#####Chapitre 5 L’Autel sous l’Autel
Ngazi. 3 juin 2026. 20h14. La première nuit sans porte. L’urne a tremblé une seconde fois.
Pas un frisson. Un coup. De l’intérieur. Comme si ce qu’il restait du père Kizito voulait sortir, ou comme si quelque chose d’autre, qui avait pris sa place, testait l’épaisseur du bois. Le couvercle en acajou s’est soulevé d’un millimètre, a raclé, est retombé. Tac.
La ligne dans la terre battue a palpité. Une veine sous la peau de la maison.
Amani n’a pas crié. Elle a agi. Elle a renversé le bol d’umukunde sur l’urne. La poudre blanche a recouvert le bois, a glissé dans la fente du couvercle. L’odeur amère a explosé, plus forte que tout à l’heure, à piquer la gorge, à faire pleurer les yeux.
Le tremblement s’est arrêté.
« Dehors », a dit Amani. Pas un ordre. Un constat. « Si on reste, il passe par lui. Par ce qui reste de lui. »
Maël a attrapé le carnet de son père, l’a fourré dans son sac. L’urne, il l’a laissée. Il ne pouvait pas la porter. Pas maintenant. Pas avec ce qu’il y avait dedans. Ou ce qu’il n’y avait plus.
Il a gardé le couteau noir. Le manche était toujours chaud. Pas chaud comme du métal au soleil. Chaud comme une fièvre. Comme une paume qui vient de lâcher la sienne.
Amani a poussé la porte. La nuit est entrée.
Ngazi n’était plus un village. C’était une gueule ouverte.
Toutes les portes étaient fermées, oui. Mais toutes les fenêtres, à l’étage, étaient éclairées. Pas de lumière électrique. Des lampes à pétrole, des bougies, des feux. Des lueurs jaunes, tremblantes, qui dessinaient des silhouettes derrière les vitres. Des silhouettes immobiles. Qui regardaient dehors. Qui les regardaient, lui et Amani, traverser la place.
Personne n’a crié. Personne n’a appelé. Le VENEZ ! VENEZ ! de tout à l’heure s’était tu. Maintenant, le village retenait son souffle.
Le fromager était au centre. Les chaînes pendaient, immobiles. Il n’y avait pas de vent. Pourtant, une chaîne, la plus longue, se balançait. Lentement. D’avant en arrière. Cling… cling… cling… Comme si une main invisible venait de la lâcher.
Au pied de l’arbre, dans la terre, il y avait des traces. Pas des pas. Des mains. Des mains griffues, qui avaient raclé le sol, qui étaient parties vers l’église. Les sillons étaient profonds, frais. La terre était encore humide dessous.
Amani a sorti une poignée de sel de son sac. Du gros sel gris. Elle en a jeté une ligne entre eux et l’église. « Marche dessus. Ne regarde pas les fenêtres. »
Maël a obéi. Le sel a craqué sous ses bottes.
L’église était devant. Pierre grise, toit de tôle, clocher carré sans croix. La croix avait été arrachée il y a longtemps, disait-on. À sa place, il y avait un moignon de fer rouillé. La porte était ouverte. Un rectangle noir. Et devant la porte, plantées dans la terre, trois lances. Des lances de chasse, bois poli, pointes en fer noir. Sur chaque lance, une bande de tissu blanc. Du linge. Des langes. De bébé.
Amani s’est arrêtée. « Les trois familles. Kizito. Bahati. Mukenge. » Mukenge. Le nom du Colonel.
« Ils ont déjà choisi », a dit Amani. « Ils donnent Kiza. Ils pensent que ça suffit. »
De l’intérieur de l’église montait un son. Pas un chant. Pas une prière. Un bourdonnement. Des voix d’hommes, vieilles, qui répétaient la même phrase en kitembo, encore et encore. Maël ne comprenait pas tous les mots. Il en a capté trois : fungua, kula, lala. Ouvre. Mange. Dors.
Amani a pris une racine dans son sac. Elle l’a mordue, a mâché, a craché dans sa main. La pâte était verte, épaisse. Elle a tracé un trait sur le front de Maël, un sur le sien. « Pour qu’il voie la Marque, pas l’homme. Si il te voit toi, il te prend. S’il voit la Marque, il hésite. »
Le goût de la racine est arrivé dans la bouche de Maël sans qu’il l’ait touchée. Amer. Anesthésiant. Sa langue s’est engourdie.
Ils sont entrés.
L’église de Ngazi ne sentait pas l’encens. Elle sentait la pierre mouillée, le sang vieux, et la peur. Les bancs avaient été poussés contre les murs. Au centre, le sol avait été levé. Des dalles de pierre, posées sur le côté, révélaient un trou carré. Un escalier descendait. Taillé à même la roche, étroit, raide. Et du trou montait le bourdonnement. Et l’odeur. L’odeur de fer était si forte ici qu’elle avait un goût.
Autour du trou, douze hommes. Des vieux. Les anciens. Torse nu, le corps peint de cendre blanche et de traits noirs. Des traits qui dessinaient des côtes, des colonnes vertébrales, des gueules ouvertes sur leur ventre. Ils ne portaient pas de masques. Leurs visages suffisaient. Yeux jaunes, dents limées en pointe, ongles longs, fendus.
Et au milieu d’eux, au bord du trou, Kiza.
Huit ans. Pieds nus, robe en pagne déchirée. Elle ne pleurait pas. Elle tremblait. Pas de peur. De froid. Le froid qui montait du trou était un froid qui n’avait rien à voir avec la nuit. Un froid de tombe, de chose qui n’a pas respiré depuis 300 ans.
Un des anciens tenait une corde. La corde passait sous les bras de Kiza. Ils allaient la descendre.
Maël a fait un pas. Les douze têtes se sont tournées vers lui. D’un seul mouvement. Pas humain. Pas animal. Comme des girouettes que le même vent aligne.
Le bourdonnement s’est arrêté.
Le plus vieux des anciens a parlé. Sa voix était du gravier.
« Lukasa est revenu. »
Il ne regardait pas Maël. Il regardait le couteau noir dans sa main.
« Le couteau est sorti du cercle. La porte est ouverte. Il a faim. »
Amani s’est placée devant Maël. Pas pour le protéger. Pour le cacher. « Le rite est faux. Vous donnez l’innocente. Il prend l’innocente et il reste éveillé. Il faut un marqué. Un volontaire. »
Le vieux a ricané. Le son était sec, comme des os qu’on brise. « Il n’y a plus de volontaire depuis 1700. Il n’y a que du bétail. »
Il a tiré sur la corde. Kiza a glissé d’un pas vers le trou. Ses pieds nus ont raclé la pierre. Elle a pris une inspiration pour crier.
Maël a bougé.
Il n’a pas réfléchi. Il n’a pas pensé à la Marque, au protocole, à la ligne de sel. Il a vu la petite, les pieds, la corde, et il a compris une chose, simple, claire, qu’aucun livre d’ethnologie ne lui avait apprise : parfois, le monstre, c’est la règle.
Il a levé le couteau noir.
Les douze anciens ont sifflé. Pas de colère. De faim. Leurs yeux jaunes ont quitté Kiza. Ils se sont plantés sur lui. Sur sa gorge. Sur son ventre.
Le vieux a dit un mot. Fungua. Ouvre. Le trou a répondu.
Un souffle est monté. Il sentait la viande pourrie, le sang croupi, et en dessous, une odeur que Maël connaissait
: celle de la chambre de son père, quand il était petit, quand le vieux rentrait tard et qu’il avait bu. L’odeur de la honte.
Quelque chose a bougé en bas. Quelque chose de grand. Quelque chose qui n’avait pas de forme parce que la forme, ça demande des os, et il n’en avait plus assez.
Kiza a profité du relâchement de la corde. Elle s’est jetée en avant, vers Amani. Amani l’a attrapée, l’a serrée contre elle.
Le vieux a hurlé. « LE COUTEAU ! REMETS LE COUTEAU DANS LE CERCLE ! »
Maël a regardé la lame. Le sang séché dessus. A.M.L.
Il a regardé le trou. Il a entendu. Pas avec les oreilles. Avec la Marque. Dans son omoplate, le croissant mordu s’est mis à brûler. Et une voix, qui n’était pas une voix, a dit son nom. Pas Maël. Son nom d’avant. Le nom que sa mère lui donnait quand il tombait. Malaïka. Petit ange.
Le premier le connaissait.
Maël a pris une inspiration. L’air de l’église a raclé sa gorge. Il a jeté le couteau.
Pas dans le trou. Pas dans le cercle.
Il l’a planté dans la paume de sa main gauche.
La douleur a été blanche. Nette. Réelle. La lame a traversé, est ressortie. Le sang a coulé, rouge, chaud, humain. Il a serré le poing. Le sang a giclé sur les dalles, sur la robe des anciens, sur le bord du trou.
Le bourdonnement s’est changé en cri. Un cri de rage, de perte. Le souffle qui montait s’est coupé, comme si on avait refermé une gorge.
Les anciens ont reculé. Pas par peur de lui. Par peur de ça. Du sang volontaire. Le sang qui n’est pas pris, qui est donné. Le sang qui ne nourrit pas. Qui brûle.
Maël a avancé vers le trou, la main qui saignait tendue. « Tu me veux ? » a-t-il dit. Sa voix ne tremblait pas. « Je suis là. Mais je ne descends pas. C’est toi qui montes. »
Le trou est resté silencieux.
Puis, tout au fond, très loin, un bruit. Un bruit de chaîne qu’on tire. Une fois. Deux fois. Puis plus rien. Amani a tiré Maël en arrière. « Sors. Maintenant. »
Ils sont sortis de l’église en traînant Kiza. Les anciens ne les ont pas suivis. Ils regardaient le trou. Et ils attendaient.
Dehors, la chaîne du fromager s’était arrêtée de se balancer. La nuit était totale. Et sans lune.
Maël a serré le poing. Le sang coulait entre ses doigts, tombait sur la terre de Ngazi. Et là où il tombait, la terre fumait.
