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Le secret commence

Serge mit près de deux semaines à trouver le courage de revoir Tanya seul à seule, deux semaines durant lesquelles il traversa la faculté comme un homme suspendu entre deux mondes, celui, familier et rassurant, de son amitié avec Jacques, et celui, encore flou mais déjà irrésistible, de ce que Tanya avait éveillé en lui. Il se convainquit, pour apaiser sa conscience, qu'il ne ferait rien tant qu'il n'aurait pas parlé à Jacques en premier, une résolution qu'il prit et reprit chaque soir, sans jamais trouver l'occasion, ni le courage, de la mettre en pratique.

Ce fut Tanya, une fois de plus, qui brisa l'impasse. Elle l'attendit un vendredi soir à la sortie de sa garde au CNHU, assise sur le muret qui bordait l'entrée du service des urgences, comme si elle avait toujours su qu'il finirait par sortir par cette porte à cette heure précise.

— Vous n'êtes pas venu à la bibliothèque cette semaine, dit-elle simplement, sans reproche apparent dans la voix.

— J'avais des gardes, répondit Serge, sachant lui-même combien cette excuse sonnait creux.

— Serge, dit-elle en se levant, je ne vais pas vous poursuivre éternellement. Si ce que j'ai cru comprendre sous cet auvent n'était qu'un malentendu de ma part, dites-le-moi maintenant, et je ne vous importunerai plus jamais.

Il la regarda longuement, épuisé par des jours entiers de tergiversations intérieures, et comprit soudain l'absurdité de continuer à fuir une vérité qu'il portait, désormais, comme une évidence.

— Ce n'était pas un malentendu, dit-il enfin, la voix rauque de fatigue et d'émotion mêlées. Rien de tout cela n'est un malentendu, Tanya. C'est bien pour ça que j'ai si peur.

Ils commencèrent à se voir en secret, d'abord par prudence, puis, très vite, par une nécessité qui dépassait la simple prudence. Ils se retrouvaient tard le soir, après les gardes de Serge, dans un petit maquis discret d'Akpakpa où aucun étudiant de la FSS n'avait ses habitudes, ou lors de longues promenades silencieuses le long de la lagune, loin des regards du campus. Chaque rencontre s'accompagnait d'une culpabilité sourde chez Serge, une conscience aiguë de trahir, par son silence même, celui qu'il considérait comme un frère.

— Il faudra bien lui dire, un jour, murmura Tanya un soir, alors qu'ils marchaient côte à côte le long de l'eau, leurs mains se frôlant sans oser tout à fait se joindre.

— Je sais, répondit Serge. Mais comment lui dire une chose pareille sans qu'il y voie une trahison ? Parce que c'en est une, Tanya. Quoi qu'on en dise, c'en est une.

— Ou alors, dit-elle doucement, c'est simplement la vie qui n'a pas suivi le plan qu'il s'était fait. Vous n'avez pas volé mon cœur, Serge. Je vous l'ai donné parce qu'il n'appartenait déjà plus à personne d'autre.

Ces mots, aussi sincères fussent-ils, n'apaisaient qu'à moitié le tourment de Serge, qui continuait de repousser, semaine après semaine, le moment de la confrontation qu'il savait pourtant inévitable. Il se disait qu'il attendrait la fin du semestre, puis la fin de l'année, se trouvant sans cesse de nouvelles excuses pour différer une conversation dont il redoutait chaque conséquence possible.

Jacques, de son côté, continuait de fréquenter Tanya avec une constance touchante, multipliant les attentions, les petites surprises, les invitations que Tanya déclinait désormais avec une gêne croissante, sans jamais oser lui révéler la véritable raison de ses refus répétés.

— Tu es distante, ces derniers temps, remarqua-t-il un après-midi, alors qu'ils partageaient un jus de bissap à la cafétéria. J'ai fait quelque chose qui t'a déplu ?

— Non, Jacques, pas du tout, répondit Tanya, sentant le poids du mensonge peser lourdement sur sa conscience. Je suis simplement débordée, avec les examens qui approchent.

— Tu sais, dit-il avec cette sincérité désarmante qui le caractérisait, je ne suis pas pressé. Je peux attendre que tu sois prête, pour... pour ce que tu voudras bien m'offrir.

Cette déclaration, prononcée avec une humilité rare chez un homme habitué à obtenir sans effort tout ce qu'il désirait, transperça Tanya d'une culpabilité qu'elle ne parvint pas à dissimuler entièrement. Elle détourna le regard, incapable de soutenir plus longtemps celui, confiant et plein d'espoir, de Jacques.

— Tu mérites quelqu'un d'honnête avec toi, Jacques, dit-elle enfin, dans un murmure qu'il ne perçut qu'à moitié, absorbé qu'il était par sa propre joie tranquille.

— Je le suis, avec toi, répondit-il, sans comprendre le double sens de sa propre phrase. C'est bien pour ça que j'attendrai le temps qu'il faudra.

Elle ne put rien ajouter, la gorge nouée par des mots qu'elle savait devoir prononcer un jour, mais qu'elle repoussait, elle aussi, avec la même lâcheté résignée que Serge.

Ce fut Bernadette, la mère de Serge, qui devina la première ce que son fils s'efforçait de dissimuler à tous, y compris à lui-même. Elle le surprit un dimanche, le regard perdu dans le vague pendant qu'il était censé l'aider à trier des ignames sur le pas de la porte, un sourire involontaire flottant sur ses lèvres sans qu'il en ait conscience.

— Qui est-elle ? demanda-t-elle simplement, sans même lever les yeux de son travail.

— De qui parles-tu, maman ? répondit Serge, feignant une surprise que son visage démentait aussitôt.

— Mon fils, je t'ai vu triste, je t'ai vu fatigué, je t'ai même vu pleurer, une fois, pour une bourse refusée. Mais je ne t'avais jamais vu comme ça, les yeux ailleurs, le sourire qui revient sans qu'on le lui demande. Alors, qui est-elle ?

Serge soupira, incapable de résister davantage à la perspicacité maternelle qui avait toujours su percer ses silences les mieux gardés. Il lui raconta tout, Tanya, l'orage sous l'auvent, le poids insupportable du secret qu'il portait envers Jacques.

Bernadette l'écouta sans l'interrompre, puis posa une main usée par des années de labeur sur celle de son fils.

— Le cœur ne demande jamais la permission avant d'aimer, mon fils. Mais un homme, un vrai, ne laisse jamais un mensonge s'installer là où l'honnêteté est encore possible. Parle à Jacques. Le plus tôt sera le mieux, pour vous trois.

Serge hocha la tête, sachant sa mère plus sage que lui sur ce point comme sur tant d'autres.

Il tenta, à deux reprises cette semaine-là, de trouver le courage de parler à Jacques. La première fois, il le rejoignit à la sortie d'un cours de sémiologie, les mots déjà formés dans sa gorge, mais Jacques, débordant d'une joie communicative après avoir enfin réussi un exposé oral dont il était particulièrement fier, l'entraîna aussitôt fêter cette petite victoire avec un groupe d'amis, et Serge, ne voulant pas gâcher ce moment de fierté rare pour son ami, remit sa confession à plus tard.

La seconde fois, il se rendit directement chez les Johnson, décidé cette fois à ne plus reculer. Mais il trouva Jacques préoccupé par une dispute survenue avec son père au sujet de son avenir professionnel, Monsieur Johnson exigeant que son fils envisage, dès l'obtention de son diplôme, de reprendre la direction d'une des cliniques familiales, quand Jacques rêvait, pour la première fois de sa vie, d'exercer réellement la médecine sur le terrain, loin de l'ombre paternelle.

— Tu sais ce qu'il m'a dit ? confia Jacques ce soir-là, amer comme Serge ne l'avait rarement vu. Que je n'avais pas l'étoffe pour réussir seul. Que sans son nom, je ne serais rien. Après tout ce que j'ai accompli cette année, après tous ces efforts que toi seul as vus...

Serge, voyant la blessure sincère derrière ces mots, sentit sa résolution vaciller une fois de plus. Comment porter, en plus de cette peine paternelle, le poids d'une révélation qui risquait de briser la seule certitude qui restait à son ami, celle de leur amitié inébranlable ?

— Il a tort, dit simplement Serge, posant une main sur l'épaule de Jacques. Tu as changé cette année. Vraiment changé. Ne le laisse pas te convaincre du contraire.

— Merci d'être là, Serge. Sincèrement. Je ne sais pas ce que je ferais sans toi.

Cette phrase, prononcée avec une gratitude si pure, referma la bouche de Serge sur les aveux qu'il s'était promis de faire. Il rentra à Akpakpa cette nuit-là plus tourmenté encore, conscient que chaque jour de silence supplémentaire rendait la vérité future plus difficile à supporter, pour Jacques comme pour lui-même.

Tanya, de son côté, vivait un tourment similaire, partagée entre la joie sincère de ses rendez-vous secrets avec Serge et la culpabilité grandissante de continuer à laisser Jacques espérer une histoire qui n'aurait jamais lieu. Elle finit par se confier à sa colocataire, Adjoa, une étudiante en pharmacie originaire de Porto-Novo avec qui elle partageait une chambre à la cité universitaire depuis son arrivée à la FSS.

— Tu joues un jeu dangereux, la prévint Adjoa, un soir, en la regardant se préparer pour une énième sortie secrète avec Serge. Ces deux-là sont inséparables depuis l'enfance, à ce qu'on raconte. Le jour où Jacques apprendra la vérité, ça ne se passera pas bien. Ni pour toi, ni pour Serge.

— Je sais, répondit Tanya, la voix tendue par une angoisse qu'elle peinait de plus en plus à contenir. Mais je ne peux pas continuer à mentir à Jacques non plus, en faisant semblant d'envisager quelque chose avec lui.

— Alors dis-lui. Maintenant, avant que ça n'empire.

— C'est ce que je compte faire, dit Tanya, avec une détermination qu'elle ne ressentait qu'à moitié. Dès que Serge trouvera le courage de lui parler en premier. Je lui dois au moins ça, que ce soit lui qui explique, pas moi qui brise tout par surprise.

Adjoa secoua la tête, peu convaincue par cette logique qu'elle jugeait, à raison, dangereusement fragile, car plus le temps passait, plus le secret s'enracinait, et plus la vérité, quand elle finirait par éclater, risquait de faire des dégâts irréparables.

Ni Tanya ni Serge ne savaient encore à quel point cette prudence, dictée par l'amour qu'ils portaient tous deux à Jacques d'une manière ou d'une autre, allait finalement se retourner contre eux, car le silence, aussi bien intentionné fût-il, ne protège jamais éternellement ceux qu'il prétend épargner.

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