La FSS
L'amphithéâtre A de la Faculté des Sciences de la Santé (FSS) sentait la craie humide et la peinture écaillée. Serge Hounsou s'y installa, ce premier jour, au tout premier rang, non par excès de zèle, mais parce qu'il avait compris, dès le lycée, qu'un boursier n'avait droit à aucune distraction, pas même celle de regarder par la fenêtre.
Autour de lui, deux cent trente étudiants se pressaient pour une seule promotion dont, chacun le savait, à peine un tiers verrait la deuxième année. La sélection à la FSS était impitoyable, et Serge en connaissait le prix mieux que quiconque : sa bourse ne couvrait que les frais de scolarité, pas le loyer de la chambre qu'il partageait avec trois autres étudiants à Akpakpa, ni les repas qu'il sautait parfois pour économiser de quoi acheter les polycopiés hors de prix vendus à l'entrée du campus.
— Tu comptes vraiment t'asseoir devant, toi ? avait lâché une voix amusée, quelques rangs derrière.
Jacques Johnson, arrivé en retard comme à son habitude, s'était affalé sur un banc du fond avec la nonchalance d'un homme qui n'avait jamais eu à se battre pour une place, pas même à l'université. Serge s'était retourné, un sourire aux lèvres malgré la fatigue de sa nuit de révision.
— Quelqu'un doit bien entendre ce que dit le professeur, avait-il répondu. Toi, apparemment, tu comptes sur moi pour ça.
— Exactement. À quoi servirait notre amitié, sinon ?
Le professeur d'anatomie, un homme sec à la voix tonitruante réputé pour éliminer la moitié de l'amphithéâtre dès le premier semestre, entra à cet instant, mettant fin à leur échange. Serge se pencha aussitôt sur son cahier, la plume déjà en mouvement, tandis que Jacques, trois rangs plus loin, griffonnait distraitement le nom d'une fille qu'il avait remarquée à l'inscription, sans se soucier une seconde du cours qui commençait.
Les premières semaines confirmèrent ce que Serge redoutait et espérait à la fois : la médecine exigeait de lui un sacrifice total, et il était prêt à le consentir. Il se leva chaque matin à quatre heures pour réviser avant les cours, resta chaque soir à la bibliothèque jusqu'à l'heure de fermeture, et refusa systématiquement les sorties auxquelles Jacques tentait de l'entraîner, les bars de Fidjrossè, les soirées organisées par les fils de bonnes familles que Jacques fréquentait désormais, les week-ends à Ouidah dans la maison secondaire des Johnson.
— Tu vas t'épuiser avant même les partiels, s'inquiétait parfois Jacques, débarquant à l'improviste dans la chambre exiguë que Serge partageait à Akpakpa, une bouteille de jus de bissap à la main comme unique excuse à sa visite.
— Et toi, tu vas redoubler avant même d'avoir ouvert un livre, rétorquait Serge sans lever les yeux de ses notes.
Ce n'était pas tout à fait faux. Jacques traversait la faculté avec la légèreté de quelqu'un qui savait, au fond de lui, que l'échec n'aurait jamais de conséquences réelles, son père trouverait toujours un arrangement, une place dans une clinique privée, un poste administratif qui ne demanderait ni diplôme ni compétence. Mais il y avait, dans cette indifférence affichée, quelque chose que Serge seul devinait : une blessure ancienne, celle d'un fils qui n'avait jamais eu besoin de mériter quoi que ce soit, et qui, à force, avait cessé de croire qu'il en était capable.
— Tu sais, lui confia un soir Jacques, allongé sur le lit de fortune de Serge pendant que celui-ci révisait la biochimie à la lueur d'une lampe torche, toi au moins, quand tu réussis quelque chose, tu sais que c'est à cause de toi. Moi, je ne saurai jamais.
Serge avait reposé son stylo, surpris par cette soudaine gravité chez un ami qu'il croyait connaître par cœur.
— Alors travaille. Prouve-le, pour une fois.
Jacques avait ri, comme il riait toujours quand une vérité le touchait de trop près, et avait changé de sujet. Mais quelque chose, ce soir-là, avait commencé à germer en lui, un désir confus de mériter, lui aussi, quelque chose par lui-même.
Les premiers résultats du semestre tombèrent en décembre, affichés sur un grand tableau de liège à l'entrée de l'amphithéâtre, devant lequel se pressait chaque année une foule d'étudiants tétanisés. Serge s'y rendit seul, à l'aube, pour éviter la cohue, il préférait affronter son destin sans témoins. Son nom figurait en troisième position sur deux cent trente inscrits. Il resta un long moment immobile devant le tableau, sentant une joie sourde et silencieuse monter en lui, celle d'un homme qui venait de gagner, une fois de plus, le droit de continuer à se battre.
Jacques, lui, découvrit son nom bien plus bas dans la liste, tout juste au-dessus de la barre fatidique qui séparait les admis des recalés. Il ne dit rien à personne, rangea le résultat dans un coin de sa mémoire avec la légèreté coutumière qu'il affichait devant les échecs, et se dirigea tout droit vers la cafétéria du campus, où il savait que Serge, comme chaque matin, prendrait un café bien trop sucré avant les cours.
— Troisième, annonça Serge en guise de bonjour, sans pouvoir retenir un sourire.
— Je sais, j'ai vu. Je suis fier de toi, dit Jacques, et il semblait sincère, car il l'était. Moi, je suis passé de justesse. Encore une fois grâce à je ne sais quel miracle.
— Ce n'est pas un miracle, Jacques. C'est le minimum que tu pourrais faire si tu daignais ouvrir un livre avant la veille des examens.
Jacques haussa les épaules, but une gorgée du café de son ami sans lui demander la permission, et changea aussitôt de sujet, comme il le faisait chaque fois que la conversation s'aventurait trop près d'une vérité qu'il préférait ne pas regarder en face.
— Tu as vu la nouvelle en médecine générale ? demanda-t-il, une lueur différente dans le regard. Celle qui est arrivée la semaine dernière, en troisième année ? Toute la fac ne parle que d'elle.
Serge secoua la tête, indifférent. Il n'avait ni le temps ni l'envie de s'intéresser aux rumeurs qui traversaient les couloirs de la FSS, sa vie tenait tout entière entre les pages de ses cahiers et les gardes qu'il commençait, cette année-là, à effectuer bénévolement au CNHU pour se familiariser avec le monde hospitalier qui l'attendait.
— Je ne l'ai pas vue, non.
— Tu vas la voir, répondit Jacques avec un sourire qui, rétrospectivement, ressemblait déjà à une promesse qu'il se faisait à lui-même. Crois-moi, on ne peut pas la manquer.
Il ne croyait pas si bien dire. Ni l'un ni l'autre ne savait encore que cette femme dont on chuchotait déjà le nom dans les couloirs de la faculté allait, dans les mois à venir, redessiner entièrement la carte de leur amitié, et que le premier à croiser son regard ne serait pas celui qui, ce jour-là devant la cafétéria, s'en croyait déjà le plus certain.
Ce fut Serge, deux semaines plus tard, penché sur un cadavre de dissection au troisième étage du pavillon d'anatomie, qui leva les yeux et vit pour la première fois Tanya Gomez, debout dans l'encadrement de la porte, cherchant visiblement la salle où devait se dérouler son propre cours. Il ne sut jamais dire, plus tard, ce qui l'avait frappé en premier chez elle, la gravité tranquille de son regard, ou cette manière qu'elle eut, en croisant le sien, de ne pas détourner les yeux comme le faisaient tant d'autres étudiantes intimidées par le silence pesant de la salle de dissection.
— Vous cherchez l'amphithéâtre B ? demanda-t-il, reposant son scalpel.
— C'est si visible que ça, que je suis perdue ?
— Un peu, oui, répondit Serge avec un sourire qu'il ne se connaissait pas lui-même, un sourire qu'il n'avait, jusque-là, jamais eu l'occasion d'adresser à personne.
Il posa ses gants de dissection, essuya ses mains sur sa blouse et l'accompagna jusqu'au bout du couloir, lui expliquant au passage l'organisation labyrinthique du pavillon, les salles de travaux pratiques mal indiquées, les escaliers qui ne menaient nulle part, les professeurs à éviter le matin quand ils n'avaient pas encore pris leur café. Tanya l'écoutait avec une attention amusée, posant des questions précises, presque chirurgicales, qui trahissaient déjà l'esprit méthodique qui ferait d'elle, plus tard, l'une des meilleures étudiantes de sa promotion.
— Vous êtes en quelle année ? demanda-t-elle enfin, devant la porte de l'amphithéâtre B.
— Deuxième année. Comme vous serez bientôt, si vous survivez à celle-ci.
— C'est un encouragement, ça, ou un avertissement ?
— Les deux, dit Serge, et elle rit, d'un rire clair, sans retenue, qui resta suspendu dans le couloir bien après qu'elle eut disparu derrière la porte de l'amphithéâtre.
Il resta un instant immobile, sans très bien comprendre pourquoi son cœur battait un peu plus vite que d'ordinaire, avant de retourner à son cadavre de dissection et à ses cahiers de notes, comme si de rien n'était, comme si ce bref échange de couloir n'allait pas, dans les mois à venir, bouleverser tout ce qu'il croyait savoir de sa propre vie, et de celle de son meilleur ami.
Ce désir confus qui avait germé chez Jacques, ce soir-là dans la petite chambre d'Akpakpa, allait bientôt se fixer, non sur ses études, mais sur cette même jeune femme dont le nom circulait déjà, avec admiration, dans tous les couloirs de la faculté. Un simple hasard de couloir et de porte entrouverte suffirait, dans les mois à venir, à fissurer quinze années d'une loyauté que ni l'un ni l'autre n'aurait crue si fragile.
