Le coup de foudre de Jacques
Il fallut moins d'une semaine à Jacques Johnson pour apercevoir, à son tour, celle dont Serge lui avait parlé du bout des lèvres, comme on évoque une chose trop précieuse pour être exposée aux commentaires d'autrui. Ce fut à la cafétéria du campus, un jeudi midi, sous un soleil qui écrasait la cour intérieure et poussait les étudiants à se réfugier sous les rares arbres capables d'offrir un peu d'ombre.
Tanya Gomez traversait la cour d'un pas assuré, un classeur de travaux pratiques serré contre elle, discutant avec deux camarades de sa voix posée qui portait, malgré la distance, une clarté singulière. Jacques, attablé avec un groupe d'étudiants issus des mêmes familles aisées que la sienne, s'interrompit net au milieu d'une phrase.
— C'est elle, n'est-ce pas ? demanda-t-il à voix basse à son voisin de table, sans quitter la jeune femme des yeux. Celle dont tout le monde parle.
— Tanya Gomez. Troisième année de médecine générale. Ne perds pas ton temps, Johnson, elle n'a jamais accepté une seule invitation depuis son arrivée. On dit qu'elle ne pense qu'à ses études.
Cette réponse, loin de décourager Jacques, ne fit qu'attiser une curiosité qui, en l'espace de quelques secondes, se transforma en quelque chose de plus tenace, de plus obstiné, un sentiment que Jacques Johnson, habitué à obtenir sans effort tout ce qu'il désirait, n'avait encore jamais éprouvé avec une telle intensité. Il la regarda traverser la cour, s'installer sous le manguier près du pavillon de pharmacie, ouvrir son classeur avec une concentration qui semblait la couper du monde entier, et il sut, avec la certitude absurde et absolue des premiers émois, qu'il ferait tout, absolument tout, pour qu'elle finisse par tourner ce même regard vers lui.
Les semaines suivantes, Jacques déploya une énergie que ses propres amis ne lui connaissaient pas, lui qui avait toujours considéré la séduction comme un jeu sans conséquence, une distraction parmi d'autres dans une vie où rien ne coûtait jamais vraiment d'effort. Il se renseigna sur l'emploi du temps de Tanya, apprit qu'elle passait ses après-midi de libre à la bibliothèque universitaire plutôt qu'à la cafétéria bruyante, et commença à s'y installer lui aussi, avec un livre qu'il ne lisait jamais vraiment, dans l'espoir d'un regard, d'un mot, d'une occasion.
— Tu étudies, toi, maintenant ? s'étonna un jour Serge, le surprenant à la bibliothèque avec un traité de pharmacologie ouvert à l'envers.
Jacques referma précipitamment le livre, gêné d'avoir été pris en flagrant délit d'une ruse aussi puérile.
— Je révise, dit-il, sans grande conviction.
— À l'envers ?
Jacques ne put retenir un rire, et finit par avouer la vérité à son ami, la seule personne, en réalité, à qui il aurait pu confier une chose pareille sans crainte du jugement. Serge l'écouta avec un mélange d'amusement et d'une gêne qu'il ne sut pas nommer sur le moment, une gêne diffuse qu'il attribua, par commodité, à la surprise de voir son ami insouciant transformé en amoureux transi.
— Tanya Gomez, répéta-t-il lentement, comme pour tester le nom sur sa propre langue. Je l'ai croisée, une fois. Au pavillon d'anatomie.
— Et alors ? demanda Jacques, une soudaine vigilance dans la voix.
— Alors rien. Je lui ai indiqué son amphithéâtre, c'est tout.
Ce n'était pas tout à fait un mensonge, mais ce n'était pas non plus toute la vérité. Serge choisit, ce jour-là, de taire le sourire qu'il avait gardé en mémoire bien après cette rencontre fortuite, le rire clair qui avait résonné dans le couloir du pavillon, cette sensation étrange d'avoir croisé quelqu'un dont il se souviendrait. Il se dit, pour se rassurer lui-même, que ce silence n'était qu'une pudeur naturelle, rien de plus, pas encore la conscience, encore floue, d'un désir qu'il n'osait pas nommer face à l'enthousiasme sincère de son meilleur ami.
Jacques, encouragé par cette réponse qu'il jugea rassurante, redoubla d'efforts. Il finit par aborder Tanya un après-midi, sous prétexte de lui demander un éclaircissement sur un point de cours qu'il n'avait, en réalité, jamais suivi avec attention. Tanya, d'abord surprise par cette approche maladroite, se laissa peu à peu amadouer par l'humour et la spontanéité de ce jeune homme visiblement peu habitué à devoir réellement séduire, et pour la première fois de sa vie d'étudiante studieuse, elle accepta une invitation à prendre un jus de fruits à la sortie des cours.
Jacques rentra ce soir-là à Cocotiers dans un état d'euphorie qu'il ne chercha même pas à dissimuler, appelant Serge dès qu'il eut franchi le seuil de sa chambre pour lui raconter, dans les moindres détails, cette conversation qu'il avait rejouée mentalement une dizaine de fois durant le trajet.
— Elle a accepté de me revoir, Serge. Tu te rends compte ? Moi !
— Je suis content pour toi, répondit Serge, d'une voix qu'il voulut chaleureuse, mais qui sonnait, à ses propres oreilles, étrangement creuse.
Il raccrocha ce soir-là avec un poids inexplicable au creux de la poitrine, un malaise qu'il attribua d'abord à la fatigue accumulée de ses gardes au CNHU, puis, alors que le sommeil tardait à venir, à quelque chose de plus insidieux qu'il refusait encore de nommer. Il se dit qu'il était heureux pour son ami, et il l'était, sincèrement, en grande partie. Mais quelque part, tapie sous cette joie fraternelle, une pensée s'imposait à lui malgré ses efforts pour la chasser : celle d'un couloir de pavillon d'anatomie, d'un rire clair suspendu dans l'air, et d'un sourire qu'il n'avait, jusque-là, jamais eu l'occasion d'adresser à personne d'autre.
Il s'endormit tard, cette nuit-là, sans trouver de nom à ce malaise.
Le premier rendez-vous entre Jacques et Tanya eut lieu un samedi après-midi, dans un petit restaurant du quartier Ganhi réputé pour son poisson braisé, choisi par Jacques avec un soin qui aurait surpris quiconque le connaissait seulement de loin. Il était arrivé en avance, avait changé trois fois de chemise avant de se décider, et avait passé le trajet entier à répéter mentalement des phrases qu'il savait, au fond, incapable de prononcer avec le naturel escompté.
Tanya arriva à l'heure exacte, vêtue simplement, sans artifice, et Jacques, qui avait fréquenté des jeunes femmes bien plus soucieuses de leur apparence, se surprit à trouver cette simplicité plus troublante que toutes les mises en scène auxquelles il avait été habitué.
— Alors, Monsieur Johnson, commença-t-elle avec une pointe d'ironie amicale en s'installant à table, vous vouliez vraiment un éclaircissement sur le cours de sémiologie, ou c'était un prétexte ?
Jacques éclata de rire, désarmé par cette franchise à laquelle il n'était pas habitué, les jeunes femmes de son milieu jouaient toujours un jeu de séduction feutré, jamais aussi direct.
— C'était un prétexte, avoua-t-il sans hésiter. Un très mauvais prétexte, d'ailleurs, puisque je n'ai pas retenu un mot de ce cours.
— Au moins, vous êtes honnête.
— C'est bien la seule qualité que je puisse revendiquer, dit-il avec une autodérision qui, chez lui, était rare, d'ordinaire, il préférait masquer ses failles derrière l'assurance tranquille que lui conférait sa fortune.
Ils parlèrent longtemps, ce jour-là, de tout et de rien, de la faculté, des ambitions de Tanya qui rêvait d'ouvrir un jour sa propre clinique dans son village natal du nord du pays, des voyages que Jacques avait faits sans jamais vraiment les apprécier, faute d'avoir eu à les mériter. Tanya, curieuse malgré elle, l'interrogea sur son amitié avec Serge, dont elle avait entendu parler à mots couverts, le boursier brillant et le fils de riche inséparable depuis l'enfance, une histoire qui circulait dans les couloirs de la faculté comme une curiosité presque légendaire.
— C'est mon meilleur ami, dit Jacques avec une fierté sincère. Le seul qui m'ait jamais dit la vérité en face, sans se soucier de ce que mon père pourrait en penser.
— Il a l'air d'un homme bien.
— Le meilleur que je connaisse, répondit Jacques. Une phrase anodine en apparence, mais prononcée avec tant de conviction ce jour-là qu'elle resterait gravée dans la mémoire de Tanya bien après que le repas fut terminé, non comme un compliment en l'air, mais comme la première graine d'une curiosité qu'elle ne s'expliquait pas encore tout à fait.
Le rendez-vous se termina tard dans l'après-midi, sur la promesse d'un second, que Tanya accepta avec un sourire qui laissa Jacques flotter tout le reste du week-end dans un état d'euphorie inhabituel pour lui.
De retour à Cocotiers, il croisa sa mère dans le grand salon, occupée à superviser les préparatifs d'une réception qu'elle organisait pour les relations d'affaires de son mari. Elle remarqua immédiatement l'air rêveur de son fils, si différent de sa désinvolture habituelle.
— On dirait que tu reviens du paradis, mon fils. Une nouvelle conquête ?
— Elle s'appelle Tanya, maman. Elle est différente de toutes les autres.
— Différente comment ? demanda sa mère, avec cette pointe de méfiance instinctive que développent les mères de familles fortunées face à toute relation qui échappe à leur contrôle.
— Elle ne s'intéresse pas à l'argent. Elle ne sait même pas qui est papa, je crois. Elle veut devenir médecin dans son village, pas dans une clinique de luxe à Cotonou.
Sa mère fronça les sourcils, peu convaincue par cette description qui, à ses yeux, sonnait davantage comme un problème que comme une qualité, une jeune femme sans fortune ni relations n'était pas, dans son esprit, le parti qu'elle envisageait pour son unique fils. Mais elle se contenta de hocher la tête, préférant ne rien dire pour l'instant, certaine que cet engouement, comme tant d'autres avant lui, finirait par s'essouffler de lui-même.
Cette histoire, pourtant, allait se révéler bien plus tenace que la déconvenue passagère qu'elle et Jacques y voyaient encore, au point de se venger, des années plus tard, à travers le destin d'une enfant qui n'était pas encore née.
Il ne savait pas non plus que cette même curiosité qu'il venait, sans le vouloir, d'éveiller chez Tanya à propos de Serge, allait bientôt se retourner contre lui de la manière la plus cruelle qui soit.
