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La précarité s'installe

L'internat achevé, Serge et Tanya furent affectés, chacun de leur côté, à des postes de médecin dans des hôpitaux publics de la périphérie de Cotonou, Serge au centre de santé de Sèmè-Kpodji, où le manque chronique de personnel l'obligeait souvent à assurer seul des gardes que trois médecins auraient à peine suffi à couvrir décemment, et Tanya à la maternité de Godomey, confrontée quotidiennement à des accouchements difficiles que l'absence d'équipement adéquat rendait parfois tragiques.

Leurs salaires, versés avec une irrégularité qui semblait être devenue la norme dans la fonction publique hospitalière, suffisaient à peine à couvrir le loyer de leur petit logement d'Akpakpa et les besoins les plus élémentaires du quotidien. Les traitements de Bernadette, en revanche, continuaient d'engloutir une part croissante de leurs ressources déjà limitées, dialyses bimensuelles, médicaments dont certains devaient être importés à prix d'or, consultations spécialisées que seuls les établissements privés de Cotonou pouvaient proposer avec la régularité nécessaire.

— On ne va pas y arriver avec nos deux salaires, avoua un soir Serge, penché sur les comptes du ménage étalés sur la table branlante de leur petit salon, le visage marqué par des mois de calculs anxieux répétés chaque fin de mois. Il nous manque encore plus de la moitié pour la prochaine séance de dialyse.

— On peut demander un délai à la clinique, suggéra Tanya, elle-même épuisée par des semaines de gardes exténuantes. Ou vendre quelque chose. N'importe quoi.

— On a déjà vendu ce qu'on pouvait vendre, Tanya. Les boucles d'oreilles de ta mère, ma vieille montre, le peu de bijoux qu'on avait reçus pour notre mariage. Il ne reste plus rien à vendre.

Ce constat, prononcé avec une lassitude qui trahissait des mois d'efforts vains, plongea le petit appartement dans un silence pesant, chacun conscient que les options s'amenuisaient inexorablement à mesure que la maladie de Bernadette continuait, inexorablement elle aussi, de progresser.

Serge tenta, dans les mois qui suivirent, toutes les solutions qui s'offraient à lui avant d'envisager celle qu'il redoutait par-dessus tout. Il sollicita un prêt auprès de la caisse mutuelle des agents de la santé publique, qui lui fut accordé, mais dont le montant, plafonné selon des règles strictes, ne représentait qu'une goutte d'eau face à l'ampleur des besoins. Il approcha également plusieurs organisations caritatives internationales opérant au Bénin, sans succès, leurs critères d'éligibilité excluant systématiquement les cas jugés trop individuels pour leurs programmes d'aide collective.

Il se tourna aussi vers ses collègues de l'hôpital, empruntant de petites sommes ici et là qu'il remboursait scrupuleusement dès que son salaire, souvent versé avec plusieurs semaines de retard, finissait par arriver. Cette précarité constante, ce jonglage permanent entre les échéances médicales de sa mère et les besoins les plus élémentaires de son propre foyer, commença à peser lourdement sur sa santé mentale, le laissant chaque soir plus épuisé, plus anxieux, plus rongé par un sentiment d'impuissance qu'il n'avait encore jamais éprouvé avec une telle intensité.

Bernadette elle-même, consciente du fardeau financier qu'elle représentait pour son fils, tenta à plusieurs reprises de réduire la fréquence de ses traitements, préférant risquer sa propre santé plutôt que de voir Serge s'épuiser ainsi pour elle.

— Je peux sauter une séance, de temps en temps, suggéra-t-elle un jour, alors que Serge peinait visiblement à réunir la somme nécessaire pour la prochaine dialyse. Ce n'est pas grave, mon fils. Je survivrai bien un peu plus longtemps sans.

— Non, maman, répondit Serge avec une fermeté qui ne laissait place à aucune discussion. Je t'ai promis que je serais toujours là. Je trouverai l'argent. D'une manière ou d'une autre.

Cette promesse, réitérée avec la même conviction farouche qui l'avait toujours caractérisé, masquait pourtant, derrière son assurance apparente, une angoisse grandissante face à des options de plus en plus réduites, une angoisse qui, semaine après semaine, le rapprochait inexorablement d'une solution qu'il avait pourtant juré, des années plus tôt, de ne jamais envisager.

Ce fut Tanya, finalement, qui osa prononcer à voix haute ce que Serge n'osait même plus formuler dans le secret de ses propres pensées, un soir où l'angoisse était devenue trop lourde pour continuer à être tue.

— Serge, dit-elle doucement, en posant sa main sur la sienne alors qu'il fixait, une fois de plus, les factures impayées étalées devant lui. Je sais ce que tu penses depuis des semaines, même si tu refuses de le dire. Il faut que tu parles à Jacques.

Serge releva les yeux, le visage traversé par une douleur mêlée de résignation.

— Je ne peux pas, Tanya. Après tout ce qu'on lui a fait. Après des années de silence. Comment pourrais-je aller le voir maintenant, précisément quand j'ai besoin de lui ?

— Parce que ta mère compte plus que ta fierté, répondit Tanya avec une douceur ferme qui ne laissait aucune place au doute. Parce que Jacques, malgré tout ce qui s'est passé entre vous, n'est pas un homme sans cœur. Et parce que si tu ne fais rien, Serge, on risque de la perdre. C'est aussi simple que ça.

Ces mots, d'une clarté brutale mais nécessaire, résonnèrent longtemps dans l'esprit de Serge cette nuit-là, achevant de le convaincre de ce qu'il redoutait par-dessus tout : le moment était venu de franchir, enfin, la porte de la villa de Cocotiers qu'il avait juré, des années plus tôt, de ne plus jamais franchir en position de demandeur.

Les jours suivants furent parmi les plus tourmentés que Serge eût jamais vécus, partagé entre l'urgence médicale grandissante de sa mère et une fierté qui, malgré la nécessité, refusait de céder sans une dernière résistance. Il se surprit, certains soirs, à repasser en boucle chaque étape de sa relation avec Jacques, le ballon de football dans la cour de Fidjrossè, les nuits de révision partagées, la scène brutale du maquis d'Akpakpa, le silence glacial qui avait suivi pendant des années.

— Et s'il refuse ? demanda-t-il un soir à Tanya, cherchant peut-être, inconsciemment, une excuse pour reculer encore. Et s'il me claque la porte au nez, comme la dernière fois ?

— Alors tu auras au moins essayé, répondit-elle avec cette sagesse tranquille qu'elle tenait, en partie, de sa propre mère restée à Natitingou. Et tu n'auras rien à te reprocher. Mais je ne crois pas qu'il refusera, Serge. Pas pour une chose pareille. Pas pour la vie de Bernadette.

Cette conviction, que Tanya exprimait avec une assurance qu'elle ne ressentait qu'à moitié elle-même, finit par convaincre Serge de tenter cette démarche qu'il avait si longtemps repoussée. Il passa plusieurs nuits à préparer mentalement les mots qu'il emploierait, hésitant entre une lettre formelle, un appel téléphonique impersonnel, ou une visite en personne qui, bien que plus risquée, lui semblait finalement la seule option digne de l'ampleur de sa demande.

Il choisit, en définitive, de se rendre directement à la clinique principale que dirigeait désormais Jacques, préférant affronter le risque d'un refus immédiat plutôt que de prolonger davantage cette attente insupportable qui rongeait ses nuits depuis des semaines.

La veille de cette visite décisive, Serge se rendit une dernière fois au chevet de sa mère, la trouvant affaiblie mais lucide, installée sur la natte qui lui servait de lit depuis que la maladie avait rendu ses déplacements de plus en plus pénibles.

— Tu as l'air soucieux, mon fils, remarqua-t-elle, sa voix plus faible qu'autrefois mais toujours empreinte de cette perspicacité qui ne l'avait jamais quittée.

— Je vais voir Jacques, demain, avoua Serge, incapable de lui cacher plus longtemps la vérité. Pour lui demander de l'aide, pour tes soins.

Bernadette resta silencieuse un long moment, ses yeux fatigués fixés sur son fils avec une tendresse mêlée d'inquiétude.

— Tu es sûr de vouloir faire ça, Serge ? Après tout ce qui s'est passé entre vous ?

— Je n'ai plus le choix, maman. Et puis, tu m'as toujours dit qu'un homme se juge à ce qu'il fait quand personne ne regarde. Personne ne me regardera demain, sauf ma propre conscience. Et ma conscience me dit que ta vie compte plus que ma fierté.

Bernadette sourit faiblement, prenant la main de son fils dans la sienne avec une force qui semblait puiser dans ses dernières réserves.

— Alors vas-y, mon fils. Et quoi qu'il arrive, sache que je suis fière de toi. Je l'ai toujours été, et je le serai toujours, quelle que soit l'issue de cette démarche.

Serge quitta la maison de Fidjrossè cette nuit-là avec un mélange de résolution et d'appréhension qui ne le quitta pas jusqu'au lendemain matin.

Il ne dormit presque pas cette nuit-là, repassant sans cesse dans son esprit les différents scénarios possibles de cette rencontre à venir, Jacques l'accueillant froidement puis refusant net, Jacques éclatant en reproches amers avant de le chasser sans même l'écouter, ou, dans le meilleur des cas, Jacques trouvant en lui assez de générosité pour dépasser la rancœur du passé. Il se leva avant l'aube, incapable de rester allongé plus longtemps, et prépara méticuleusement les documents médicaux de sa mère qu'il comptait présenter comme preuve tangible de l'urgence de sa demande, les résultats d'analyses, les prescriptions, le récapitulatif des frais déjà engagés qui donnait une idée précise de l'ampleur du soutien nécessaire.

Tanya, réveillée par son agitation silencieuse, le rejoignit dans la cuisine exiguë alors qu'il rangeait ces documents dans une pochette usée.

— Tu es prêt ? demanda-t-elle, l'observant avec une tendresse inquiète.

— Je ne crois pas qu'on puisse vraiment être prêt pour une chose pareille, répondit Serge avec un sourire triste. Mais je n'ai plus le luxe d'attendre de l'être.

Elle l'embrassa longuement avant qu'il ne parte, comme pour lui insuffler un peu du courage qu'elle-même peinait à rassembler face à l'incertitude de cette journée décisive, et le regarda s'éloigner vers l'arrêt de taxi-moto le plus proche, sans savoir encore que cette démarche allait marquer le début d'un engrenage dont ni l'un ni l'autre ne mesurait, à cet instant précis, toute l'ampleur des conséquences à venir.

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