Chapitre 5
Je ne porte pas ma couronne aujourd’hui. Je suis habillée simplement. Cela me fait du bien. Les gens me regardent avec curiosité, sans savoir exactement qui je suis. Certaines femmes me remercient avec des larmes. Des enfants serrent les pains contre leur poitrine comme s’ils recevaient un trésor. Je marche parmi eux et je sens quelque chose revenir en moi : le sens du monde, peut-être. Lili parle à tout le monde. Elle explique les distributions, elle rassure, elle plaisante, elle se trompe parfois de nom, ce qui fait rire les enfants. Un garçon lui demande si elle est princesse.
Elle répond :
- Non, mais je suis très proche du niveau supérieur.
Le garçon ne comprend pas tout, mais il rit quand même. C’est pendant cette tournée que je le vois. Roméo. Il marche vers nous avec sa secrétaire à son bras, comme si rien ne s’était passé. Comme s’il pouvait encore me regarder droit dans les yeux après m’avoir détruite. Mon ventre se noue, mais cette fois la peur ne gagne pas. Il aperçoit d’abord les gardes, puis moi. Il plisse les yeux. La secrétaire, elle, me reconnaît et hausse les sourcils avec dégoût.
- Tiens, la pauvre petite femme triste, dit-elle. Tu fais maintenant dans les œuvres de charité ?
Roméo ricane.
- C’est ça. Elle se déguise en bienfaitrice pour cacher son visage.
Je le regarde sans détourner les yeux.
- Je n’ai rien à cacher.
Il s’avance.
- Tu es sortie de l’hôpital pour venir jouer à la grande dame ?
Je garde un ton calme.
- Je suis venue aider les gens. Pas pour discuter avec toi.
Il me dévisage, puis sourit avec mépris.
- Tu te crois supérieure maintenant parce que tu t’es achetée une robe un peu plus chère ? Tu restes la même femme ridicule. Moche, vide, et sûrement facile à remplacer.
Autour de nous, des gens s’arrêtent. Les gardes restent immobiles. Lili, elle, avance d’un pas.
- Comment osez-vous parler à Madame Carter de cette façon ?
Roméo la regarde à peine.
- Et toi, tu es qui ? Son chien de poche ?
Je vois alors quelque chose qui aurait pu me faire peur avant : il veut m’écraser encore, parce qu’il croit que je suis toujours celle qui se baisse. Il ne sait pas encore que je ne me baisse plus. Je parle alors assez fort pour que tout le monde entende.
- Tu veux savoir qui je suis ? Je suis la femme que tu as humiliée pendant cinq ans. La femme que tu as trompée. La femme dont tu as détruit le corps. La femme que tu n’as jamais méritée.
Les gens se tournent vers nous. La secrétaire semble se crisper. Roméo, lui, commence à perdre son sang-froid.
- Ferme-la, Clara.
- Non. Cette fois, c’est toi qui écoutes.
Je fais un pas vers lui.
- Tu m’as traitée comme une moins que rien. Tu m’as enfermée, insultée, forcée à me taire. Tu m’as frappée, puis tu as fait comme si c’était normal. Tu n’as jamais été mon mari. Tu as été mon bourreau.
Il lève la main comme s’il allait me saisir le bras. Avant qu’il ne me touche, un homme en costume impeccable s’avance et se place entre nous. C’est le président du conseil de l’entreprise de Roméo. Ou plutôt, son propriétaire principal. Un homme que Roméo a toujours cherché à impressionner. Il incline la tête vers moi avec une profonde révérence.
- Votre Altesse. Je suis désolé de ce qui se passe.
Le monde de Roméo bascule d’un coup. Il cligne des yeux, puis regarde l’homme en face de lui comme si la scène était impossible.
- Votre… Altesse ?
Le directeur se redresse et le dévisage.
- Monsieur, vous parlez à la princesse héritière du royaume. Madame Clara est la fille du roi Arnauld.
Un silence immense tombe sur la rue. Je vois le visage de Roméo se décomposer. Il regarde ma robe simple, puis les gardes, puis moi. Sa bouche s’ouvre et se ferme sans son.
La secrétaire lâche son bras.
- Quoi ?
Roméo devient livide.
- Non… ce n’est pas possible…
Je lui souris sans chaleur.
- Si. C’est possible. Tu as seulement été trop arrogant pour voir la vérité.
Autour de nous, les murmures explosent. Certains s’agenouillent presque. D’autres reculent. Roméo me regarde comme si je venais de changer de peau devant lui. Mais en réalité, je redeviens seulement celle que j’ai toujours été. La secrétaire se met à trembler.
- Roméo… tu m’avais dit que ta femme était pauvre…
Il la repousse immédiatement.
- Tais-toi ! Salope !
Puis il se tourne vers moi, les mains soudain ouvertes, presque suppliantes.
- Clara… je ne savais pas. Je…
Je le coupe.
- Tu savais juste assez pour m’humilier. Le reste ne t’a jamais intéressé.
Je m’éloigne avant qu’il ne puisse ajouter un mot. Il m’appelle, il fait un pas vers moi, mais les gardes l’arrêtent. Je ne regarde même pas derrière moi. Cette fois, sa douleur ne me fait aucun effet. Il a eu tant d’occasions de m’aimer. Il a choisi autre chose à chaque fois.
Le soir même, j’entame le divorce. Roméo refuse d’abord de signer. Il croit encore qu’il peut me forcer à rester. Mais le palais envoie les documents, les preuves, les sanctions. L’entreprise où il travaille m’appartient. C’est moi qui ai présenté son dossier, moi qui ai soutenu son embauche par confiance, moi qui ai fait en sorte qu’il ait cette position. Il ne reste plus rien de son pouvoir quand les papiers sont posés sur la table. Je le vois perdre ses privilèges un à un. Il est rétrogradé, puis écarté. Les comptes sont gelés. Les accès retirés. Les gens qui riaient avec lui se taisent maintenant. Le monde qu’il croyait à lui s’effondre.
Je découvre alors quelque chose d’étrange : la vengeance ne remplit pas le vide. Elle le nettoie seulement. Après, il reste toujours une pièce vide dans le cœur. Mais je continue.
Je fais expulser Geneviève et Serena de la maison. Je vends la propriété. J’ordonne qu’on leur laisse juste ce qui est strictement nécessaire. Elles pleurent, elles hurlent, elles me supplient. Je regarde la scène sans bouger. Je me souviens de toutes les fois où c’est moi qui suppliais. Elles n’ont jamais arrêté. Alors je n’arrête pas non plus. Pas pour être cruelle. Pour survivre.
Quand tout cela se termine, je rentre au château avec un sentiment de fatigue immense. Le soir, je reste seule dans ma chambre et j’écoute le silence. Je n’aime pas ce silence. Il me rappelle ma maladie.
