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Un regard qui change tout

Il fallut plusieurs semaines à Serge pour admettre, ne serait-ce qu'à lui-même, que le hasard seul ne pouvait plus expliquer la fréquence avec laquelle son chemin croisait désormais celui de Tanya Gomez. Elle empruntait, comme lui, le raccourci derrière le pavillon de pharmacie pour rejoindre le CNHU où elle effectuait ses premières observations cliniques. Elle s'installait, comme lui, à la bibliothèque universitaire aux heures les plus creuses de l'après-midi, quand la chaleur dissuadait la plupart des étudiants de quitter leurs chambres. Et chaque fois, invariablement, une conversation naissait entre eux, brève d'abord, puis de plus en plus longue, de plus en plus difficile à interrompre.

— Vous êtes toujours là où je vous attends le moins, lui dit-elle un jour, refermant son classeur avec un sourire qui démentait le reproche apparent de sa phrase.

— C'est vous qui semez des indices sans le savoir, répondit Serge. Votre emploi du temps n'est pas un secret bien gardé, à la FSS.

Elle rit, ce même rire clair qui, depuis leur première rencontre au pavillon d'anatomie, s'était installé dans la mémoire de Serge comme une mélodie qu'il ne parvenait plus à faire taire, même au cœur de ses nuits de révision les plus intenses. Il se surprenait, certains soirs, à interrompre ses lectures de pharmacologie pour repenser à une phrase qu'elle avait prononcée, à une manière qu'elle avait eue de pencher la tête en réfléchissant, à la façon dont ses mains s'agitaient légèrement quand un sujet la passionnait.

Il se disait, pour se rassurer, que cette attention n'était que de l'amitié, la même amitié simple et sincère qu'il portait à ses camarades de promotion. Mais une amitié, se répétait-il sans grande conviction, ne faisait pas battre le cœur de cette manière absurde chaque fois qu'une silhouette familière apparaissait au bout d'un couloir.

Le jour où tout bascula, ce fut un mercredi de mars, sous l'auvent de la bibliothèque, alors qu'une pluie soudaine s'abattait sur le campus avec la violence caractéristique des premières averses de la saison. Tanya et Serge s'y étaient réfugiés en même temps, chacun ayant quitté trop tard sa lecture pour éviter d'être surpris par l'orage, et se retrouvaient à présent côte à côte, regardant l'eau ruisseler en cascades brunes le long des marches de béton.

— Vous ne rentrez pas ? demanda Serge, remarquant qu'elle ne faisait aucun geste pour se mettre à l'abri ailleurs.

— Et rater ça ? dit-elle en désignant d'un geste ample le ciel zébré d'éclairs. J'ai grandi loin de la mer, vous savez. Ces orages me fascinent encore, après trois ans à Cotonou.

— Vous venez d'où, exactement ?

— De Natitingou. Le nord du pays. Là-bas, la pluie est plus rare, plus précieuse. On apprend à l'aimer différemment.

Serge l'observa un instant, frappé par la manière dont elle parlait de sa région natale avec une tendresse presque tangible, si différente de l'indifférence blasée qu'affichaient tant d'étudiants originaires de Cotonou envers leur propre ville.

— Vous comptez y retourner, une fois votre diplôme en poche ?

— C'est mon seul projet, dit-elle avec une gravité soudaine qui trancha avec la légèreté de leur échange jusque-là. Là-bas, un seul hôpital dessert toute une région. Les gens meurent de choses qu'on soigne facilement ici, faute de médecins. Je veux changer ça, même si ce n'est qu'à mon échelle.

Cette réponse, prononcée sans emphase ni grandiloquence, toucha Serge d'une manière qu'il n'aurait su expliquer sur le moment. Il reconnaissait, dans cette détermination tranquille, quelque chose de profondément semblable à la sienne propre, cette même conviction que la médecine n'était pas un simple métier, mais une dette qu'on choisissait de contracter envers ceux qui n'avaient rien.

— Moi aussi, dit-il doucement. Je veux dire, moi aussi, je pense à la médecine comme à autre chose qu'une carrière. Mon père conduit un taxi-moto depuis vingt ans. Il n'a jamais pu se soigner correctement pour son dos, faute de moyens. Je pense à lui chaque fois que j'ouvre un livre.

Tanya se tourna vers lui, et pour la première fois depuis qu'ils se connaissaient, un silence s'installa entre eux qui n'avait rien de gênant, un silence plein, dense, chargé d'une reconnaissance mutuelle que ni l'un ni l'autre n'osait encore nommer.

— Je crois, dit-elle enfin, que vous êtes la première personne, ici, à qui je peux dire ce genre de choses sans avoir l'impression de prêcher dans le désert.

— C'est réciproque, répondit Serge, la gorge étrangement serrée.

L'orage se calma lentement, mais aucun des deux ne fit mine de vouloir rentrer. Ils restèrent ainsi, sous l'auvent, à parler de leurs familles, de leurs peurs, de cette médecine qu'ils voulaient l'un et l'autre mettre au service de ceux que le hasard de la naissance avait privés de tout, jusqu'à ce que la nuit tombe et que le gardien du campus, lassé de les voir s'attarder, vienne leur rappeler poliment l'heure de fermeture de la bibliothèque.

Serge rentra à Akpakpa ce soir-là dans un état qu'il ne se connaissait pas, incapable de fixer son attention sur le moindre cahier, rejouant sans cesse dans sa tête chaque mot échangé sous l'auvent. Il savait, désormais, avec une certitude qui le terrifiait autant qu'elle l'exaltait, que ce qu'il éprouvait pour Tanya Gomez avait depuis longtemps dépassé les frontières de la simple amitié.

Il pensa à Jacques, cette nuit-là, avec un malaise grandissant. Il pensa à l'euphorie sincère de son ami après leur premier rendez-vous, à cette phrase prononcée avec tant de fierté, le meilleur que je connaisse, et il sentit, au creux de sa poitrine, une culpabilité sourde qu'aucune raison ne parvenait à apaiser. Car ce n'était pas seulement une jeune femme qu'il risquait de perdre en n'agissant pas ; c'était peut-être, en agissant, l'amitié la plus précieuse de sa vie qu'il s'apprêtait à trahir.

Il resta longtemps éveillé cette nuit-là, écoutant la pluie tambouriner sur le toit de tôle de sa chambre, incapable de trancher entre ce que son cœur lui dictait et ce que sa loyauté lui interdisait.

Les jours suivants, Serge tenta, avec un succès mitigé, de rétablir entre lui et Tanya la distance prudente qu'exigeait sa conscience. Il espaça ses visites à la bibliothèque aux heures où il savait qu'elle s'y trouvait, prit soin d'éviter le raccourci derrière le pavillon de pharmacie, et redoubla ses gardes bénévoles au CNHU dans l'espoir vain que l'épuisement physique suffirait à étouffer ce qu'il refusait encore de nommer.

Mais Tanya, de son côté, ne semblait pas disposée à se laisser oublier aussi facilement. Elle le retrouva un après-midi devant l'amphithéâtre de sémiologie, apparemment décidée à comprendre les raisons de ce silence soudain.

— Vous m'évitez, dit-elle sans détour, plantée devant lui avec cette franchise qui la caractérisait.

— Je suis simplement débordé, répondit Serge, sentant lui-même la faiblesse de son excuse.

— Vous êtes un menteur médiocre, Serge Hounsou. C'est presque touchant.

Il ne put retenir un rire nerveux devant cette réplique, et l'espace d'un instant, la distance qu'il avait tenté d'imposer entre eux s'effondra tout entière.

— D'accord, admit-il enfin, baissant la voix malgré le couloir presque désert. Ce n'est pas de l'épuisement. C'est autre chose.

— Quoi, alors ?

Serge hésita longuement, conscient du gouffre qui séparait ce qu'il s'apprêtait à dire de tout ce que la prudence lui commandait de taire.

— Jacques, dit-il enfin. Vous savez qu'il... qu'il tient beaucoup à vous.

Le visage de Tanya se ferma légèrement, une ombre traversant son regard habituellement si assuré.

— Jacques est quelqu'un de bien, dit-elle avec précaution. Mais ce n'est pas de la même manière que je tiens à lui, moi.

— Et de quelle manière tenez-vous à... commença Serge, avant de s'interrompre, incapable de terminer une phrase dont il redoutait autant la réponse que le silence.

Tanya s'approcha d'un pas, son regard ne quittant plus le sien.

— Je crois que vous le savez déjà, Serge. Je crois que vous le savez depuis cet après-midi sous l'auvent, tout comme moi.

Le couloir, autour d'eux, semblait s'être vidé de toute autre présence, réduit à ce seul instant suspendu où deux vérités longtemps repoussées finissaient par se rencontrer. Serge sentit sa gorge se serrer, partagé entre le vertige d'un bonheur qu'il n'avait pas osé espérer et le poids, déjà, d'une trahison qu'il devinait inévitable.

— Ça ne peut pas être aussi simple, murmura-t-il enfin. Jacques est mon frère, Tanya. Pas par le sang, mais par tout le reste.

— Je ne vous demande pas que ce soit simple, répondit-elle. Je vous demande seulement d'être honnête. Avec lui, et avec vous-même.

Elle s'éloigna avant qu'il n'ait trouvé la force de répondre, le laissant seul dans le couloir avec cette question qui allait, dans les semaines suivantes, le hanter chaque nuit : comment être honnête avec Jacques sans détruire, du même geste, quinze années d'une loyauté qu'aucun d'eux n'avait jamais imaginée fragile ?

Il erra un long moment sur le campus avant de rentrer, incapable de se résoudre à affronter tout de suite la solitude de sa chambre. Il finit par s'asseoir sur les marches du pavillon d'anatomie, là où tout avait commencé, et resta ainsi jusqu'à la tombée de la nuit, repassant dans son esprit chaque étape de cette amitié qu'il chérissait tant : le ballon de football dans la cour de Fidjrossè, les nuits de révision partagées, la reconnaissance sincère de Jacques après son sauvetage académique, cette confiance absolue que deux garçons que tout aurait dû séparer avaient su bâtir contre toute attente.

Il pensa aussi à son père, à ce qu'il lui aurait dit s'il avait pu lui confier ce dilemme, son père qui n'avait jamais eu la patience des grands discours, mais qui possédait une manière bien à lui de ramener les choses à l'essentiel.

Un homme se juge à ce qu'il fait quand personne ne regarde, lui répétait-il souvent, sur le chemin de l'école, quand Serge se plaignait de l'injustice d'un professeur ou de la moquerie d'un camarade mieux loti que lui. Cette phrase, ce soir-là, prenait un sens nouveau et douloureux, car ce que Serge s'apprêtait à faire, personne ne le regarderait vraiment. Personne, sauf sa propre conscience, et Jacques, le jour où il finirait par tout apprendre.

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