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L'Héritage du Contrat

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Les chroniques de Scholastica
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Résumé

À Cotonou, Serge Hounsou et Jacques Johnson grandissent comme des frères, malgré le gouffre qui sépare leurs conditions : l'un est fils de chauffeur de taxi-moto, boursier acharné rêvant de devenir médecin ; l'autre, héritier insouciant d'une des plus grandes fortunes du Bénin. Leur amitié survit à tout, jusqu'à Tanya Gomez, dont Jacques tombe amoureux sans savoir qu'elle a déjà choisi Serge en secret. Des années plus tard, marié à Tanya et rongé par une dette qu'il ne peut rembourser, celle du traitement médical de sa mère, financé par Jacques, Serge est contraint de signer le contrat le plus douloureux de sa vie : sa fille à naître devra épouser le fils de Jacques, à ses vingt ans, pour solder cette dette. Dix-neuf ans plus tard, Kylie, devenue une jeune femme brillante, découvre le prix de la promesse de son père : un mariage sans amour, une belle-famille qui la traite en domestique, et un époux, John, qui ne voit en elle qu'un fardeau hérité de la vengeance de son propre père. Mais à l'université, Kylie croise le chemin de Raoul Favi, jeune avocat aussi brillant que déterminé, qui va bouleverser le destin qu'on avait écrit pour elle bien avant sa naissance. Entre le poids d'un contrat notarié et la sincérité d'un amour choisi, L'Héritage du Contrat raconte comment une femme reprend possession de sa propre histoire, jusqu'à ce dernier mot, lancé à celui qui n'a jamais su l'aimer : « Au revoir, mon ex. »

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Deux mondes, une amitié

Cotonou, quartier de Fidjrossè, quinze ans plus tôt.

La cour des Hounsou n'était qu'un carré de terre battue entouré d'un mur de parpaings inachevé, où le linge séchait entre deux manguiers rachitiques. C'est là, un après-midi de juillet lourd des premières pluies de la petite saison, que Serge Hounsou, huit ans, croisa pour la première fois le regard de Jacques Johnson.

Le garçon venait de descendre d'un 4x4 noir aux vitres teintées, en short repassé et chaussures de cuir, des chaussures de cuir, pour jouer dans une cour en terre. Le chauffeur de la famille Johnson, venu livrer un colis à la voisine des Hounsou, avait laissé l'enfant s'échapper le temps d'une course. Jacques s'était arrêté net devant le grillage, fasciné par un ballon de football rapiécé qui roulait dans la poussière.

— Tu veux jouer ? avait demandé Serge, sans lever les yeux de la balle qu'il venait de dribbler entre deux pierres qui faisaient office de poteaux.

Jacques avait hésité. Chez lui, à Cocotiers, on ne jouait pas dans la rue. On avait une piscine, un jardinier, des cousins choisis avec soin pour les goûters d'anniversaire. Mais quelque chose dans l'aisance de ce garçon maigre, dans la façon dont il maîtrisait ce ballon élimé comme s'il s'agissait d'un trophée, avait piqué sa curiosité.

— Je ne sais pas jouer comme ça, avait-il avoué, presque honteux.

— Ce n'est pas grave. Je vais te montrer.

Ainsi commença une amitié que rien, sur le papier, n'aurait dû rendre possible.

Les années suivantes tissèrent entre les deux garçons un lien que ni la fortune des uns ni la pauvreté des autres ne parvint à distendre. Chaque samedi, le chauffeur des Johnson, d'abord réticent, puis complice, déposait discrètement Jacques à quelques rues de Fidjrossè, et l'enfant parcourait le reste du chemin à pied, comme s'il voulait, l'espace d'un après-midi, être un garçon comme les autres.

Chez les Hounsou, Bernadette, la mère de Serge, accueillait Jacques avec la même chaleur qu'elle réservait à son propre fils, lui servant du wassa-wassa dans une assiette ébréchée qu'il dévorait avec un appétit qu'aucun cuisinier de la maison Johnson n'avait jamais su provoquer. Le père de Serge, chauffeur de taxi-moto épuisé par des journées de treize heures, ne rentrait jamais assez tôt pour voir les deux garçons réviser leurs leçons à la lueur d'une lampe à pétrole, mais quand cela lui arrivait, il s'asseyait en silence sur le pas de la porte, écoutant son fils expliquer à ce fils de riche, avec une patience qui n'appartenait qu'aux enfants, les fractions et les conjugaisons qu'il maîtrisait mieux que lui.

Car c'était là toute la singularité de cette amitié : Serge, né dans le manque, portait en lui une discipline féroce, une soif d'apprendre qui dévorait chaque minute libre. Jacques, né dans l'abondance, avait grandi avec la certitude confortable que rien ne lui serait jamais refusé, ni les bonnes notes qu'on achetait discrètement à certains professeurs complaisants, ni les caprices qu'on cédait à un fils unique tant désiré.

— Tu ne veux vraiment pas apprendre, toi, lui reprochait souvent Serge, penché sur un cahier de mathématiques que Jacques regardait comme on regarde un mur.

— Pourquoi j'apprendrais ? À quoi ça sert de savoir calculer, quand on a déjà tout calculé pour toi ? répondait Jacques en riant, avant de proposer, comme toujours, d'aller plutôt taper dans le ballon.

Serge secouait la tête, exaspéré et amusé à la fois. Il aimait cet ami insouciant comme on aime un frère qu'on n'a pas choisi mais qu'on ne saurait plus imaginer absent, même si, déjà, une part de lui pressentait que cette différence entre eux, cette manière si opposée d'habiter le monde, finirait un jour par peser plus lourd qu'une simple querelle d'enfants.

Le lycée les sépara géographiquement, Jacques fut inscrit dans un établissement privé français, tandis que Serge intégra un lycée public où les classes comptaient soixante élèves pour un seul tableau noir, mais rien n'entama leur lien. Les week-ends restaient sacrés. Jacques continuait de venir à Fidjrossè, désormais en scooter qu'on lui avait offert pour ses quinze ans, tandis que Serge, à force de bourses et de nuits blanches, décrochait les meilleures notes de son établissement.

C'est Jacques qui, un soir d'orage où l'électricité avait sauté dans tout le quartier, avait vu Serge pleurer pour la première fois, sur une lettre de refus d'une bourse d'études qu'il avait espérée pendant des mois, une bourse qui aurait pu changer sa vie.

— Tu n'as qu'à demander à mon père, avait suggéré Jacques, avec la naïveté généreuse d'un garçon qui n'avait jamais eu à demander quoi que ce soit à personne. Il connaît tout le monde. Il peut arranger ça en un coup de fil.

Mais Serge avait refusé, farouchement, presque violemment.

— Je ne veux rien devoir à personne, Jacques. Ce que j'obtiendrai, je l'obtiendrai par moi-même.

Cette phrase, prononcée dans la pénombre d'une case éclairée à la bougie, Jacques ne l'oublia jamais. Il y pensa des années plus tard, avec une amertume qu'il n'aurait jamais imaginée possible entre eux, le jour où, précisément, Serge dut abandonner cette fierté et accepter de tout devoir à celui qui la lui avait offerte.

Mais cela, en cette soirée d'orage où deux adolescents se juraient une amitié éternelle sur la promesse d'un avenir radieux, ni l'un ni l'autre ne pouvait encore l'imaginer.

Il y eut aussi, cette année-là, l'épisode du tournoi inter-quartiers, celui dont Serge et Jacques parleraient encore, des années plus tard, comme du dernier moment où leur amitié avait semblé simple, sans arrière-pensée ni dette d'aucune sorte.

L'équipe de Fidjrossè, montée à la hâte par les garçons du quartier, manquait cruellement de joueurs pour affronter celle de Gbégamey. Serge, capitaine autoproclamé faute de candidats, avait fini par proposer, mi-sérieux mi-moqueur, d'enrôler Jacques comme gardien de but, le seul poste, disait-il, où son ami pourrait faire illusion sans avoir besoin de dribbler qui que ce soit.

— Tu te moques de moi, avait protesté Jacques, mais il avait accepté, flatté malgré lui d'être enfin choisi pour autre chose que son scooter ou l'argent de poche qu'il distribuait volontiers.

Ce jour-là, sous un soleil qui écrasait le terrain vague de latérite, Jacques Johnson, fils de l'un des hommes d'affaires les plus riches de Cotonou, avait plongé pieds nus dans la poussière pour arrêter un penalty décisif, sous les hurlements de tout un quartier qui, pour une heure, avait oublié qui il était. Serge l'avait soulevé de terre en riant, couvert de latérite des pieds à la tête, et les deux garçons étaient rentrés à la nuit tombée, épuisés et heureux, sans un mot sur ce qui les séparait.

Le père de Jacques, en apprenant où son fils avait passé l'après-midi, n'avait pas ri du tout.

— Tu sens la poussière et la sueur des pauvres, avait-il lâché, sans même lever les yeux du journal qu'il lisait dans son salon climatisé. Je ne t'ai pas envoyé dans les meilleures écoles pour que tu joues au ballon pieds nus avec des fils de chauffeurs de taxi-moto.

Jacques n'avait rien répondu. Il était monté se doucher en silence, et n'avait jamais rapporté ces mots à Serge, par pudeur, ou peut-être, déjà, par une honte confuse qu'il ne savait pas encore nommer. Mais il était revenu à Fidjrossè le samedi suivant, comme si de rien n'était, avec la même obstination tranquille qu'il mettait à ignorer tout ce qui aurait dû, selon son père, le tenir éloigné de ce quartier et de ce garçon.

Serge, lui, ignorait tout de cette scène. Il ne sut jamais que chaque visite de son ami à Fidjrossè coûtait à Jacques un peu du confort silencieux de sa maison, une part de l'approbation paternelle qu'il n'obtiendrait, de toute façon, jamais tout à fait. Il voyait seulement un garçon riche qui préférait, contre toute logique, la compagnie d'un garçon pauvre, et il en tirait une fierté simple, presque enfantine : celle d'être aimé pour ce qu'il était, et non pour ce qu'il possédait, lui qui ne possédait rien.

Serge finit par décrocher une autre bourse, deux ans plus tard, la bourse qui allait l'emmener à la Faculté des Sciences de la Santé de Cotonou, et avec elle, vers un avenir qu'il avait bâti seul, brique après brique, nuit après nuit.

Jacques Johnson, lui, avait été recalé deux fois au baccalauréat avant de finir par l'obtenir grâce à l'entregent de son père, et il allait, la même année, s'inscrire à la FSS, non par vocation, mais parce que son père y voyait un moyen honorable d'occuper un fils qu'il ne savait plus où placer.

Il ne savait pas non plus que dans cet amphithéâtre où leurs deux mondes allaient de nouveau se croiser, une jeune femme du nom de Tanya Gomez les attendait déjà, sans le savoir elle-même, et qu'elle allait, sans le vouloir, briser en deux ce qui avait résisté à quinze années d'inégalités, de silences et de loyauté.

Le jour de la rentrée, Serge se présenta devant les grilles de la FSS avec, pour tout bagage, un sac élimé et la certitude tranquille qu'il n'avait droit à aucune erreur. Jacques, lui, arriva en retard, désinvolte, escorté jusqu'au parking par le même chauffeur qui l'avait autrefois déposé aux abords de Fidjrossè. En le reconnaissant au milieu de la foule d'étudiants anxieux, Serge sentit un sourire lui échapper, le même sourire d'enfant, intact malgré les années, malgré tout ce qui les séparait encore. Ni l'un ni l'autre ne pouvait deviner que cette université, censée les réunir de nouveau, serait aussi le lieu où leur amitié commencerait, sans bruit, à se fissurer.