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#####Chapitre 6 Le Prix du Sang

Ngazi. 3 juin 2026. 21h03. Le sang n’a pas coagulé. Il aurait dû.

Une coupure franche, même profonde, ça saigne, ça fait un caillot, ça croûte. Surtout avec l’umukunde dans l’air, l’adrénaline, le froid. Mais la plaie dans la paume de Maël restait ouverte. Les lèvres de la chair étaient blanches, écartées comme une bouche qui refuse de se taire. Et le sang coulait. Pas en jet. En fil. Rouge, chaud, régulier, comme si son cœur avait décidé que c’était par là, maintenant, qu’il devait sortir.

Amani a déchiré un pan de sa chemise. Le tissu a bu le sang et s’est mis à fumer. Pas à brûler. À fumer. Une fumée fine, blanche, qui sentait le fer et la viande grillée. Elle a juré en kitembo, un mot que Maël ne connaissait pas mais dont il a compris le sens : contre-nature.

« Serre les dents », a-t-elle dit. Elle a sorti une poudre de son sac — charbon, sel, quelque chose de vert séché — et l’a enfoncée dans la plaie.

La douleur n’a pas été une brûlure. Ça a été un hurlement. Un hurlement qui n’est pas sorti de sa gorge. Il est parti de la paume, a remonté le bras, a explosé derrière ses yeux. Maël a vu blanc. Et dans le blanc, il a vu le trou. L’église. Et au fond, une forme. Pas un corps. Un tas. Un tas de peaux, d’os, de chaînes, de cheveux, de dents. Et au milieu du tas, deux yeux. Jaunes. Patientes. Qui le regardaient et qui disaient : Enfin. Tu saignes pour moi.

Il est revenu à lui avec Kiza qui criait. Pas de peur. Elle frappait son bras valide avec ses petits poings. « Arrête

! Arrête de dormir ! Il vient ! »

Amani avait les mains sur ses épaules, le maintenait assis contre le mur de l’église. Le sang avait traversé le pansement de fortune, gouttait par terre. Et là où il tombait, la terre ne fumait plus. Elle bouillait. Des petites bulles, comme de la boue sur un feu doux. Et de chaque bulle sortait la fumée blanche.

Les anciens étaient sortis de l’église. Ils ne les regardaient plus. Ils regardaient le sol. Ils regardaient les bulles. Ils reculaient. Un par un. Même le vieux, celui qui avait tenu la corde. Son masque de certitude était tombé. Il restait un vieillard édenté, en pagne, qui tremblait.

« Le sang volontaire », a murmuré Amani. « Les livres disent que c’est du poison pour lui. Qu’il ne peut pas le boire. Qu’il le brûle. »

« On dirait que ça marche », a dit Maël. Sa voix était une râpe.

« Non », a dit le vieux. Il a craché par terre, vers les bulles. Sa salive a grésillé. « Ça ne le tue pas. Ça le réveille. Complètement. Avant, il avait faim. Maintenant, il a mal. Et quand il a mal, il sort. »

Comme pour lui donner raison, le sol a vibré. Pas un tremblement de terre. Un battement. Lourd. Sourd. Boum. Puis un autre. Boum. Comme un cœur trop gros, qui bat sous la place du village.

Les chaînes du fromager ont tinté. Toutes. En même temps. Kiza s’est tue. Elle a enfoui son visage dans le cou d’Amani. Boum.

Une dalle, devant l’église, s’est fendue. Une fissure nette, droite, qui a couru de la porte jusqu’au fromager. De la fissure est sortie la fumée. Pas la blanche. Une autre. Noire. Grasse. Qui sentait la graisse brûlée, les cheveux, les vieux os.

Amani a tiré Maël debout. « On court. Maintenant. »

« Où ? »

« Loin du trou. » Ils ont couru.

Derrière eux, le bourdonnement a repris. Mais ce n’était plus un bourdonnement. C’était des mots. Des mots sans gorge, sans langue, qui utilisaient l’air du village pour se dire. Maël les comprenait. Pas avec ses oreilles. Avec la Marque. L’omoplate le brûlait comme si on y posait un fer rouge.

FILS. FILS. FILS. TU AS OUVERT. TU NOURRIS. TU ES LA PORTE.

Les fenêtres du village se sont ouvertes. Pas les volets. Les fenêtres. Le verre a explosé vers l’extérieur. Et des visages sont apparus. Des villageois. Hommes, femmes. Normaux, il y a une heure. Maintenant, leurs yeux étaient jaunes. Leurs ongles, longs. Et ils regardaient Maël. Pas Amani. Pas Kiza. Lui. Et son sang.

Un homme a sauté du premier étage. Il a atterri sur ses pieds, a plié les genoux, s’est relevé. Son visage s’est

fendu en un sourire trop large. « Il a faim », a-t-il dit. Sa voix était la sienne, mais en dessous, il y avait l’autre. Le bourdonnement. « Donne. »

Amani a poussé Kiza derrière elle. Elle a sorti le couteau noir de la ceinture de Maël. « Cours jusqu’à la maison. Le cercle. Remets la lame au centre. C’est la seule serrure qui tient encore. »

« Et vous ? »

« On retarde. »

Elle n’a pas attendu la réponse. Elle s’est jetée sur l’homme. Pas pour le tuer. Pour le bloquer. Elle a visé les jambes, l’a fait tomber. D’autres silhouettes sautaient des fenêtres. Trois. Quatre. Dix.

Maël a couru.

La paume le brûlait. Le sang laissait une piste derrière lui, et sur la piste, la terre bouillonnait. Les marqués qui le suivaient hurlaient quand ils marchaient dessus. La fumée blanche leur brûlait les pieds, les faisait reculer. Le sang volontaire. Le poison.

Il a compris. Il était un incendie ambulant.

Il a atteint la maison de son père. La porte était ouverte. L’urne était par terre, brisée. La cendre s’était répandue, et dans la cendre, il y avait des traces. Des traces de pas, petits, nus, qui allaient de l’urne à la chambre clouée.

Le cercle.

Il est entré dans la chambre. Le couteau était toujours là, planté. Mais le cercle avait changé. Les symboles grattés saignaient. Pas de sang. De lumière. Une lumière noire, si on peut dire. Une absence de lumière qui faisait mal aux yeux.

Et au centre, assis en tailleur, il y avait son père.

Pas un cadavre. Pas un fantôme. Lui. Lukasa Kizito. 62 ans. Chemise propre, pantalon repassé. Les yeux ouverts. Vivants. Jaunes.

« Tu as mis du temps », a dit son père. Sa voix était la sienne. Celle qui lisait le journal le matin. Celle qui disait Maël, range ta chambre.

Maël s’est arrêté. Le sang de sa main gouttait sur le seuil. La lumière noire a sifflé quand une goutte est tombée dedans.

« T’es pas mort », a dit Maël. Ce n’était pas une question.

Son père a souri. « Si. Je suis mort il y a deux semaines. À Bukavu. Crise cardiaque. C’est ce que le médecin a dit. » Il a levé une main. Elle était trouée, au centre. Comme la sienne. « Mais il m’a appelé. Il m’a dit que si je revenais, je te reverrais. Alors je suis revenu. »

Boum.

Toute la maison a tremblé. La poussière est tombée du plafond.

Dehors, les cris avaient changé. Ce n’était plus des mots. C’était des hurlements. Amani. Kiza. Les autres.

Son père s’est levé. « Donne-moi ta main, Malaïka. La saine. On va le refermer ensemble. Père et fils. Comme il faut. »

Il a tendu la main trouée.

Derrière lui, dans le noir du cercle, quelque chose s’est dressé. La forme du tas. Le premier. Il n’avait pas de visage. Il avait celui de son père. Et celui du vieux de l’église. Et celui de Maël, dans dix ans, vingt ans. Tous les visages que la Marque avait portés.

La Marque sur l’omoplate de Maël a hurlé. CHOISIS.

Maël a regardé sa main qui saignait. Le sang volontaire. Le poison. Il a regardé la main de son père. Le trou. Le mensonge.

Dehors, Kiza a crié son nom. « MAËL ! »

Il a fermé les yeux.

Et il a fait le seul choix que le premier n’avait pas prévu. Il a pris le couteau noir.

Et il se l’est planté dans l’omoplate. Dans la Marque.

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