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#####Chapitre 7 La Combustion

Ngazi. 3 juin 2026. 21h22. Le feu prend dans l’os. La lame est entrée.

Pas dans la chair. Plus profond. Dans la Marque. Dans le croissant mordu qui était là depuis sa naissance, qu’il croyait une tache, une coïncidence, un caprice de mélanine. Le couteau noir a touché l’os de l’omoplate et l’os a chanté. Un son aigu, minéral, que Maël a entendu avec les dents.

La douleur n’est pas venue tout de suite. D’abord, il y a eu le froid. Un froid qui n’était pas l’absence de chaleur. C’était un froid qui mordait, qui avait des dents, qui remontait le long de la lame, dans son bras, dans sa poitrine, jusqu’à la paume trouée. Le sang qui coulait de sa main gauche s’est arrêté. Net. Comme si on avait fermé un robinet.

Puis le chaud.

C’est parti de la Marque. Une goutte de lave. Puis une autre. Puis le flot. La Marque s’est mise à brûler. Pas la peau. En dessous. L’os, la moelle, les nerfs qui disent au corps tu es toi. Maël est tombé à genoux. Le couteau est resté planté, debout dans son dos, le manche vibrant comme un diapason.

Son père — la chose avec le visage de son père — a reculé d’un pas. Pour la première fois, la peur a traversé les yeux jaunes. Pas la peur de Maël. La peur de ce que Maël faisait.

« Non », a dit son père. Sa voix s’est fêlée. « Pas ça. Le sang donné, oui. Mais pas le lien. Si tu brûles le lien, tu brûles tout. »

BOUM.

La maison a sauté. Pas les murs. Le sol. La terre battue s’est soulevée d’un coup, comme une poitrine qui prend une inspiration. Le cercle a explosé. Les symboles grattés ont volé en éclats de terre noire. La lumière noire est devenue blanche, une seconde, aveuglante, silencieuse, et dans cette seconde Maël a vu.

Il a vu le premier. Vraiment. Pas le tas. L’homme. 1700. Maigre, affamé, les côtes comme des lames, à genoux dans la neige — il neigeait en juin, cette année-là — devant un trou. Il tenait la main d’un enfant mort. Il

pleurait. Et il disait : Prenez-moi. Pas eux. Moi. Le pacte n’était pas un marché. C’était un deuil. Il s’était donné pour que les autres mangent. Et la terre avait pris. Et la terre avait eu faim, après.

La lumière s’est éteinte.

Maël était par terre. Le couteau était tombé. La plaie dans son dos fumait. Pas du sang. De la vapeur. La même fumée blanche que son sang faisait sur la terre. L’omoplate était à nu, l’os noirci, et au centre de l’os, là où il y avait eu le croissant, il y avait un trou. Net. Comme si on avait emporte-pièce l’os.

Il n’avait plus mal. Il ne sentait plus rien, de l’épaule gauche jusqu’au bout des doigts. Le bras pendait. Mort. Mais pas pourri. Calme.

Son père était à genoux aussi. La forme n’était plus nette. Le visage coulait, comme de la cire. En dessous, il y avait le tas. Les peaux, les os, les chaînes. Et les yeux jaunes, qui faiblissaient.

« Malaïka », a dit le tas. Avec la voix de son père, et celle de l’homme de 1700, et celle de tous les autres. « Tu nous as… débranchés. »

Dehors, les hurlements ont changé. Les marqués qui couraient après Amani et Kiza se sont arrêtés. Un par un. Ils ont porté la main à leur omoplate, tous, au même endroit. Puis ils sont tombés à genoux. Pas morts. Vides. Comme si on avait coupé la radio au milieu d’une phrase.

Amani a surgi dans l’encadrement de la porte. Kiza dans ses bras, vivante, griffée, les yeux écarquillés. Elle a vu Maël, le trou dans le dos, la fumée. Elle a vu le tas. Elle n’a pas crié. Elle a fait un signe ancien, avec trois doigts, contre le mal.

« Il faut sortir », a-t-elle dit. « Maintenant. La maison va tomber. »

Maël s’est relevé. Le bras gauche ne répondait pas. Il l’a pris de la main droite, l’a calé contre lui. Il pesait. Lourd. Comme s’il était rempli de plomb.

Le tas a parlé encore une fois. « La sans-lune monte quand même. Il n’est pas mort. Il est… libre. Sans laisse. Sans porte. »

Le sol a craqué. Pas la maison. Le village. Toute la place. Un bruit de pierre qui se fend sur un kilomètre. Ils ont couru.

Dehors, Ngazi brûlait. Pas de flammes. De lumière. La terre bouillonnait partout où le sang de Maël était tombé. Les bulles avaient grandi, s’étaient rejointes, formaient des mares de boue blanche qui fumait. Et dans la fumée, des formes. Des silhouettes. Des gens. Les marqués des registres, tous ceux qui étaient Rompu, Veille, Éveil. Ils sortaient. Pas vivants. Pas morts. En rappel. Comme si la terre rendait ce qu’elle avait pris depuis 300 ans.

Le vieux de l’église était au milieu de la place. Il ne fuyait pas. Il tendait les bras vers le fromager. « Il arrive ! » criait-il. Sa voix était joyeuse. « Il n’a plus de chaîne ! Il est à nous ! »

Le fromager a répondu.

Toutes les chaînes ont claqué d’un coup, tendues à bloc vers le ciel. Puis elles sont tombées. Toutes. Sauf une. La plus haute. Elle est restée tendue, vibrante, et au bout, là-haut dans les branches, quelque chose a bougé.

Pas un homme. Pas un loup.

Une silhouette maigre, trop longue, avec des bras qui touchaient les genoux, et une tête qui n’était qu’une gueule. Pas de yeux. Pas de nez. Juste des dents, sur toute la face, de haut en bas, comme une fermeture éclair ouverte.

Le premier. Libre. Sans le pacte. Sans la porte. Sans la faim qui le tenait. Juste la rage. Il a sauté.

Il n’a pas touché le sol. Il a atterri sur le vieux. Il n’y a pas eu de bruit. Le vieux a été plié, rentré en lui, comme un linge qu’on fourre dans un sac. Puis le premier a levé la tête — la gueule — et il a reniflé.

Il a senti Maël.

Pas le sang. Le vide. Le trou dans l’os. L’absence de Marque.

Il a hurlé. Pas de rage. De perte. Comme un enfant qui cherche sa mère dans le noir et qui ne trouve que le noir.

Amani a tiré Maël vers la sortie du village. « La piste ! La route ! Il ne sort pas de Ngazi ! Il ne peut pas ! Le pacte tenait le village, pas lui ! Si le village est la prison, et que la prison brûle… »

Elle n’a pas fini.

Des phares ont percé la nuit. Deux. Puis quatre. Puis six. Des moteurs. Des diesels lourds.

Sur la piste, en haut de la colline, une colonne. Des pick-up, des camions, des blindés légers. Portières claquées. Bottes dans la boue. Lampes torches. Et au centre, debout sur le marchepied du premier véhicule, un homme en treillis, béret rouge, mégaphone à la main.

Colonel Mukenge.

Sa voix a couvert le hurlement du premier, le bourdonnement des marqués, le bouillonnement de la terre.

« ICI L’ARMÉE NATIONALE ! POSEZ-VOUS AU SOL ! QUICONQUE EST DEBOUT SERA CONSIDÉRÉ COMME HOSTILE ! »

Les projecteurs se sont allumés. Blanches. Chirurgicales. Elles ont pris Ngazi en plein jour. Le premier a levé sa gueule vers la lumière. Il n’a pas plissé les yeux. Il n’en avait pas.

Il a ouvert la gueule. Toute la gueule. Et le village a entendu, pour la première fois depuis 300 ans, le son que fait la faim quand elle n’a plus de nom.

Maël a regardé sa main gauche. Morte. Puis sa main droite. Qui saignait encore, mais moins. Puis Amani. Puis Kiza.

« Courez », a-t-il dit.

Amani a secoué la tête. « Avec toi. »

« Non. Avec elle. Moi, je suis l’allumette. »

Il a pris la main de Kiza. Elle était froide. Il l’a serrée dans sa main valide. « Ta sœur te protège. Maintenant, toi, protège-la. Va. »

Kiza a ouvert la bouche. Pas de mot. Elle a sorti un caillou. Un caillou blanc, rond, lisse. Elle l’a mis dans la main de Maël. Puis elle a filé, tirée par Amani, vers la forêt, vers le noir, loin des phares, loin du premier.

Maël a fermé le poing sur le caillou. Il était chaud.

Le Colonel a hurlé : « FEU À VOLONTÉ ! » Les balles ont commencé.

Et Maël a marché vers le premier.

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