
Résumé
Clara vit depuis cinq ans dans une prison sans barreaux, humiliée par son mari Roméo, sa belle-mère Geneviève et sa belle-sœur Serena, et méprisée au travail. Quand la vie la brise jusque dans son corps, elle découvre qu’elle s'est trompée. Roméo est une erreur. Étant en réalité une princesse héritière qui s’est cachée par amour, elle décide de reprendre sa couronne. Entre vengeance, vérité médicale et retour inattendu d’un ancien fiancé devenu gynécologue, Clara comprend que la plus grande lutte de sa vie n’est pas de survivre, mais de redevenir elle-même.
Chapitre 1
Mon nom est Clara Carter et j'ai épousé un loup. Un loup qui s'était déguisé en agneau pour me séduire et j'y ait crû. Aujourd'hui ça fait cinq ans que je vis dans les horreurs et la violence. Je m'y suis habituée parce que c'est le prix à payer pour être la femme de celui que j'ai choisi. Je me réveille avant l’aube, comme toujours. La maison est encore noire, froide, pleine de ce silence lourd qui annonce les reproches de la journée. J’entends déjà les pas de Geneviève dans le couloir, l’armoire qu’on ouvre, la porte de la cuisine qu’on claque trop fort. Dans cette maison, tout sonne comme un ordre ou comme une menace.
Je me lève sans faire de bruit. Mon dos me tire, mes épaules sont raides, et mes jambes me portent comme si elles avaient oublié comment avancer. J’ai l’impression d’avoir cent ans alors que je suis encore jeune. Dans le miroir de la salle de bain, je vois un visage pâle, des yeux fatigués, des lèvres sèches. Je me regarde à peine. J’ai pris l’habitude de ne pas trop m’attarder sur moi-même. Depuis cinq ans, je fais tout pour ne déranger personne, pour ne pas créer de colère, pour ne pas attirer les coups de mauvaise humeur de Roméo.
Je prépare le petit-déjeuner. Je coupe le pain, je chauffe le café, je sers Geneviève en premier parce qu’elle l’exige, ensuite Serena, puis Roméo. Je fais tout vite, proprement, en espérant que ce soit suffisant. Ça ne l’est jamais.
Serena descend en traînant les pieds, téléphone à la main, déjà maquillée à moitié. Elle me regarde de haut en bas avec un petit sourire en coin.
- Tu as l’air encore plus fatiguée que d’habitude, Clara. Tu veux vraiment sortir comme ça aujourd’hui ?
Je garde les yeux baissés.
- Je vais au travail.
- Ah oui, ton petit bureau. Ton petit salaire. Ta petite vie merdique.
Elle rit, et Geneviève, assise à table, ne dit rien. Elle boit son café comme si j’étais invisible.
Roméo finit par entrer. Il n’a pas besoin de parler pour que l’air se charge de peur. Il pose ses clés, regarde la table, puis me lance un coup d’œil sec.
- Le café est tiède.
- Je vais en refaire…
Il pose sa main sur mon bras si fort que je sursaute.
- Tu vas surtout apprendre à faire ton travail correctement. Tu es ma femme, pas une mendiante qu’on a ramassée au bord de la route.
Je serre les dents. Ces mots, je les connais par cœur. Il les répète de plus en plus souvent, comme pour me rappeler que je n’ai, selon lui, aucune valeur. Je ne réponds pas. Répondre ne sert jamais à rien.
Quand il me lâche, je respire à peine. Mes mains tremblent un peu alors que je remplis la tasse à nouveau. Je pense à la douleur dans mon ventre, cette douleur sourde qui revient depuis des semaines, et je prie pour qu’elle disparaisse avant que quelqu’un la remarque. Je prie aussi pour que cette journée soit comme les autres. Triste, oui. Dure, oui. Mais normale.
Je suis mariée depuis cinq ans, et pourtant je me sens veuve d’une vie que je n’ai jamais vraiment eue. J’ai perdu plus que mes rêves. J’ai perdu mes enfants avant même de les connaître. Trois fois, j’ai porté en moi une petite vie. Trois fois, je l’ai perdue à cause des cris, des coups, des nuits de peur, de l’escalier trop vite descendu quand Roméo me poussait, des chutes, des crises, de la honte. Chaque fausse couche a laissé en moi un trou plus grand que le précédent.
Le pire, c’est que personne dans cette maison n’a jamais pleuré avec moi. Geneviève disait que mon corps était faible. Serena disait que je faisais semblant pour attirer l’attention. Roméo, lui, disait que j’étais inutile et qu’une femme qui ne donne pas d’enfant ne mérite pas de se plaindre.
Je sors de la maison avec mon sac, mon tailleur simple et mes chaussures usées. Dehors, l’air du matin me fait du bien un instant. Mais dès que je monte dans le bus, la réalité revient. Au bureau, c’est pire encore. Là-bas, on ne me frappe pas avec les mains, on me frappe avec les mots.
Mes collègues m’appellent la pauvre petite épouse. Ils disent que je suis trop maigre, trop silencieuse, trop étrange. Une femme qui ne rit pas assez, qui ne sort pas le soir, qui ne publie rien, qui ne parle presque jamais de son mari, devient vite une cible. Il y a surtout Jessica, une femme au regard froid qui adore me tendre des dossiers à la dernière minute en disant que c’est « pour tester ma capacité à survivre ». Les autres rient. Ils rient toujours.
Aujourd’hui, dans l’ascenseur, j’entends encore les mêmes murmures.
- Elle a l’air de porter tous les malheurs du monde.
- Normal. Avec un mari comme le sien, il doit bien y avoir une raison.
Je fais semblant de ne pas entendre.
À midi, je m’assieds seule dans un coin de la cafétéria. Je n’ai pas faim. Je pense au bébé que je n’aurai jamais, à mes bras qui restent vides, à cette maison qui me vole mon souffle, à ma vie qui ressemble à un couloir sans porte de sortie. Je me demande parfois si ma mère me reconnaîtrait. Je n’ai presque aucun souvenir d’elle. Elle est morte quand j’étais petite. Mon père aussi a disparu très tôt dans un accident. Je suis restée seule trop vite dans ce monde. Peut-être que c’est pour ça que j’ai accepté Roméo quand il m’a demandé en mariage. J’ai cru qu’un homme qui me choisissait finirait par m’aimer. Je me suis trompée. Terriblement trompée.
La journée s’étire comme une corde qui brûle les doigts. À seize heures, j’ai déjà l’impression que mes jambes vont céder. Je travaille devant l’écran, je corrige des tableaux, je réponds à des mails, mais les lettres se brouillent devant mes yeux. Ma poitrine me serre, mon souffle devient court, et une douleur étrange remonte dans mon dos.
Je me lève pour aller chercher de l’eau. À peine ai-je fait quelques pas que ma vision vacille. Le sol tangue. Je pose une main sur le mur, mais le mur s’éloigne comme si la pièce voulait me rejeter.
- Clara ? demande quelqu’un derrière moi.
Je ne réponds pas. Tout devient flou. Je me souviens vaguement de mains qui me rattrapent, de voix agitées, de quelqu’un qui dit que je suis en train de m’effondrer, de quelqu’un d’autre qui trouve enfin utile d’appeler une ambulance. Puis plus rien.
Quand j’ouvre les yeux, l’odeur d’hôpital me frappe aussitôt. Blanc. Désinfectant. Lumière froide. Mon cœur bat trop vite. Je suis allongée sur un lit, reliée à des appareils. J’essaie de bouger, mais mon corps proteste.
Une infirmière me sourit avec douceur.
- Vous êtes à l’hôpital. Vous avez fait un malaise dans la rue. Essayez de rester calme.
Je hoche la tête, incapable de parler. Mon ventre me fait encore mal. Ma gorge est sèche. J’ai honte d’être là. J’ai honte d’être faible. J’ai honte de ne pas pouvoir tenir debout comme les autres.
