Bibliothèque
Français
Chapitres
Paramètres

L'héritier sauvé

La nouvelle du renvoi tomba un mardi matin, quelques semaines à peine après les résultats de décembre, sous la forme d'une convocation administrative que Jacques trouva glissée sous la porte de sa chambre universitaire, une chambre qu'il n'occupait que pour la forme, dormant le plus souvent dans la villa familiale de Cocotiers. Son classement général l'avait sauvé de justesse, mais la biochimie, module éliminatoire à la FSS, exigeait une validation séparée : il venait d'échouer pour la deuxième fois consécutive à l'examen de rattrapage. Le doyen de la faculté, un homme intraitable sur les questions de discipline académique, y annonçait sans détour qu'un troisième échec entraînerait son exclusion pure et simple.

Jacques resta un long moment assis sur son lit, la convocation entre les mains, incapable pour la première fois de sa vie d'esquiver la réalité par un haussement d'épaules ou une pirouette. Ce n'était pas la peur de décevoir son père qui l'assommait ainsi, il savait, avec une certitude presque cynique, que son père trouverait une solution, achèterait une place ailleurs, dans une école privée quelconque où l'argent suffirait à faire oublier les mauvaises notes. Non, ce qui le terrassait, c'était autre chose : l'idée, confuse mais tenace, qu'il allait perdre Serge. Que leurs chemins, réunis par miracle à la FSS après des années de séparation scolaire, allaient de nouveau diverger, et cette fois, peut-être, pour de bon.

Il se rendit chez Serge ce soir-là, la convocation froissée dans sa poche, et resta un long moment silencieux devant la porte de la chambre exiguë d'Akpakpa avant de se décider à frapper.

— Tu as une tête d'enterrement, remarqua Serge en ouvrant, un cahier de physiologie encore à la main.

Jacques ne répondit pas tout de suite. Il s'assit sur le bord du lit, tendit la convocation à son ami, et attendit, les yeux rivés sur le sol en ciment brut, le verdict qu'il redoutait plus que celui du doyen lui-même.

Serge lut le document deux fois, lentement, puis releva les yeux vers Jacques avec une expression que celui-ci ne lui connaissait pas, un mélange de colère et d'une tendresse presque fraternelle.

— Tu es en train de tout gâcher, Jacques. Pas parce que tu es stupide, tu ne l'es pas, je le sais mieux que quiconque. Mais parce que tu n'as jamais eu besoin d'essayer, et maintenant que tu en as besoin, tu ne sais même pas comment faire.

— Alors apprends-moi, dit Jacques, et il y avait dans sa voix une sincérité que Serge ne lui avait jamais entendue, pas même dans leurs confidences d'enfance sous la lampe à pétrole de Fidjrossè. Apprends-moi à travailler comme tu le fais. Je ferai n'importe quoi. Je ne veux pas être renvoyé. Je ne veux pas te perdre de vue encore une fois.

Ainsi commencèrent, dès le lendemain, des séances de révision que Serge imposa avec la rigueur d'un sergent instructeur, quatre heures chaque soir, sans exception, sans négociation possible sur les caprices dont Jacques avait usé et abusé toute sa vie. Il n'était plus question de scooter, de sorties entre amis fortunés, ni même des visites impromptues à la maison secondaire d'Ouidah. Pendant six semaines, la chambre d'Akpakpa devint le seul horizon de Jacques Johnson, réduit à réciter des cycles métaboliques et des chaînes de réactions enzymatiques sous l'œil impitoyable de son ami.

— Tu recommences, soupirait Serge devant une énième confusion entre glycolyse et néoglucogenèse. Concentre-toi. Ce n'est pas si compliqué si tu arrêtes de penser à autre chose.

— Facile à dire pour toi, qui n'as jamais rien eu d'autre en tête, rétorquait Jacques, mi-agacé mi-admiratif devant cette discipline qu'il découvrait, stupéfait, capable d'exister en dehors des contraintes qu'on lui avait toujours épargnées.

Mais peu à peu, sous cette pression inhabituelle, quelque chose céda en Jacques, non pas seulement dans sa compréhension de la biochimie, encore hésitante, mais dans son rapport même à l'effort. Il découvrit, avec une stupeur presque enfantine, la satisfaction particulière de comprendre enfin un mécanisme qu'il avait cru, pendant des années, hors de sa portée, non par manque d'intelligence, mais par manque d'habitude à se battre pour quoi que ce soit.

— Tu vois, lui dit un soir Serge, en refermant son cahier après une séance particulièrement éprouvante, ce n'est pas si terrible de devoir mériter quelque chose.

Jacques ne répondit rien, mais quelque chose dans son regard, cette nuit-là, ressemblait à une reconnaissance qu'il n'aurait jamais su formuler à voix haute, la reconnaissance muette d'un homme à qui l'on venait, pour la première fois, de refuser un privilège, et qui en ressortait, contre toute attente, grandi.

Les résultats de rattrapage tombèrent en février. Jacques obtint la moyenne, de justesse, mais suffisamment pour échapper à l'exclusion que le doyen avait promise. Il retrouva Serge à la sortie de l'amphithéâtre où les notes venaient d'être affichées, et le prit dans ses bras sans un mot, sous le regard amusé des autres étudiants qui ne comprenaient rien à l'intensité de cette étreinte entre l'héritier insouciant et le boursier austère.

— Je te dois tout, dit enfin Jacques, la voix étranglée par une émotion qu'il peinait à contenir. Sans toi, mon père m'aurait déjà retiré de la fac. J'aurais fini directeur adjoint d'une entreprise de son ami, à végéter derrière un bureau que je n'aurais jamais mérité.

— Tu ne me dois rien, répondit Serge, sincèrement gêné par tant de gratitude. Tu as travaillé. C'est toi qui as réussi, pas moi.

Mais Jacques, lui, ne l'entendait pas ainsi. Dans son esprit, une dette venait de naître ce jour-là, une dette d'un genre différent de celle, financière, qui s'installerait des années plus tard entre eux, mais une dette tout de même, aussi lourde et aussi tenace : celle d'un homme sauvé, qui se jura, dans le secret de sa conscience, de rendre un jour à Serge tout ce qu'il venait de recevoir de lui.

Rien, dans cet instant de joie simple et de camaraderie retrouvée, ne laissait présager que cette même loyauté allait bientôt se retourner contre eux.

Le père de Jacques, informé du sauvetage in extremis de son fils, convoqua Serge quelques jours plus tard à la villa de Cocotiers, une invitation aussi inattendue qu'intimidante pour un jeune homme qui n'avait jamais franchi le portail électrique de cette maison qu'en compagnie de son ami, jamais en visiteur officiel reçu au salon.

Monsieur Johnson l'accueillit dans un fauteuil de cuir, un verre de whisky à la main, l'examinant de la tête aux pieds avec l'attention froide d'un homme habitué à jauger les gens en quelques secondes.

— On me dit que c'est grâce à toi que mon fils n'a pas été renvoyé, commença-t-il, sans préambule ni chaleur.

— Jacques a travaillé, monsieur. Je n'ai fait que l'aider à s'organiser.

— Ne sois pas modeste, ça ne sert à rien avec moi. Combien veux-tu ?

Serge sentit une chaleur désagréable lui monter au visage, non de gêne, mais d'une colère froide qu'il maîtrisa avec peine.

— Je ne veux rien, monsieur Johnson. Jacques est mon ami. On ne fait pas payer ses amis.

Le père de Jacques haussa un sourcil, visiblement peu habitué à ce genre de refus, puis esquissa un sourire qui n'atteignit jamais ses yeux.

— Tout le monde a un prix, jeune homme. Toi peut-être plus tard que d'autres. Mais tu l'auras, comme tout le monde.

Cette phrase, prononcée avec l'assurance tranquille d'un homme habitué à avoir toujours raison, resta gravée dans la mémoire de Serge bien après qu'il eut quitté la villa, refusant même le chauffeur qu'on lui proposait pour le raccompagner à Akpakpa. Il marcha longtemps ce soir-là, ressassant ces mots avec une obstination qu'il ne s'expliquait pas encore tout à fait, comme si quelque chose, au fond de lui, avait déjà pressenti qu'ils se révéleraient un jour prophétiques.

Il ne raconta jamais cette conversation à Jacques. Par pudeur, d'abord, mais aussi parce qu'il refusait de laisser une phrase aussi cynique entacher la joie sincère de leur amitié retrouvée.

En rentrant à Akpakpa, il retrouva ses camarades de chambre attablés autour d'un plat de riz partagé à quatre, comme chaque soir, et se joignit à eux sans un mot sur la soirée qu'il venait de vivre. L'un d'eux, Firmin, un étudiant en pharmacie originaire de Parakou, remarqua tout de même son air absent.

— Tu reviens de chez les Johnson et tu fais cette tête ? Ils t'ont proposé un poste dans une de leurs cliniques, c'est ça ?

— Ils m'ont proposé de l'argent, répondit Serge, en s'asseyant lourdement sur sa natte. J'ai refusé.

Firmin siffla entre ses dents, incrédule.

— Tu es fou. Tu sais combien de mois de loyer ça t'aurait payé ?

— Je sais. Mais je ne veux rien devoir à cet homme. Rien du tout.

Les autres échangèrent un regard, habitués depuis longtemps à cette fierté presque excessive qui habitait leur camarade, cette manière qu'il avait de refuser systématiquement tout ce qui ressemblait, de près ou de loin, à une aumône. Ils ne comprenaient pas toujours cette rigueur, eux qui auraient accepté sans hésiter la moindre aide venue d'une famille aussi fortunée. Mais ils respectaient Serge, sa constance, cette manière qu'il avait de vouloir tout construire par lui-même, brique après brique, comme s'il craignait qu'un seul geste de faiblesse ne finît par tout effondrer.

Il reprit ses gardes bénévoles au CNHU et ses révisions nocturnes comme si de rien n'était. Cette phrase resterait pourtant, tapie quelque part dans sa mémoire, prête à ressurgir le jour où Jacques Johnson viendrait, à son tour, réclamer son dû.

Téléchargez l'application maintenant pour recevoir la récompense
Scannez le code QR pour télécharger l'application Hinovel.