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CHAPITRE 4. QUE VOULAIT-ELLE ?

Après le repas copieux et cette étrange danse silencieuse de regards avec Charline, il était temps de nous accorder quelques minutes de sieste. La chaleur de l’après-midi pesait sur nos épaules, et le couvent, avec son ambiance sereine, offrait un cadre idéal pour un moment de repos.

Je regagnai ma chambre, m’allongeai sur le lit, les mains croisées derrière la tête, mais malgré la fatigue du voyage, mon esprit refusait de s’apaiser. Entre la responsabilité qui m’attendait en tant que rédacteur du séminaire et l’attitude intrigante de Charline, mon cerveau oscillait entre réflexion et anticipation.

Je finis pourtant par fermer les yeux quelques instants. Un léger coup frappé à la porte me ramena à la réalité.

— Fred, c’est l’heure ! lança la voix de Charline.

Je me redressai aussitôt, ajustai ma chemise et sortis rejoindre le groupe.

Nous nous retrouvâmes dans la salle des réunions, où une grande table rectangulaire avait été disposée au centre, entourée de chaises. Un tableau blanc était fixé au mur, avec quelques marqueurs posés sur une tablette en dessous.

Le Père Gustavo, fidèle à lui-même, affichait une attitude calme mais assurée. Son rôle était crucial : modérateur général du séminaire. C’était à lui d’assurer l’équilibre des échanges, d’apaiser les tensions potentielles et de veiller à ce que le dialogue soit fructueux.

L’imam Ibrahim Abdala Bachir, un homme à la carrure imposante et à la barbe soigneusement taillée, était le présentateur. Son rôle consistait à introduire chaque journée, poser le cadre des débats et donner la parole aux intervenants.

Quant à moi, Fred, ma mission était tout aussi importante : je devais tout consigner. Chaque échange, chaque prise de parole, chaque moment clé devait être capturé avec précision pour laisser une trace écrite de ces rencontres interreligieuses.

Outre nous trois, un groupe de sept personnes – constitué de pasteurs, d’imams et de prêtres – avaient été désignés comme animateurs. Chacun d’eux aurait une journée à sa charge, abordant différents thèmes liés à la paix, à la coexistence et aux valeurs communes entre les religions représentées. Le séminaire allait durer une semaine entière, et cette réunion préparatoire était essentielle pour en définir les grandes lignes.

Le Père Gustavo prit la parole le premier :

— Mes amis, nous sommes ici pour un moment historique. Nos peuples ont besoin de dialogue, et ce dialogue commence avec nous. Ce séminaire doit être un modèle de respect, d’écoute et de fraternité. Nous allons maintenant voir comment organiser nos journées pour que chaque voix soit entendue.

Le ton était donné. Le travail sérieux commençait. Mais pendant que les discussions avançaient, mon esprit, lui, n’oubliait pas Charline et ce que son regard semblait vouloir me dire.

En regagnant ma chambre après la réunion, je ressentais une légère fatigue, mais mon esprit restait en alerte. Il était 19h passées, et une heure nous séparait du souper. Une heure à tuer, à se reposer ou à réfléchir.

Alors que je posais mon téléphone sur la table, l’écran vibra. Un message venait d'arriver. C’était Charline.

— Bonjour monsieur.

Un message simple. Presque anodin. Mais qui résonna en moi comme un coup de tonnerre dans un ciel paisible. Je pris une inspiration avant de répondre.

— Ça va bien ?

Mon cœur battait légèrement plus fort. Pourquoi m’écrivait-elle, alors que nous venions de passer toute la journée ensemble ?

Après un instant, son second message apparut :

— Quel âge as-tu ?

Je fronçai légèrement les sourcils. Pourquoi voulait-elle savoir cela ? Sans chercher à mentir ni à embellir la vérité, je tapai simplement :

— J’ai vingt ans.

À peine avais-je envoyé ma réponse que son prochain message affichait une certaine désolation. Pourquoi était-elle déçue ?

Je voulais comprendre, mais lorsqu’elle refusa de me répondre, je me retins d’insister. Elle ne voulait visiblement pas en parler… ou peut-être voulait-elle juste que je devine. Puis, après un moment d’hésitation, une pensée me traversa l’esprit. Et elle, quel âge avait-elle ?

Je me souvenais des paroles de mon professeur de philosophie :

"Un homme peut demander à une femme tout ce qu’il veut, sauf son âge. C’est une question agaçante pour elles. Mais si elle décide d’y répondre, sois certain qu’elle ne dira jamais la vérité exacte. Si elle est plus jeune, elle ajoutera cinq ans. Si elle est plus âgée, elle en retranchera cinq."

J’avais toujours gardé cette idée en tête. Pourtant, cette fois-ci, je me sentis poussé à lui poser la question. Après tout, c’est elle qui avait initié ce sujet. J’écrivis donc, un peu hésitant :

— Et toi, quel âge as-tu ?

Elle ne tarda pas à répondre, et ce fut la plus grande surprise de la soirée.

— J’ai vingt-deux ans.

Je restai figé un instant devant l’écran. Vingt-deux ans ? Elle aurait pu dire dix-neuf, elle aurait pu jouer sur les apparences, mais elle avait répondu honnêtement. Cela voulait-il dire qu’elle n’avait rien à cacher ? Ou qu’elle voulait être transparente avec moi ? Je n’eus pas le temps d’y réfléchir davantage.

La cloche retentit dans le couvent.

Elle nous appelait à la prière vespérale, un moment de recueillement avant le souper. D’un geste presque mécanique, je me levai et pris la direction de la chapelle. Tout ici était réglé comme une horloge. Mais en moi, tout ne l’était pas. Cette conversation avec Charline venait d’ouvrir une porte que je n’avais même pas imaginé franchir.

Dans la chapelle silencieuse, chacun était plongé dans sa propre méditation. Certains lisaient leurs bibles, d'autres parcouraient leur coran, et d’autres encore semblaient tout simplement absorbés par le silence sacré du lieu.

C’était un moment de recueillement universel, où les différences religieuses s’effaçaient au profit d’une communion intérieure. Je tenais mon téléphone entre les mains, feuilletant quelques versets inspirants, lorsque l’écran vibra discrètement. Un message de Charline.

— Tu vas bien ?

Je levai instinctivement les yeux. Elle était assise quelques chaises devant moi, suffisamment proche pour voir que j’allais parfaitement bien. Pourquoi me demandait-elle cela ?

Je répondis simplement :

— Tout va bien pour moi.

Quelques secondes passèrent. Je sentais que ce n’était pas fini. Un deuxième message arriva.

— Et moi ? Tu ne me demandes pas comment je vais ?

J’hésitai. Était-ce une simple politesse qu’elle attendait, ou autre chose de plus profond ?

Je tapai finalement :

— Et toi, ça va ?

Sa réponse tomba immédiatement :

— Quelque chose ne va pas.

Mon cœur fit un léger bond. Je fronçai les sourcils et demandai, presque instinctivement :

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

Le message qui suivit me plongea dans une confusion totale.

— J’ai un problème de cœur.

Je me redressai légèrement sur mon banc. Un problème de cœur ? Mon esprit partit immédiatement dans la direction médicale. Avait-elle une maladie cardiaque ? Était-ce une urgence ?

Sans trop réfléchir, je lui écrivis :

— Tu as des problèmes cardiaques ? Tu as un médecin pour ça ?

Erreur fatale.

À peine mon message envoyé, elle se retourna légèrement vers moi, les sourcils froncés. L’instant d’après, un dernier message arriva.

— Tu es stupide.

Puis, elle éteignit son téléphone d’un geste sec, se leva doucement et marcha vers la statue de Marie. Elle s’agenouilla et commença à prier en silence, les lèvres remuant à peine.

Qu’avais-je fait ?

Mon esprit se brouilla sous une pluie de questions. Un problème de cœur… Mais pas un problème médical ? Et si elle avait voulu dire autre chose ? Si mon professeur de philosophie avait été là, il aurait sûrement éclaté de rire face à mon incapacité à lire entre les lignes. J’étais tombé, noyé dans une mer de pensées.

Que voulait-elle vraiment ?

Après la prière, nous nous dirigeâmes vers le réfectoire, où l’ambiance était plus détendue. Tout le monde se servait, échangeait quelques mots, et profitait de ce moment de convivialité.

Alors que je m’apprêtais à remplir mon assiette, Charline prit les devants. Elle me regarda avec un léger sourire, prit un plat et, sans attendre, commença à me poser des questions.

— Tu vas manger quoi ? demanda-t-elle en pointant du doigt les différents plats.

Surpris par son initiative, je laissai échapper un petit rire nerveux avant de répondre vaguement, pensant qu’elle allait simplement me laisser choisir.

Mais non.

Elle prit la décision pour moi. Avec une précision troublante, elle remplit un plat contenant exactement tout ce que je désirais, comme si elle avait deviné mes goûts à la perfection.

Puis, sans attirer l’attention des autres convives, elle me tendit l’assiette, tout sourire.

— Tiens, bon appétit.

Ses yeux brillaient d’une lueur indéchiffrable. Je pris le plat d’un geste un peu hésitant, mon corps traversé par un léger frisson.

— Merci beaucoup et pareillement, répondis-je, un peu trop rapidement.

Je tentais de garder une contenance, mais mon cœur battait étrangement plus fort. Après s’être servie à son tour, Charline vint s’asseoir directement en face de moi.

Elle aurait pu choisir une autre place, parmi la vingtaine de personnes présentes autour de la table. Mais non. C’était moi qu’elle voulait en face d’elle.

— Bonne dégustation, murmura-t-elle doucement, ses yeux fixés sur les miens.

Je hochai la tête en guise de réponse et baissai les yeux sur mon assiette. Mais c’était impossible d’ignorer ses regards. Charline ne détournait pas les yeux. Elle me fixait, encore et encore, sans se cacher, comme si elle voulait me dire quelque chose sans utiliser de mots.

À chaque bouchée, je sentais son regard posé sur moi. C’était intense, troublant, presque dérangeant. Malgré les discussions des autres convives, il n’y avait qu’elle et moi dans cette bulle étrange. Je n’osais pas relever la tête trop longtemps. Parce qu’à chaque fois que je le faisais, nos regards se croisaient inévitablement. Et à chaque fois, je ressentais cette même sensation étrange, entre fascination et malaise.

Que voulait-elle ?

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