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Deux naissances

La grossesse de Tanya, annoncée quelques mois après cette réconciliation prudente avec Jacques, emplit le petit foyer d'Akpakpa d'une joie que ni la précarité financière ni les inquiétudes persistantes concernant la santé de Bernadette ne parvinrent à ternir entièrement. Serge, malgré des journées harassantes à l'hôpital de Sèmè-Kpodji, redoubla d'attentions envers sa femme, l'accompagnant à chacune de ses consultations prénatales avec une assiduité que ses collègues, habitués à sa rigueur professionnelle sans faille, ne lui connaissaient pas dans sa vie personnelle.

— Tu crois que ce sera un garçon ou une fille ? demanda un soir Tanya, sa main posée sur son ventre déjà rond, alors qu'ils dînaient modestement d'un plat de pâte accompagné de sauce arachide dans leur petit salon.

— Peu importe, répondit Serge avec une sincérité totale. Tant qu'il ou elle est en bonne santé, et tant qu'il ou elle hérite de ta détermination plutôt que de mon entêtement.

— Tu veux dire, de mon entêtement et de ta détermination, corrigea Tanya en riant, cette complicité tendre qui avait toujours caractérisé leur couple resurgissant malgré les difficultés du quotidien.

Bernadette, dont l'état de santé continuait de s'améliorer grâce à la régularité des traitements financés par Jacques, accueillit la nouvelle de cette grossesse avec une joie débordante, se réjouissant à l'avance de pouvoir, peut-être, connaître son petit-enfant malgré le pronostic incertain que sa maladie avait longtemps fait peser sur son avenir.

— Une petite-fille, décréta-t-elle un jour avec une conviction amusée qui ne reposait sur aucune base médicale sérieuse. Je le sens. Une petite-fille qui aura ton courage, Serge, et la douceur de sa mère.

• • •

Kylie Hounsou naquit un matin de mars, à la maternité de Godomey où travaillait Tanya elle-même, dans des circonstances qui, ironiquement, réunirent presque tous les acteurs de cette histoire complexe sous un même toit hospitalier. Serge, présent aux côtés de sa femme malgré les protocoles habituels qui l'en auraient dissuadé dans un hôpital moins accommodant envers l'un des leurs, tint la main de Tanya durant tout l'accouchement, submergé par une émotion qu'aucune de ses années de pratique médicale ne l'avait préparé à ressentir de l'intérieur.

— Elle est parfaite, murmura-t-il, contemplant pour la première fois le visage minuscule de sa fille, tandis que Tanya, épuisée mais rayonnante, la serrait contre elle avec une tendresse absolue.

— Kylie, dit Tanya, prononçant pour la première fois à voix haute le prénom qu'ils avaient choisi ensemble des semaines auparavant, après de longues discussions nocturnes qui avaient exploré tour à tour des prénoms traditionnels béninois et des prénoms plus modernes, avant de finalement s'accorder sur celui-ci, choisi pour sa sonorité douce et universelle. Bienvenue parmi nous, ma petite Kylie.

Bernadette, informée par téléphone de cette naissance, insista pour être conduite à la maternité dès le lendemain malgré la fatigue que lui imposaient encore ses traitements réguliers, refusant catégoriquement d'attendre plus longtemps pour rencontrer sa petite-fille.

— Elle a tes yeux, Serge, dit-elle en berçant tendrement le nouveau-né dans ses bras affaiblis mais toujours aussi aimants. Et le caractère de sa mère, si j'en juge par la vigueur avec laquelle elle a hurlé quand je l'ai prise contre moi.

Cette naissance, célébrée modestement mais avec une joie sincère par toute la famille Hounsou, marqua pour Serge le début d'une nouvelle responsabilité qu'il embrassa avec toute la détermination qui l'avait toujours caractérisé, celle de bâtir, pour sa fille, un avenir aussi lumineux que possible, malgré les contraintes financières qui continuaient de peser sur leur foyer modeste.

• • •

À quelques kilomètres de là, dans la clinique privée la plus huppée de Cotonou, Naomie Johnson accoucha, un an, presque jour pour jour, après la naissance de Kylie, d'un garçon que Jacques prénomma John, en hommage, disait-il publiquement, à un grand-père paternel dont il admirait la réussite entrepreneuriale. La naissance de cet héritier tant attendu fut célébrée avec un faste qui n'avait rien à envier aux grandes réceptions mondaines dont la famille Johnson avait le secret, rassemblant l'élite économique et politique de Cotonou dans les jardins somptueux de la villa de Cocotiers.

Jacques, tenant son fils dans ses bras devant les nombreux invités venus le féliciter, affichait une fierté paternelle sincère, mais quiconque l'aurait observé avec suffisamment d'attention aurait pu percevoir, derrière cette joie authentique, une lueur calculatrice qui ne le quittait plus depuis sa rencontre avec Serge, plus d'un an auparavant.

— À mon fils, déclara-t-il lors du toast final de la réception, levant sa coupe de champagne devant l'assemblée conquise. Puisse-t-il hériter de tout ce que je lui laisserai, ma fortune, bien sûr, mais aussi, un jour peut-être, certaines dettes qu'il me reviendra de faire honorer.

Cette phrase, prononcée avec un sourire énigmatique que seuls quelques intimes remarquèrent véritablement, passa largement inaperçue au milieu des rires et des félicitations générales de cette soirée festive.

• • •

Le père de Jacques, présent lui aussi à cette réception, prit son fils à part dans un moment de calme, alors que les invités commençaient à se disperser dans les jardins illuminés de la villa.

— Tu sembles préoccupé, pour un homme qui vient de devenir père, remarqua-t-il, observant Jacques avec cette perspicacité qui ne l'avait jamais quitté.

— Je pensais à l'avenir, répondit Jacques évasivement, berçant doucement son fils endormi contre son épaule. À ce que je veux transmettre à John, un jour.

— Une fortune solide, je l'espère. C'est le meilleur héritage qu'un père puisse offrir.

— Une fortune, oui, dit Jacques, un sourire énigmatique flottant sur ses lèvres. Mais peut-être aussi autre chose. Une leçon, peut-être, sur ce que signifie vraiment la loyauté, et sur le prix qu'il faut parfois faire payer à ceux qui la trahissent.

Monsieur Johnson observa son fils avec une curiosité mêlée d'approbation, reconnaissant dans ces mots une dureté qu'il avait toujours souhaitée voir éclore chez ce fils longtemps jugé trop tendre pour les affaires impitoyables du monde des riches.

— Tu parles de Hounsou, devina-t-il sans peine. Je t'avais prévenu, il y a des années, que tout homme a un prix. Je vois que tu as fini par comprendre la leçon.

— Je l'ai comprise, oui, répondit Jacques, son regard se perdant un instant vers les lumières de Cotonou qui scintillaient au loin. Et je compte bien m'assurer qu'il la paiera, ce prix, d'une manière ou d'une autre. Pas maintenant. Pas tant que sa mère a besoin de mon aide. Mais un jour.

Cette conversation, tenue à l'écart des festivités et des regards indiscrets, resterait secrète pendant près de deux décennies, le premier aveu explicite, entre un père et un fils unis par une même vision impitoyable du pouvoir et de la vengeance, d'un plan qui allait patiemment mûrir dans l'ombre, attendant son heure avec la patience calculée de ceux pour qui le temps ne représente jamais un obstacle, mais simplement un outil parmi d'autres au service d'une ambition soigneusement dissimulée sous des dehors de générosité désintéressée.

Deux nouveau-nés venaient, cette même soirée, d'ouvrir les yeux sur le monde à un an d'intervalle. Rien, dans l'insouciance de cette réception, ne trahissait encore que leurs destins, scellés par les mots à peine murmurés d'un père à son fils, se retrouveraient un jour inextricablement liés par un contrat aussi froid que les intérêts qui l'avaient inspiré.

• • •

Pendant ce temps, à Akpakpa, la petite Kylie grandissait dans un tout autre univers, bercée par les chants traditionnels que lui fredonnait sa grand-mère Bernadette lors de ses visites régulières, et par les histoires que Tanya lui racontait le soir, puisées dans les légendes de son enfance à Natitingou. Serge, malgré des journées harassantes, ne manquait jamais de consacrer chaque soir un moment précieux à sa fille, la berçant contre lui en lui murmurant les rêves qu'il nourrissait déjà pour son avenir.

— Tu seras médecin, toi aussi, si tu le souhaites, lui chuchotait-il parfois, alors qu'elle dormait paisiblement dans ses bras. Ou avocate, ou ingénieure, ou tout ce que tu voudras devenir. Je travaillerai aussi dur qu'il le faudra pour que rien ne se dresse jamais entre toi et tes rêves.

Cette promesse silencieuse, murmurée à une enfant trop jeune pour en comprendre le sens mais dont l'amour sincère transparaissait dans chaque mot, contrastait cruellement, sans que Serge ne le sache encore, avec le destin que deux hommes avaient déjà commencé, cette même année, à esquisser pour elle dans l'ombre d'un jardin de Cocotiers.

Tanya, observant parfois son mari bercer ainsi leur fille avec une tendresse si absolue, ressentait un bonheur simple qu'elle n'aurait jamais osé espérer quelques années plus tôt, lorsque la culpabilité d'avoir brisé une amitié fraternelle pesait encore lourdement sur leur conscience commune.

— On a bâti quelque chose de beau, malgré tout, lui dit-elle un soir, regardant Serge border leur fille endormie dans son petit lit fabriqué par les mains habiles du père de Serge. Malgré la dette, malgré la maladie de Bernadette, malgré tout ce qu'on a traversé.

— On l'a bâti ensemble, répondit Serge, l'attirant contre lui dans la pénombre de la chambre. Et on continuera à le bâtir, quoi qu'il arrive encore.

Ces mots, prononcés avec toute la sincérité d'un couple ayant traversé déjà tant d'épreuves pour en arriver là, resteraient pourtant, dans les années à venir, comme l'écho d'une insouciance dont ni l'un ni l'autre ne mesurait encore le prix véritable qu'ils allaient un jour devoir payer.

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