Chapitre 3
Je marche longtemps. Je ne sais pas combien de rues je traverse. Je ne sens presque plus mes jambes. Je finis par m’arrêter devant une vieille place où le bruit de la ville me paraît très loin. J’appuie mes mains sur mes genoux et je respire comme je peux. C’est là que la vérité me frappe de plein fouet. Pendant six ans, j’ai joué un rôle.
J’ai fait semblant d’être une jeune femme pauvre, sans famille, sans protection, sans histoire. J’ai caché mon nom, mes origines, mes biens, mon château, tout. J’ai fait cela pour une seule raison : je voulais aimer sans qu’on m’aime pour mon argent. Je voulais qu’un homme me choisisse moi, pas la fille du roi. Je voulais savoir si quelqu’un pouvait regarder Clara avant de regarder la couronne.
Je revois la jeune femme que j’étais avant de rencontrer Roméo. J’étais naïve, oui. Mais j’étais aussi pleine de vie. J’avais grandi entre les murs du palais, protégée par mon père, le roi Arnauld, et par Lili, ma demoiselle de compagnie, qui est presque ma sœur. Mon père ne voulait pas que je me cache. Il m’avait dit plusieurs fois que l’amour qui commence dans le mensonge finit presque toujours dans les larmes. Je ne l’ai pas écouté. Je pensais être plus maligne que le monde.
Je pensais pouvoir choisir un homme simple, discret, respectable, qui m’aimerait même si je portais une robe ordinaire et que je n’avais pas d’histoire brillante à raconter. J’ai rencontré Roméo à une réception privée organisée par des amis communs. Il me parlait comme si j’étais intéressante. Il m’écoutait. Il m’offrait des fleurs modestes. Il disait que les femmes riches l’intimidaient, que lui préférait la sincérité, la simplicité, la douceur. J’ai cru entendre la voix de la vérité. J’ai cru reconnaître enfin quelqu’un qui ne voulait pas mon rang. Je me suis trompée sur toute la ligne.
Je ferme les yeux et je prends une grande inspiration. Quand je les rouvre, la décision est déjà là.
Je ne rentrerai pas dans cette rue en femme battue. Je ne rentrerai pas au bureau de mon mari en mendiante. Je ne rentrerai pas à la maison en victime. Je vais reprendre mon nom. Je vais reprendre mon corps. Je vais reprendre mon trône. Je prends un chauffeur et je donne une adresse que je n’ai pas prononcée depuis des années : le château royal.
Quand la voiture entre dans la grande allée bordée d’arbres, quelque chose en moi se met à trembler, mais cette fois ce n’est pas de peur. C’est comme si ma mémoire reconnaissait enfin sa place. Les gardes s’alignent quand ils me voient descendre. J’ai changé, oui. Mon visage est plus pâle, mes yeux plus tristes. Mais ils me reconnaissent aussitôt. Le grand portail s’ouvre. Je traverse la cour avec lenteur, comme si chaque pas sortait une femme enterrée sous les humiliations. À l’entrée, je vois mon père. Le roi Arnauld est plus vieux que dans mes souvenirs. Ses tempes sont grises, ses épaules un peu plus lourdes. Mais son regard, lui, est intact. Quand il me voit, il s’arrête net. Pendant une seconde, je crois qu’il va me gronder. Il ne fait rien de tout cela. Il ouvre simplement les bras. Je n’attends même pas qu’il parle. Je cours vers lui et je m’effondre contre sa poitrine comme une enfant.
- Papa…
Sa voix se brise.
- Ma fille… enfin. Enfin tu reviens.
Je pleure sans retenue. Il me tient longtemps. Quand je relève la tête, je vois de la colère dans ses yeux, mais aussi du soulagement.
- Je t’avais dit que ce déguisement te ferait souffrir.
Je hoche faiblement la tête.
- Je sais.
- Et pourtant tu es allée jusqu’au bout.
- Je voulais qu’on m’aime vraiment.
Il me caresse les cheveux.
- Tu n’as pas besoin de devenir pauvre pour être aimée. Tu as besoin d’être respectée.
Ces mots me font mal parce qu’ils sont vrais. Je lui raconte un peu, pas tout. Pas encore. Je n’ai pas la force de lui annoncer le pire. Je lui parle de la maison, de Roméo. Je lui parle aussi du mensonge, de la secrétaire, de l’humiliation. À mesure que je raconte, son visage change. Ses mâchoires se serrent. Ses mains deviennent dures.
- Cet homme t’a laissée vivre comme ça ?
Je baisse la tête.
- J’ai voulu croire qu’il finirait par m’aimer.
- Et il t’a punie pour ton cœur.
Je ne réponds pas. Mon père appelle aussitôt les médecins du palais. Il ordonne qu’on prépare mes anciennes chambres. Il ordonne qu’on me donne des vêtements propres. Il ordonne qu’on prévienne le personnel de ne pas me fatiguer. Sa voix redevient celle du roi, mais moi je n’entends que l’amour derrière les ordres. Lili arrive peu après. Quand elle me voit, elle pousse un cri et manque de tomber.
- Madame ! Enfin !
Je souris malgré mes larmes. Lili court vers moi et me serre si fort que ça me fait presque rire au milieu de la tristesse.
- Je savais que vous alliez revenir un jour. Je l’ai dit. J’ai dit à tout le monde que vous ne pouviez pas disparaître pour toujours.
- Tu as dit ça à tout le monde ?
- Bien sûr. Enfin… à presque tout le monde. Parce que vous savez, certains domestiques m’écoutent à moitié, et puis je parle parfois trop vite, donc je ne sais plus toujours si j’ai commencé à dire la même chose deux fois…
Je la regarde avec tendresse. Lili n’a jamais été la plus discrète. Elle a toujours beaucoup parlé, parfois trop, et elle se perd parfois dans les détails. Mais elle est loyale comme peu de gens le sont. Je l’ai choisie quand nous étions très jeunes parce que j’ai vu en elle une force que personne ne voyait. Elle avait le dos droit d’une survivante, même quand elle portait encore les blessures de son ancienne vie d’esclave. Nous avons grandi ensemble, étudié ensemble, ri ensemble. Elle est restée près de moi dans l’ombre quand je croyais choisir la lumière. Elle me prend le visage entre les mains.
- Vous êtes maigre. Trop maigre. Et vous avez les yeux d’une femme qui n’a pas dormi depuis cent ans.
- Je suis fatiguée, Lili.
- Alors on va vous réparer.
Je souris doucement.
- Tu ne peux pas réparer tout ça.
Elle lève le menton.
- Je vais essayer quand même. C’est mon travail de meilleure amie, de demoiselle de compagnie, et accessoirement de personne absolument indispensable.
Pour la première fois depuis longtemps, je laisse échapper un vrai rire. Un rire minuscule. Fragile. Mais vivant. Le soir, dans ma chambre royale, je me regarde dans le miroir et je découvre une autre femme. Le tailleur simple a disparu. À sa place, on a posé sur le lit des robes de soie, mes anciennes parures, ma couronne fine, mes bijoux. Je touche la couronne du bout des doigts et j’ai l’impression de toucher ma propre peau retrouvée.
Je ne suis pas encore prête à tout dire à mon père. Pas prête à lui avouer que je vais peut-être mourir. Pas prête à lui dire que l’homme qu’il méprisait depuis le début a réussi à me détruire plus que tous les ennemis du royaume. Pas prête à voir sa douleur. Alors je garde le silence cette nuit-là. Je m’endors en pleurant, mais pour la première fois les larmes ne sont pas seulement de chagrin. Elles sont aussi la promesse d’autre chose.
