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Chapitre 6

Quelques jours passent. Le royaume bruisse de rumeurs. On parle de ma réapparition, de la chute de Roméo, de la maison vendue, de la secrétaire humiliée, du roi qui a récupéré sa fille. Tout cela me parvient de loin. Je me sens parfois comme une étrangère dans ma propre légende. Je commence à préparer un départ. Pas un départ définitif du royaume. Un voyage loin de tout, juste assez pour ne pas voir le visage de mon père quand je lui annoncerai que je vais mourir. Je veux éviter cette douleur. C’est lâche, peut-être. Mais je n’ai plus beaucoup de force pour supporter un autre chagrin. J’achète donc un billet d’avion sous une fausse destination. Je le cache dans mon sac. Lili me regarde faire avec un air très sérieux.

- Vous partez où, exactement ?

Je détourne le regard.

- Quelque part où personne ne pourra me plaindre.

Elle fronce les sourcils.

- Ça n’existe pas. Même les pays les plus beaux ont des gens qui se mêlent des affaires des autres.

Je souris tristement.

- Je sais.

Elle s’assied au bord du lit.

- Vous devriez me dire ce qui ne va pas.

Je ne réponds pas tout de suite. Puis je souffle :

- J’ai peur d’annoncer à mon père que je vais mourir.

Lili se fige.

- Qui vous a dit ça ?

Je ferme les yeux.

- Le médecin.

Elle se lève d’un coup, furieuse.

- Alors ce médecin a intérêt à être sûr. Parce que moi, je ne supporte pas les gens qui parlent trop vite avec des mots aussi énormes.

Je la regarde.

- Il avait l’air certain.

- Les gens ont l’air certain même quand ils se trompent.

Je détourne la tête. Le jour du départ, je suis déjà presque à l’aéroport quand mon téléphone sonne. Le numéro de l’hôpital s’affiche. Mon cœur accélère aussitôt.

- Oui ?

La voix au bout du fil est pressée.

- Madame Carter ? Ici l’hôpital. Le docteur vous demande de revenir en urgence. C’est très important.

Je m’arrête net.

- Urgence ?

- Oui, madame. Revenez immédiatement.

Je fais demi-tour sans réfléchir. Le taxi file dans l’autre sens. Mon esprit tourne à toute vitesse. Est-ce qu’il y a eu une aggravation ? Est-ce qu’il se sont trompés sur autre chose ? Est-ce que la fin est plus proche encore ? J’ai la nausée à l’idée de revoir la salle blanche, le visage sérieux du médecin, la compassion inutile des infirmières.

Quand j’arrive, le personnel me reçoit différemment. Il y a de la gêne. De la prudence. Une forme de honte aussi. Je le sens tout de suite. On me fait patienter dans un bureau. Puis le médecin entre, le même que la première fois, avec un dossier épais dans la main. Il ne me regarde presque pas au début.

- Madame Carter… nous devons vous présenter nos excuses.

Je cligne des yeux.

- Pour quoi ?

Il inspire profondément.

- Vos résultats ont été mélangés avec ceux d’un autre patient. Le diagnostic de cancer terminal ne vous concerne pas.

Le monde se renverse. Je reste immobile.

- Pardon ?

- Nous avons refait les examens. Vous n’avez pas de cancer.

Pendant une seconde, je ne comprends même plus les mots.

- Pas de cancer ?

- Non. Vous souffrez d’un asthme sévère et d’une infection gynécologique importante. Les deux se traitent. Nous allons vous suivre de près, mais vous n’êtes pas en phase terminale d'un quelconque cancer.

Je ferme les yeux. Je sens tout mon corps trembler d’un coup. Je ne pleure pas tout de suite. J’ai juste envie de m’agripper à la chaise pour ne pas tomber. Pas de cancer. Pas de mort immédiate. Pas de fin dans quelques jours.

Puis la rage me saisit.

- Vous vous rendez compte de ce que vous m’avez fait ?

Le médecin baisse la tête.

- Je suis sincèrement désolé.

- J’ai cru que j’allais mourir. J’ai tout quitté. J’ai préparé mon père à me perdre dans ma tête !

L’infirmière présente ajoute d’une voix faible :

- Nous avons découvert que les prélèvements avaient été interchangés. C’était une erreur grave.

Je serre les poings.

- Grave ?

Le médecin fait un pas vers moi.

- Nous comprenons votre colère. Mais il y a plus. L’asthme est cohérent avec une exposition prolongée à des lieux humides, fermés, mal aérés. Quant à l’infection, elle est liée à des contacts sexuels répétés avec un partenaire non exclusif.

Je sens mon ventre se nouer de dégoût. Tout prend soudain un sens très sombre. Les fois où Roméo me poussait dans la cave humide pour me punir. Les heures passées enfermée dans cette pièce insalubre, à respirer des murs moisis, à tousser jusqu’à l’épuisement. Les odeurs, la poussière, la sueur froide. Et ses trahisons à lui, son infidélité, son corps qui ramenait la maladie chez moi. Alors je comprends que cette erreur médicale n’en est pas vraiment une. Pas au fond. Le ciel m’a arrêtée avant que je ne m’éteigne sans rien voir. Je prends une inspiration, les mains tremblantes.

- Je veux être soignée.

Le médecin hoche la tête avec précipitation.

- Bien sûr. Nous allons établir un traitement immédiat. Et un suivi avec un gynécologue spécialiste.

J’acquiesce sans réfléchir. Je n’ai plus qu’une idée : guérir, me relever, respirer enfin pour de vrai. Je sors de l’hôpital avec une sensation nouvelle, fragile, presque irréelle. J’annule mon voyage. Je rentre au château. Quand Lili me voit arriver, elle comprend aussitôt que quelque chose a changé.

- Alors ?

Je souris à peine.

- Je ne vais pas mourir maintenant.

Elle pousse un cri si fort que deux gardes tournent la tête.

- Quoi ?!

- Plus doucement, Lili !

- Non, non, c’est énorme !

Elle m’attrape les mains.

- On va traiter ça. On va vous remettre debout. On va vous faire manger correctement. On va vous aider à respirer. Vous m’entendez ?

Je hoche la tête, les yeux humides. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai de l’espoir. Un vrai. Pas la naïveté d’autrefois. Quelque chose de plus solide. Quelque chose qui ressemble à la vie.

Le rendez-vous est fixé deux jours plus tard. J’essaie de rester calme, mais je n’y arrive pas vraiment. J’ai peur du corps médical depuis toujours. Il m’a annoncé trop de choses terribles en si peu de temps. Pourtant, je sais que je dois y aller. Je veux comprendre ce qui ne va pas, commencer le traitement, repartir de quelque part. Lili m’accompagne jusqu’au cabinet. Devant la porte, elle se redresse comme une garde du corps improvisée.

- Vous êtes prête ?

Je soupire.

- Pas du tout.

- C’est aussi une forme de préparation.

Je lui lance un regard sceptique.

- Depuis quand tu es philosophe ?

- Depuis cinq minutes. J’ai trouvé que ça m’allait bien.

Je pousse la porte. Et je m’arrête net. L’homme assis derrière le bureau relève la tête. Son regard croise le mien et tout se fige. Je reconnais ses traits avant même de comprendre pourquoi mon cœur se met à battre plus vite. Son visage est plus mûr qu’autrefois, sa mâchoire plus marquée, ses épaules plus larges, mais je le connais. Je le connais trop bien. Karl. Mon ex fiancé. Le prince qui m’était promis depuis l’enfance. L’homme que j’ai quitté parce que je croyais vouloir choisir mon propre mari. L’homme auquel j’ai tourné le dos pour vivre mon grand mensonge d’amour libre. Celui qui est resté dans ma mémoire comme une blessure calme et un regret impossible à dire. Je sens mon corps se crisper.

- Non…

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