Chapitre 4
Le lendemain matin, je me lève avec une sensation étrange. Mon corps est toujours faible, mais mon esprit se tient plus droit. Lili entre dans ma chambre avec trois tenues différentes dans les bras, comme si elle préparait un défilé.
- J’ai réfléchi, dit t-elle. Il faut commencer doucement. Pas trop brillant. Pas trop sombre. Il faut un style qui dise : la princesse est revenue, mais elle n’a pas oublié les pauvres gens.
Je la regarde, amusée.
- Tu as réfléchi seule ?
Elle s’arrête.
- Oui… enfin, pas complètement seule. J’ai parlé au miroir. Il m’a donné quelques idées.
Je secoue la tête en souriant.
- Tu me fatigues déjà.
- C’est normal, je suis la vérité incarnée.
Je choisis une robe élégante, mais simple, d’un bleu profond. Je prends ma couronne. J’attache mes cheveux avec soin. Quand je me regarde à nouveau, je ne vois plus la femme cassée d’hier. Je vois quelqu’un qui reprend possession de sa peau. Au-dehors, les gardes attendent. Le roi m’a demandé de les accompagner si je voulais sortir. Je l’ai accepté. Je veux revoir la maison. Je veux voir les visages de ceux qui m’ont blessée. Je veux le faire sans trembler.
Nous arrivons devant l’ancienne maison. À l’intérieur, tout semble pareil. Les meubles, les rideaux, les odeurs. C’est étrange : la colère d’autrefois flotte encore dans les murs. Les gardes restent dehors. J’entre avec Lili. Serena est dans le saloncomme toujours, assise devant un miroir, en train de se maquiller. Elle lève la tête, prête à lancer une remarque habituelle. Son visage se fige quand elle me voit. Puis elle éclate de rire.
- C’est quoi cet accoutrement ? On est au carnaval aujourd’hui ? Me lance t-elle aussitôt.
Je la regarde calmement.
- Bonjour, Serena.
Elle plisse les yeux.
- Tu t’es déguisée en princesse de pacotille ? Tu crois que ça va impressionner qui ?
Lili, derrière moi, croise les bras.
- Déjà, ce n’est pas de la pacotille, répond Lili. Et ensuite, vous devriez faire attention à votre bouche, elle est un peu trop longue pour votre visage.
Je tourne la tête vers Lili, surprise.
- Tu dis ça maintenant ?
- J’aide, Madame. Je suis en pleine opération de soutien verbal.
Serena se lève, vexée, et s’avance vers moi avec son air moqueur.
- Franchement, Clara, tu as perdu la tête. Tu reviens ici en mode reine alors que tu n’es qu’une femme idiote et stérile. Roméo va te rire au nez.
Ces mots font remonter toute la douleur d’un coup. Mais elle n’a pas fini.
- Tu sais quoi ? Tu as toujours été moche sans maquillage et même avec tu restes triste.
Cette fois, quelque chose en moi s’allume. Je ne réfléchis même pas. Ma main part. Le bruit sec de la gifle résonne dans le salon.
Serena reste immobile, une main sur sa joue, complètement choquée. Elle me regarde comme si je venais de commettre un crime. Moi, je ne ressens pas de honte. Juste une étrange clarté.
- Ne me parle plus jamais comme ça.
Elle ouvre la bouche pour répliquer, mais Lili s’avance d’un pas rapide et lui donne un coup sec sur le bras.
- Je crois que vous n’avez pas compris le message.
- Tu m’as frappée ! hurle Serena.
- Oui. Et si vous continuez, je peux recommencer avec une précision remarquable.
Le vacarme attire Geneviève. Elle descend l’escalier en criant déjà avant même de voir qui est là.
- Serena ! Qu’est-ce qui se passe encore ?
Quand elle me voit, son visage se tord.
- Toi ? Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu oses revenir après avoir passé la nuit dehors ?
Je la regarde avec calme.
- Je viens reprendre ce qui m’appartient.
Elle éclate d’un rire dur.
- Cette maison appartient à mon fils ! Tu n’es rien ici.
Je prends une respiration lente.
- Faux. Cette maison est à moi depuis le début. Les papiers sont à mon nom.
Le silence tombe.
Geneviève cligne des yeux. Serena ouvre grand la bouche.
- Tu mens.
- Non. J’ai juste cessé de me taire. Votre fils a toujours été une fantoche qui vit à mes dépends depuis des années.
Je lève la main et un garde entre aussitôt, tenant un dossier.
- Voici les documents, Madame. Tout est en règle.
Le visage de ma belle-mère devient livide. Elle comprend avant même de lire. Ce moment-là, je l’ai rêvé des dizaines de fois sans oser y croire. Je n’ai plus envie de discuter avec elles. Je fais un geste vers les soldats.
- Commencez à rassembler mes affaires. Tout ce qui m’appartient.
Geneviève s’étouffe.
- Tu n’as pas le droit !
- J’ai tout les droits.
Serena me crie dessus, puis elle se met à pleurer quand elle comprend que je ne plaisante pas. Leurs voix s’emballent, leurs reproches pleuvent. Je ne bouge pas. Je les regarde courir dans tous les sens dans une maison qui ne leur appartient pas. Lili, elle, garde un sourire très sérieux, comme si elle assistait à la juste fin d’un long drame.
- Vous pouvez supplier maintenant, dit-elle en croisant les bras. Mais vous avez oublié de le faire quand il fallait.
Je la regarde, surprise encore une fois.
- Lili, d’où tu sors ces phrases ?
- J’apprends vite quand les gens me donnent de bonnes raisons d’apprendre.
Quand tout ce que je veux reprendre a été emballé, je fais un dernier tour de la maison. Les murs ont vu mes pleurs, mes chutes, mes nuits d’angoisse. Ils ont vu les cris de Roméo, les ordres de Geneviève, les moqueries de Serena. Je n’ai plus aucune envie de les laisser m’attacher à cet endroit. Je tourne les talons et je sors.
Dehors, le ciel est clair. Je monte dans la voiture avec mes boîtes, mes bijoux, mes vêtements, ma dignité. Avant de partir, je regarde une dernière fois la façade. Je n’ai plus peur. La maison n’a plus de pouvoir sur moi.
Le soir, de retour au château, je tombe de fatigue. Mon corps me rappelle brutalement que je suis malade, que je souffre encore, que tout n’est pas réglé. Je m’assois sur mon lit et je regarde la couronne posée sur la commode. J’aimerais tellement avoir un peu de paix. J’aimerais tellement pouvoir dire à mon père ce qui m’arrive vraiment. Mais la peur me ferme la gorge. Je ne veux pas lui enlever l’espoir qu’il avait pour moi. Je ne veux pas le voir se briser.
Le jour suivant, j’accompagne Lili dans un quartier pauvre du royaume. J’ai demandé qu’on prépare des paniers de nourriture, des vêtements, des couvertures. Je veux aller vers ceux qui n’ont rien, parce que je sais maintenant ce que c’est que d’être vide. Parfois, donner aide à recoller un peu son propre cœur.
