CHAPITRE 3. ARRIVÉE À LA PAROISSE REGINA MUNDI
Alors que nous savourions notre lait, le téléphone de Charline vibra brusquement sur la table. Elle jeta un coup d’œil à l’écran et, en voyant le nom affiché, elle sourit avant de décrocher.
— Allô, Père Gustavo ?
De là où j’étais assis, je pouvais entendre distinctement la voix grave et posée du Père Gustavo à l’autre bout du fil.
— Charline, tu as retrouvé notre invité ? demanda-t-il.
— Oui, Père, il est avec moi, tout va bien.
— Parfait ! Je suis déjà arrivé au couvent. Amenez-le ici dès que possible.
— D’accord, nous partons tout de suite.
L’appel fut bref mais clair. Charline raccrocha et me regarda avec un sourire.
— On y va, le Père Gustavo nous attend à la paroisse.
Mais avant de partir, elle fit signe à la serveuse et un nouvel échange en kirundi s’engagea :
— Ego, Charline ? (Oui, Charline ?)
— Nipfuza kuriha amata. (Je veux payer le lait.)
— Nimba uriha kuri Mobile Money, menyesha inomero yawe. (Si tu paies par Mobile Money, donne-moi ton numéro.)
— Nimwumvirize, ni… (Écoute bien, c’est…) dit-elle en dictant une série de chiffres avec assurance.
La serveuse tapa rapidement sur son téléphone et, quelques secondes plus tard, un léger bip confirma la transaction.
— Murakoze cane, Charline ! (Merci beaucoup, Charline !) dit la serveuse avec un sourire.
— Nawe urakoze ! (Toi aussi, merci !) répondit Charline avant de se tourner vers moi.
— C’est bon, on peut y aller !
Je me levai à mon tour, toujours impressionné par son aisance avec la langue et sa facilité à gérer les choses avec fluidité. Ensemble, nous quittâmes le Café La Brioche et prîmes la direction du couvent où nous attendait le Père Gustavo.
Bujumbura continuait de dévoiler ses surprises, et je savais que ce n’était que le début d’une expérience inoubliable.
Après avoir quitté le Café La Brioche, nous nous dirigeâmes vers un arrêt de bus tout proche. Charline échangea quelques mots en kirundi avec le receveur et nous montâmes à bord. Le trajet fut court, à peine quelques minutes, et nous descendîmes devant la Paroisse Regina Mundi, l’une des plus grandes et des plus connues de Bujumbura.
Devant nous se dressait un imposant bâtiment au style architectural mêlant tradition et modernité. La façade de l’église était peinte en blanc et bleu clair, avec une grande croix dorée scintillant sous le soleil de midi. Un large portail en fer, orné de motifs religieux, marquait l’entrée. De chaque côté, de hauts palmiers bordaient l’allée menant au couvent attenant.
L’ambiance était paisible, presque solennelle. Quelques fidèles allaient et venaient, certains s’arrêtant pour prier devant une statue de la Vierge Marie placée sous un petit abri. Plus loin, des sœurs en habit bleu et blanc discutaient doucement à l’ombre des arbres, pendant que des jeunes en uniforme scolaire traversaient la cour. Et c’est alors que nous l’aperçûmes.
Le Père Gustavo se tenait près du porche principal du couvent, vêtu de son habit franciscain marron à capuche, une corde blanche nouée autour de la taille. Son visage, bien que légèrement marqué par l’âge, respirait la bonté et la sagesse. Je n’eus aucun mal à le reconnaître : sa photo de profil sur ses mails dessinait fidèlement son portrait.
À notre approche, il ouvrit grand les bras et un sourire sincère illumina son visage.
— Bienvenue, mon frère ! lança-t-il d’une voix chaleureuse.
Il me serra fermement la main avant d’enlacer brièvement Charline.
— J’espère que tu as fait bon voyage, continua-t-il en me regardant avec bienveillance.
— Oui, Père, le trajet était long mais tout s’est bien passé, répondis-je avec reconnaissance.
— C’est l’essentiel. Viens, entrons, nous avons beaucoup à discuter.
Avec Charline à mes côtés, je franchis enfin les portes du couvent, prêt à découvrir ce que cette mission allait me réserver.
Avant d’aller plus loin, le Père Gustavo jugea bon de me montrer ma chambre. Il nous conduisit à travers un long couloir silencieux, où l’on n’entendait que le bruit feutré de nos pas sur le sol carrelé.
— Voici ta chambre, me dit-il en ouvrant une porte en bois verni.
L’intérieur était simple mais confortable. Un lit bien fait avec des draps blancs, une petite table en bois, une chaise, une armoire et une fenêtre qui laissait entrer une douce lumière de l’après-midi. Un crucifix était accroché au mur, apportant une touche de sérénité au lieu.
— Installe-toi tranquillement. Une fois prêt, Charline pourra te faire visiter le reste de la maison.
Je déposai mes valises près de l’armoire, puis rejoignis Charline pour une petite visite des lieux. Le réfectoire, une grande salle aux longues tables en bois bien alignées, était déjà en pleine effervescence. Quelques frères s’affairaient à préparer le service du prochain repas. Les douches et toilettes, situées dans une autre aile du couvent, étaient impeccablement entretenues, signe d’une discipline rigoureuse parmi les résidents. Enfin, nous arrivâmes devant la salle de réunion, où allait se tenir le dialogue œcuménique. Spacieuse et bien éclairée, elle était équipée de chaises disposées en cercle et d’un grand tableau blanc.
Après la visite, je retournai à ma chambre pour prendre une douche bien méritée. L’eau fraîche ruisselant sur mon corps me fit un bien fou après le long voyage. Une sensation de renouveau m’envahit, comme si ce moment marquait le véritable début de mon séjour ici.
À peine avais-je fini de m’habiller qu’un coup léger à la porte se fit entendre.
— Fred, viens vite ! lança la voix de Charline derrière la porte. Le repas est servi au réfectoire.
Je consultai mon téléphone : il était déjà 15h. L’heure du déjeuner avait largement sonné, et mon estomac ne tarda pas à me rappeler qu’il était grand temps de le remplir. Sans tarder, je sortis de ma chambre et me dirigeai vers le réfectoire, prêt à savourer mon premier repas au sein du couvent.
Lorsque nous prîmes place autour de la grande table du réfectoire, je fus aussitôt frappé par l’abondance et la diversité des mets qui s’étalaient devant nous. La table, recouverte d’une nappe blanche immaculée, débordait de plats soigneusement préparés, offrant un véritable festin aux invités.
De grands plateaux de riz pilaf parfumé au safran côtoyaient des bananes plantains frites, dorées à souhait. À côté, des assiettes de haricots rouges mijotés, un plat populaire dans la région, dégageaient un arôme réconfortant. Des brochettes de viande, tendres et juteuses, étaient soigneusement alignées sur des plats en terre cuite, tandis qu’un grand bol de sauce d’arachide trônait au centre, prêt à accompagner les différents mets.
Les amateurs de poisson n’étaient pas en reste : un énorme tilapia braisé, sa peau croustillante et sa chair fondante, reposait sur un lit de légumes sautés. Non loin de là, des assiettes de chapati et de foufou attendaient d’être dégustées avec des sauces épicées.
Pour rafraîchir le tout, de grands pichets de jus de bissap et de jus de passion étaient disposés sur la table, aux côtés de bouteilles d’eau minérale.
Autour de cette table, les invités étaient rassemblés, représentant toute la diversité spirituelle et culturelle de la région des Grands Lacs. Des imams, vêtus de leurs habits traditionnels, étaient assis aux côtés de pasteurs, reconnaissables à leurs cols pastoraux, et de prêtres catholiques en soutane. Parmi eux, quelques fidèles laïcs occupant d’importants postes dans leurs églises respectives participaient également à cet événement œcuménique.
L’ambiance était solennelle mais empreinte de convivialité. Ce repas allait bien au-delà d’un simple moment de restauration : il symbolisait l’unité recherchée à travers ce dialogue interreligieux.
Avant de commencer à manger, l’un des convives, un vieil imam à la barbe grisonnante, proposa une prière universelle. Il n’y eut ni signe de croix ni gestes spécifiques à une confession particulière, mais simplement des paroles de bénédiction, invoquant la paix, l’amour et la fraternité entre tous.
— Ô Seigneur, Créateur de toute chose, bénis cette nourriture et rends-nous dignes d’œuvrer pour la paix et l’unité entre tes enfants. Que ce repas soit le symbole de notre engagement sincère les uns envers les autres.
Un murmure de "Amen" et d’assentiments respectueux parcourut la salle. Puis, chacun se mit à se servir, échangeant des sourires et des regards complices.
Je pris une grande inspiration avant de tendre la main vers un plat de riz. Ce n’était pas seulement un repas, mais le début d’une aventure humaine et spirituelle qui promettait d’être inoubliable.
Entre deux bouchées de riz parfumé, mon attention fut attirée par un détail qui, peu à peu, s’imposa à moi. Charline.
Assise juste en face de moi, elle semblait plus absorbée par ma présence que par son assiette. D’abord, je crus à une simple coïncidence, un regard furtif échangé au hasard du repas. Mais cela se reproduisit. Une fois. Deux fois. Trois fois… Quatre fois consécutives.
À chaque fois que je levais la tête, nos yeux se croisaient, suspendus l’un à l’autre dans une étrange fixité. Et aussitôt, comme pris en faute, chacun détournait le regard, feignant de s’intéresser à son repas ou à une conversation alentour.
Mais il y avait quelque chose d’autre. Quelque chose d’indéfinissable dans son regard. Une intensité particulière, un éclat troublant, une sorte de message muet que mon cœur commençait à percevoir avant même que mon esprit ne l’analyse.
Mon intuition s’éveilla.
Mon cœur se mit à battre plus fort, non par peur, mais par une curieuse agitation intérieure. Mon cerveau, lui, commença à tisser des scénarios, à assembler les pièces d’un puzzle invisible. Était-ce seulement de la curiosité ? Ou bien son regard cherchait-il à me dire autre chose ?
Lorsque, cette fois, je la fixai sans détourner les yeux, je vis quelque chose s’y refléter. Une attente. Un désir. Un secret à peine dissimulé.
Mais qu’était-ce au juste ?
Je ne voulais ni précipiter les choses ni interpréter trop vite ce que je voyais. Certaines réponses ne se trouvent pas dans l’instant, mais se révèlent avec le temps.
Alors, laissons le temps au temps.
