Retrouvailles à la clinique Johnson
La clinique principale des établissements Johnson se dressait à Cadjehoun, un bâtiment moderne aux façades vitrées qui tranchait nettement avec l'aspect vétuste des hôpitaux publics où Serge exerçait au quotidien. Il resta un long moment immobile devant l'entrée, observant le va-et-vient élégant des patients fortunés et du personnel en blouses impeccables, avant de rassembler enfin le courage nécessaire pour franchir les portes vitrées qui s'ouvrirent devant lui dans un chuintement silencieux.
— Je souhaiterais voir Monsieur Jacques Johnson, annonça-t-il à la réceptionniste, une jeune femme au sourire commercial soigneusement entretenu. C'est personnel. Dites-lui que Serge Hounsou demande à le voir.
La réceptionniste, après un bref appel téléphonique, l'invita à patienter dans un salon d'attente luxueusement aménagé, où Serge se sentit soudain terriblement déplacé dans sa tenue modeste d'interne de la fonction publique. Il patienta ainsi près de quarante minutes, chaque instant supplémentaire alimentant un peu plus son angoisse, avant qu'une secrétaire ne vienne finalement le chercher pour le conduire vers le bureau directorial du dernier étage.
Jacques l'y attendait, debout derrière un large bureau d'acajou, le visage impénétrable, vêtu d'un costume qui trahissait l'aisance nouvelle que lui conférait désormais sa position à la tête de l'empire familial. Les années l'avaient changé, une certaine gravité avait remplacé l'insouciance juvénile que Serge lui avait toujours connue, et quelque chose dans son regard, une froideur nouvelle, rappela immédiatement à Serge la distance immense qui s'était creusée entre eux depuis leur dernière rencontre.
— Serge, dit simplement Jacques, sans lui tendre la main, sans esquisser le moindre geste d'accueil. Ça fait longtemps.
— Sept ans, répondit Serge, la gorge nouée par l'émotion inattendue que cette confrontation directe suscitait en lui. Merci de me recevoir, Jacques. Je sais que je n'en avais pas le droit, après tout ce qui s'est passé.
Jacques l'observa longuement, un silence pesant s'installant entre eux, avant de lui désigner enfin, d'un geste sec, l'un des fauteuils disposés devant son bureau.
— Assieds-toi. Je suppose que tu n'es pas venu ici pour évoquer le passé.
Serge, rassemblant tout son courage, exposa sans détour la situation de sa mère, tendant à Jacques la pochette de documents médicaux qu'il avait préparée avec un soin méticuleux. Jacques les parcourut en silence, son visage restant obstinément fermé, sans qu'aucune émotion visible ne vienne trahir ce qu'il pensait réellement de cette requête.
— Insuffisance rénale sévère, lut-il à voix haute, feuilletant les dernières analyses. C'est du long terme, ça. Des années de traitement, potentiellement.
— Je sais, admit Serge. Et je sais aussi que je n'ai aucun droit de te demander ça, après ce que je t'ai fait subir. Mais Tanya avait raison, ta rancœur envers moi, aussi légitime soit-elle, ne devrait pas peser sur la vie de ma mère. Elle t'a toujours traité comme son propre fils, Jacques. Tu te souviens du wassa-wassa qu'elle te préparait, les samedis, à Fidjrossè ?
Cette évocation, délibérément choisie par Serge pour toucher une corde sensible chez son ancien ami, sembla effectivement ébranler quelque chose dans l'attitude rigide de Jacques, qui reposa lentement les documents sur son bureau, le regard soudain moins dur.
— Je me souviens de tout, Serge. C'est bien ça le problème. Je me souviens de quinze années d'amitié, et je me souviens aussi de la manière dont tu les as trahies.
— Je le sais, Jacques, et je le regretterai toute ma vie. Mais je ne suis pas venu ici pour me faire pardonner. Je suis venu pour ma mère, qui n'a rien à voir avec ce qui s'est passé entre nous.
Jacques se leva, se dirigeant vers la grande baie vitrée qui dominait la ville, tournant le dos à Serge pendant un long moment, comme s'il cherchait, dans la vue panoramique de Cotonou qui s'étendait devant lui, une réponse à un dilemme bien plus complexe que la simple question financière que Serge venait de lui soumettre.
— Tu sais ce que mon père m'a toujours dit ? finit-il par dire, sans se retourner. Que tout le monde a un prix. Je n'y ai jamais vraiment cru, jusqu'à aujourd'hui.
Cette phrase, qui rappela immédiatement à Serge celle, presque identique, que le père de Jacques lui avait autrefois adressée dans ce même salon climatisé de Cocotiers, lui glaça le sang d'une manière qu'il ne s'expliqua pas tout à fait sur le moment, une prémonition confuse, un malaise diffus qu'il attribua, par commodité, à la tension naturelle de cette confrontation.
— Qu'est-ce que tu veux dire, Jacques ?
Jacques se retourna enfin, son visage arborant une expression que Serge ne parvint pas à déchiffrer complètement, un mélange étrange de compassion sincère et d'une détermination froide qui semblait déjà, sous des dehors bienveillants, calculer bien au-delà de la simple question médicale du moment présent.
— Je vais t'aider, Serge. Pour ta mère, pas pour toi. Je financerai tous ses traitements, aussi longtemps qu'il le faudra. Mais sache une chose : ce ne sera pas un cadeau. Ce sera un prêt. Et un jour, d'une manière ou d'une autre, je viendrai réclamer ce qui me sera dû.
Serge, submergé par un soulagement immense qui l'empêcha, sur le moment, de mesurer pleinement la portée inquiétante de cette dernière phrase, se leva précipitamment pour serrer la main de son ancien ami.
— Merci, Jacques. Merci infiniment. Je te rembourserai, je te le jure, dès que je le pourrai.
— Je sais que tu le feras, répondit Jacques avec un sourire qui, rétrospectivement, ressemblerait bien plus tard à celui d'un homme qui venait, enfin, de commencer à tisser patiemment la toile d'une vengeance mûrie depuis des années.
Les modalités pratiques de cet arrangement furent réglées dès la semaine suivante, Jacques mettant à disposition de Serge un contact direct au sein de sa clinique pour organiser le suivi médical de Bernadette sans délai ni formalité administrative superflue. Cette efficacité, aussi appréciable fût-elle pour Serge et sa famille, s'accompagnait toutefois d'une distance protocolaire soigneusement maintenue par Jacques, qui prit soin, dès cette première rencontre, de ne jamais laisser leurs échanges dériver vers une quelconque reconquête de l'intimité qu'ils avaient autrefois partagée.
— Ce n'est pas nécessaire que tu me remercies à chaque visite, dit-il un jour à Serge, d'un ton neutre qui ne laissait transparaître aucune chaleur particulière. Les documents administratifs suffisent amplement.
Cette froideur calculée, que Serge interpréta comme une simple prudence légitime après tant d'années de rupture, masquait en réalité une stratégie bien plus élaborée que Jacques se gardait soigneusement de dévoiler. Chaque facture réglée, chaque traitement financé, était méticuleusement consigné dans un dossier que Jacques faisait tenir, en parallèle des circuits officiels de la clinique, par son avocat personnel, un homme discret nommé Maître Kponou, réputé pour sa rigueur et sa discrétion absolue dans les affaires les plus sensibles de la famille Johnson.
Naomie, l'épouse de Jacques, ignorait tout de ces manœuvres secrètes, occupée qu'elle était par les obligations mondaines de son nouveau statut d'épouse et par l'aménagement de leur demeure de Cocotiers. Jacques, quant à lui, se gardait bien de lui révéler la véritable nature de ses intentions, préférant présenter cette aide financière comme un simple geste de charité envers une famille modeste qu'il avait autrefois côtoyée, une version des faits suffisamment plausible pour ne susciter aucune interrogation particulière de la part de son épouse.
Bernadette, quant à elle, retrouva peu à peu des forces grâce à la régularité nouvelle de ses traitements, une amélioration qui emplit Serge d'une gratitude sincère envers celui qu'il considérait, malgré la froideur persistante de leurs échanges, comme son sauveur inespéré.
— Tu vois, lui dit sa mère un jour, alors qu'elle recouvrait peu à peu des couleurs qu'elle avait perdues depuis des mois, je t'avais dit que Jacques n'était pas un homme sans cœur. Le petit garçon généreux que j'ai connu à Fidjrossè n'a pas complètement disparu, même sous ce costume de directeur de clinique.
Serge acquiesça, voulant croire, lui aussi, que cette générosité renouvelée signalait une possible réconciliation à venir, une lueur d'espoir qu'il n'osait pourtant pas nourrir trop ouvertement, se souvenant de la froideur calculée qu'il avait perçue derrière le sourire de Jacques lors de leur dernière entrevue.
Cette période où l'amélioration de la santé de sa mère lui apportait un répit tant attendu masquait pourtant une réalité bien plus inquiétante : cette même froideur, loin d'être le simple vestige d'une rancœur en voie d'apaisement, dissimulait les premiers rouages d'un plan méticuleusement échafaudé.
Tanya, elle, se montrait plus circonspecte face à ce dénouement apparemment favorable. Un soir, alors que Serge lui rapportait avec soulagement les progrès de sa mère, elle exprima un doute qu'elle avait tu jusque-là par égard pour son mari.
— Je suis heureuse pour Bernadette, vraiment, dit-elle en choisissant ses mots avec précaution. Mais quelque chose me gêne dans tout ça, Serge. Jacques n'a jamais reparlé du passé, n'a jamais montré le moindre signe de pardon envers toi. Il t'aide, mais il reste distant, presque calculateur. Ça ne te semble pas étrange, à toi ?
— Je préfère y voir de la pudeur, répondit Serge, voulant croire à cette explication plus rassurante que celle, plus sombre, que suggérait implicitement sa femme. Il a été blessé profondément. Il a besoin de temps avant de pouvoir redevenir celui qu'il était.
— Peut-être, concéda Tanya, sans grande conviction. J'espère seulement que cette aide ne cache pas un prix que nous ne découvrirons que trop tard.
Cette remarque, prononcée avec une intuition féminine que Serge choisit, sur le moment, de ne pas prendre suffisamment au sérieux, resterait pourtant gravée dans sa mémoire bien des années plus tard, le premier avertissement, ignoré par excès d'espoir et de reconnaissance, d'une vengeance qui, des années plus tard, allait bouleverser à jamais le destin d'une petite fille qui n'était pas encore née.
