, sans journalistes ni psychiatres trop curieux. Ils sauront quoi faire. Et quant à Mirabelle…

Il se retourna vers Viviane, son regard plus dur qu’elle ne l’aurait souhaité.

— Donne-lui une semaine de congé payé. Qu’elle aille voir sa sœur à Rouen. Le changement d’air lui fera du bien. Et qu’elle cesse de remplir cette maison d’angoisse avec ses superstitions de pensionnat. Nous avons besoin de calme, pas de théâtre.

Viviane détourna les yeux, contemplant les lourds rideaux de velours qui tremblaient imperceptiblement, comme si la maison elle-même retenait son souffle.

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