
Résumé
Depuis 300 ans, le village de Ngazi, perdu dans les montagnes du Sud-Kivu, vit selon une loi immuable : nul ne sort les nuits sans lune. Volets cloués, chaînes aux portes, berceuses pour étouffer les hurlements. La règle a tenu. Jusqu’à maintenant. Maël Kizito, 35 ans, ethnologue exilé à Bruxelles, revient enterrer son père qu’il n’a pas vu depuis 20 ans. Il débarque en sceptique, persuadé que les légendes du village ne sont que du folklore pour contrôler les peurs. Mais le premier cadavre qu’il croise est vidé de ses organes, suspendu au grand fromager de la place, et le village se mure dans le silence.
#####Chapitre 1 La Route Coupée Ngazi, Sud-Kivu. 3 juin 2026. 16h42.
La pluie avait lavé la piste pendant trois jours. Trois jours de terre rouge qui devient de la boue, de
glissements qui emportent des pans de colline, de ponts en bois qui plient et finissent par dire non. Le 4x4 de location a rendu l’âme au kilomètre 112, pile entre le dernier village avec réseau et le vide. Le moteur a toussé une dernière fois, un gargouillis gras, puis plus rien. Juste le cliquetis du métal qui refroidit et le bruit que fait la forêt quand elle comprend que tu es à pied.
Maël Kizito est resté assis cinq minutes, les deux mains sur le volant, à fixer le nuage de vapeur qui s’échappait du capot. Cinq minutes à espérer que c’était une panne d’essence, une durite, un fusible, n’importe quoi d’autre que ce que disait l’odeur : joint de culasse. Mort clinique.
Il est sorti.
La boue lui a pris la cheville gauche jusqu’au mollet. Froide. Épaisse. Vivante, presque. Elle a fait slurp quand il a tiré son pied. Derrière lui, la piste remontait vers Bukavu, vers la ville, vers l’aéroport, vers les 7 000
kilomètres qu’il avait mis entre lui et cet endroit. Devant lui, elle descendait vers Ngazi. Douze kilomètres. Douze kilomètres de rien, sauf les arbres, les ravins, et les histoires qu’on racontait aux enfants pour qu’ils ne s’approchent pas de la lisière après le coucher du soleil.
Il a pris son sac à dos dans le coffre. 18 kilos. Des vêtements, son enregistreur, trois carnets moleskine, l’urne en acajou de son père, et le carnet de terrain que le vieux n’avait jamais envoyé. Le carnet était dans un sachet ziploc, posé sur l’urne, comme si le père avait voulu s’assurer qu’une seule main ne pouvait pas prendre l’un
sans prendre l’autre.
Maël a verrouillé le 4x4. Un réflexe stupide. Qui allait le voler, ici ?
La première heure, il a marché en jurant. Contre le loueur de Bukavu, contre la pluie, contre son père qui avait choisi de mourir maintenant, en juin, pile au début de la saison des pluies, pile quand les routes décident de ne plus être des routes. Contre lui-même, surtout. Vingt ans qu’il n’avait pas mis les pieds à Ngazi. Vingt ans à se construire une vie de conférences, d’articles, de terrains en Amazonie, au Groenland, partout sauf ici. Il était devenu Dr. Kizito, spécialiste des rites d’évitement et des folklores de la peur. Il expliquait aux étudiants de l’ULB comment les communautés fabriquent des monstres pour mettre des barrières autour de ce qu’elles ne comprennent pas.
Les monstres sont des serrures, disait-il. La clé, c’est toujours l’histoire qu’on ne raconte pas. Il aurait dû se douter que sa propre serrure finirait par le rattraper.
La deuxième heure, il s’est tu. La forêt avait gagné. Elle ne faisait pas de bruit, pas vraiment. C’était une présence. Une respiration humide qui sentait la terre mouillée, le bois pourri, et une autre odeur, plus ancienne, de pierre froide et de cendre. Les arbres étaient trop hauts. Ils volaient la lumière dès 16h. Le chemin n’était plus qu’un tunnel vert et brun, et chaque fois que Maël levait la tête, il avait l’impression que la canopée s’était refermée un peu plus.
Il a sorti son téléphone. Pas de réseau. L’écran affichait 16% de batterie et la date : Mercredi 3 juin. En dessous, plus petit : Nouvelle lune dans 4 jours.
Il a eu un rictus. Même son téléphone le savait.
Le premier panneau est apparu au détour d’un virage, penché, mangé par la mousse. Bois gravé, lettres creusées au couteau puis noircies au feu.
NGAZI – 4 KM
VOLETS FERMÉS À LA TOMBÉE
LES NUITS SANS LUNE, RESTEZ DEDANS
La peinture rouge de la dernière ligne était plus récente. Elle avait coulé avec la pluie, comme si les lettres saignaient. Maël a posé la main dessus. La peinture n’était pas sèche. Pas tout à fait. Quelqu’un était passé ici il y a moins de 24h pour repeindre la mise en garde.
Il a repris sa marche. Plus vite.
Quatre kilomètres. Quarante minutes s’il ne s’enfonçait pas tous les dix pas. Il a compté. Pour se donner une contenance. Pour ne pas penser à la façon dont le silence changeait. Avant, il y avait les oiseaux, les insectes, le fracas lointain d’une cascade. Maintenant, il n’y avait que ses bottes dans la boue et, parfois, un craquement. Loin. Puis plus proche. Puis loin encore. Comme si quelque chose le suivait en marchant dans les arbres, là où la boue ne prend pas les chevilles.
Il a sorti le carnet de son père du ziploc. Il ne l’avait pas encore ouvert. Pas depuis que le notaire le lui avait remis à Bruxelles, avec l’urne et une lettre d’une seule ligne : Enterre-moi à Ngazi. Avant la prochaine sans- lune.
La première page était datée d’il y a trois mois. L’écriture de son père, sèche, pressée, penchée vers la droite comme si les mots essayaient de fuir le bord de la page.
7 mars. Ils ont repeint le panneau. Encore. Le jeune Mutombo a été retrouvé au fromager. Pas de sang autour. Juste en dessous. Comme s’il avait été vidé ailleurs et posé là. Le Colonel est passé. Il a dit « chien sauvage ».
Les anciens ont hoché la tête. Moi, j’ai vu les marques sur le tronc. Quatre. Parallèles. Trop hautes pour un chien.
Maël a refermé le carnet. Le craquement avait repris. À sa droite, cette fois. Il s’est arrêté. Le craquement aussi.
« Il y a quelqu’un ? »
Sa voix est partie dans le vert et n’est pas revenue. Pas d’écho. La forêt mangeait les sons. Il a repris sa marche. Plus vite encore.
Ngazi est apparu d’un coup, comme si on avait tiré un rideau. Un creux entre deux collines, une cinquantaine de toits en tôle brune, l’église en pierre grise au centre, et le fromager. L’arbre était immense, plus vieux que le village, le tronc large comme une maison. Des chaînes pendaient aux branches basses. Des chaînes épaisses, rouillées, qui ne servaient à rien d’autre qu’à être là.
Le village était silencieux. Trop. 17h18. L’heure où, dans n’importe quel village du Kivu, les enfants jouent, les femmes rentrent du champ, les radios crachent du ndombolo. Ici, rien. Les portes étaient fermées. Les volets aussi. Tous. Même ceux des maisons qui avaient l’air abandonnées depuis dix ans. Et sur chaque porte, cloué de travers, un rameau d’umukunde séché. La plante qui, selon les anciens, brouille le chemin des affamés.
Maël a traversé la place. La boue était piétinée devant l’église, comme s’il y avait eu un attroupement, puis plus rien. Il a levé la tête vers le fromager. L’écorce était balafrée. Quatre sillons profonds, parallèles, à trois mètres du sol. Récents. La sève avait à peine eu le temps de sécher.
Une porte a grincé.
Sur sa gauche, une maison en pisé. Le volet du rez-de-chaussée s’est entrouvert de deux centimètres. Un œil. Vieux. Jaune. Puis la voix. Basse. Pressée.
« Tu n’as rien à faire dehors. »
Maël s’est tourné. « Je suis Maël Kizito. Le fils de— »
« Je sais qui tu es. C’est pour ça. Rentre. La nuit tombe vite, maintenant. »
Le volet s’est refermé. Clac. Puis le bruit d’une barre en bois qu’on glisse. Puis un deuxième. Puis un troisième.
Maël a regardé le ciel. Il restait une heure de jour, peut-être. Les nuages étaient bas, lourds, mais le soleil n’était pas couché. Pas encore.
Il a ajusté son sac et s’est dirigé vers la maison de son père. Elle était au bout du village, dos à la forêt, face à l’église. La même qu’il y a vingt ans. En pire. Le toit s’était affaissé, les fenêtres étaient condamnées par des planches clouées de l’extérieur. Et sur la porte, pas un rameau d’umukunde. Une croix. Grossière. Faite de deux os.
Il a posé la main sur la poignée.
Derrière lui, dans l’église, une cloche a sonné. Une fois. Grave. Fêlée. Pas l’angélus. Pas une heure. Un signal. Toutes les portes du village ont répondu. Clac. Clac. Clac. Les barres. Les verrous. Les chaînes qu’on tend.
Maël est entré et a barricadé derrière lui sans réfléchir. Le réflexe était inscrit quelque part, sous la peau, là où l’enfance ne meurt jamais vraiment.
Il a posé l’urne sur la table. Le carnet à côté. Dehors, le jour est mort en dix minutes. Et dans le silence qui a suivi, Maël a entendu le premier hurlement.
Lointain. Long. Et trop humain pour être un loup.
