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Chapitre 2

Le médecin finit par entrer. Il lit mon dossier, puis m’observe avec un regard que je n’aime pas tout de suite. Ce regard prudent, grave, qui annonce toujours quelque chose de terrible.

- Madame Carter… nous avons reçu les premiers résultats. Nous allons vous faire d’autres examens, mais il faut que je vous parle franchement.

Je m’accroche au drap.

- Qu’est-ce que j’ai ?

Il inspire lentement.

- Vous avez des lésions importantes au niveau de l’appareil reproducteur. Il est très probable que vous ne puissiez plus avoir d’enfant.

Le monde s’arrête. Je sens mes yeux se remplir de larmes, mais je ne pleure pas encore. Je n’ai même pas encore compris.

- Non… ce n’est pas possible…

Il baisse un peu les yeux, comme s’il cherchait les bons mots.

- Je suis désolé. Il y a aussi autre chose. Les examens pulmonaires révèlent une tumeur. Le cancer est à un stade avancé.

Je fixe sa bouche sans entendre la suite.

- Combien de temps ? je demande enfin, la voix cassée.

Il garde le silence une seconde trop longue.

- Quelques jours. Peut-être un peu plus. Mais nous devons être honnêtes : le pronostic est très sombre.

Je ne comprends pas. Quelques jours ? Je répète les mots dans ma tête. Ce n’est pas possible. Pas maintenant. Pas comme ça. Je n’ai même pas vécu. Je n’ai pas aimé correctement. Je n’ai pas été aimée. Je n’ai pas eu d’enfant. Je n’ai pas eu de vraie maison. Je n’ai pas eu de paix.

Quand le médecin sort, je me recroqueville sur le lit. Je pleure enfin. Pas joliment. Pas en silence. Je pleure comme quelqu’un qu’on abandonne au fond d’un puits. J’appelle Roméo aussitôt. Une fois. Deux fois. Trois fois. Il ne répond pas. J’essaie encore. Pas de réponse. J’envoie un message. Rien.

Je fixe l’écran du téléphone jusqu’à ce qu’il me brûle la main. J’ai besoin de lui parler, même une seule minute. J’ai besoin qu’il entende que je suis peut-être en train de mourir. J’ai besoin de savoir si ma vie a compté pour lui. Mais son silence répond à sa place.

Quand on me laisse sortir quelques heures plus tard, je marche dans la rue comme une étrangère dans mon propre corps. L’air est lourd, le ciel bas. Chaque pas me coûte un effort immense. Je me tiens le ventre et j’avance au hasard. J’ai l’impression d’avoir reçu une sentence que je n’ai pas demandée. Je pense à l’enfant que je n’aurai jamais, à tous ces lendemains qui n’arriveront pas.

Je finis par me dire que je dois aller le voir. Si Roméo ne répond pas au téléphone, il me verra en face. Il sera obligé de m’écouter. Même s’il me crie dessus. Même s’il m’humilie. Même s’il me fait encore mal.

Je prends un taxi jusqu’à son entreprise. Pendant le trajet, je regarde la ville par la vitre et je me demande comment on peut vivre au milieu du monde quand on se sent déjà en train de disparaître. Je ferme les yeux un instant et j’essaie de respirer sans trembler. Je n’y arrive pas.

Le bâtiment de l’entreprise de Roméo est immense, brillant, presque intimidant. Tout ce verre, tout ce marbre, toute cette richesse me donnent le vertige. Je l’ai souvent attendu ici, dans le hall, comme une femme sage qui vient chercher son mari. Aujourd’hui, je ne suis plus sage. Je suis juste brisée.

La réceptionniste me reconnaît à peine. Elle me salue d’un air distrait. Je monte seul l’ascenseur jusqu’à l’étage de Roméo. À chaque niveau, mon cœur cogne plus fort. J’ai envie de faire demi-tour. J’ai envie de rentrer me coucher et de ne plus jamais me relever. Mais je continue.

Quand les portes s’ouvrent, le couloir est calme. Je marche vers le bureau de mon mari, la main sur mon téléphone, la gorge serrée. J’allais frapper quand j’entends un rire féminin derrière la porte entrouverte. Je m’arrête. Mon corps se glace. Je pousse la porte d’un petit geste, sans bruit. Et je les vois. Roméo est là, très près de sa secrétaire, une jeune femme maquillée avec soin, un sourire trop sûr d’elle. Ses mains sont sur elle. Ils s’embrassent comme si le monde n’existait pas. Comme si je n’étais rien. Comme si ma douleur n’avait aucune importance. Je crois d’abord que mon cœur s’arrête. Puis il se remet à battre de travers.

Je recule d’un pas. Le bruit attire enfin leur attention. La secrétaire pâlit, puis se décolle de Roméo trop vite. Lui, au lieu d’avoir honte, me regarde avec ce même air dur, fatigué, agacé, comme si c’était moi l’intruse.

- Clara ? Qu’est-ce que tu fais ici ?

Sa voix est plate. Même pas surprise.

Je le regarde sans comprendre comment une seule personne peut me blesser autant de fois en une vie.

- Je t’appelle depuis des heures…

Il soupire.

- Je suis occupé. Tu ne peux pas respecter mon travail ?

Je sens mes doigts se crisper autour du bord de mon sac.

- Tu me trompe… c'est ça ton travail ?

La secrétaire baisse les yeux, mais je vois bien qu’elle ne regrette rien.

Roméo hausse les épaules.

- Arrête ton cinéma. Ce n’est pas le moment.

- Tu m’embarasses devant tout le monde et tu me dis d’arrêter mon cinéma ?

Il se redresse, agacé.

- Fais attention à ton ton.

Je déglutis. J’entends les battements de mon propre sang.

- Je viens de l’hôpital.

Il ne réagit même pas.

- Et alors ?

Je tremble de tout mon corps.

- On m’a dit que je ne pourrai plus avoir d’enfant. Et que j’ai un cancer. Je vais peut-être mourir, Roméo.

Un silence tombe. Un vrai silence. Même les voix du bureau voisin semblent s’éteindre. La secrétaire ouvre grand les yeux. Je m’attends à voir sur le visage de mon mari une panique, une tristesse, un choc, n’importe quoi. Mais il se contente de froncer les sourcils.

- Tu inventes encore quelque chose pour attirer l’attention ?

Je reste figée.

- Pardon ?

Il rit légèrement, un rire sans chaleur.

- Tu as toujours aimé faire la victime. Tu arrives au mauvais moment, tu racontes n’importe quoi, et tu crois que je vais quitter mon travail parce que tu as décidé de dramatiser ? Et même si c'était vrai personne ne regrettera de perdre une personne comme toi : inutile.

Je sens quelque chose se casser définitivement à l’intérieur de moi.

Je fais un pas vers lui.

- Je ne mens pas. Regarde-moi.

Il me regarde, oui. Mais comme on regarde un objet encombrant.

- Clara, rentre à la maison et repose-toi. Tu es épuisée, c’est tout.

- Tu viens de me tromper et tu me dis de me reposer ?

La secrétaire essaie d’intervenir.

- Monsieur…

Roméo l’interrompt d’un geste doux.

- Ne t’en mêle pas.

Puis il se tourne vers moi et dit assez fort pour que les gens autour entendent :

- Excuse-moi, mais j’ai du travail. Je n’ai pas de temps à perdre avec les caprices d’une femme hystérique.

Je reste debout, humiliée au milieu du couloir. Des regards se posent sur moi, curieux, moqueurs, gênés. Personne ne me défend. Personne ne bouge.

Je comprends alors quelque chose de simple et de terrible : il n’a jamais eu l’intention de m’aimer. Il m’a seulement utilisée. Je tourne les talons avant de m’effondrer devant lui. Dans l’ascenseur, mes jambes tremblent si fort que je dois m’appuyer au mur. Une fois dehors, l’air frais me brûle les poumons. Je marche sans savoir où aller. J’ai envie de hurler. J’ai envie de disparaître. J’ai envie de lui rendre tout ce qu’il m’a pris. Mais au milieu de cette douleur, une autre pensée commence à naître. Une pensée que je refuse d’abord. Une pensée folle. Une pensée dangereuse. Et si Clara la pauvre orpheline n’avait jamais existé ? Et si la vraie moi attendait encore, quelque part, sous les vêtements usés et les silences humiliés ?

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