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Jacques courtise sans savoir qu'il a déjà perdu

L'été arriva sur Cotonou avec sa chaleur moite et ses averses imprévisibles, marquant pour Jacques Johnson le début de ce qu'il considérait, dans l'euphorie de ses illusions, comme la conquête la plus importante de sa vie. Ignorant tout du secret qui liait déjà Serge et Tanya depuis plusieurs mois, il redoubla d'attentions envers la jeune femme, convaincu que sa patience et sa constance finiraient, tôt ou tard, par être récompensées.

Il organisa, pour l'anniversaire de Tanya, une petite fête à laquelle il convia leurs amis communs de la faculté, louant pour l'occasion la terrasse d'un restaurant en bord de lagune que Tanya n'aurait jamais pu s'offrir seule. Il avait tout prévu dans les moindres détails, la musique qu'elle aimait, le gâteau à la noix de coco dont elle lui avait un jour vanté les mérites en passant, presque distraitement, une conversation qu'il avait pourtant retenue avec un soin touchant.

— Tu n'étais pas obligé de faire tout ça, lui dit Tanya, sincèrement émue malgré le malaise grandissant qu'elle ressentait face à tant de générosité qu'elle savait ne jamais pouvoir lui rendre de la manière qu'il espérait.

— Bien sûr que si, répondit Jacques avec cette légèreté qui masquait, chez lui, une sincérité bien plus profonde qu'il ne le laissait paraître. Tu mérites qu'on célèbre ton existence comme il se doit.

Serge, présent parmi les invités à la demande insistante de Jacques, observa toute la soirée cette scène avec un malaise qu'il peinait à dissimuler, assistant, impuissant, à la générosité sincère de son meilleur ami envers la femme qu'il aimait en secret, incapable de trouver le moindre prétexte pour s'éclipser sans éveiller les soupçons.

— Tu es bien silencieux, ce soir, remarqua Jacques, venant s'asseoir près de lui alors que la soirée touchait à sa fin et que les invités commençaient à se disperser. Tout va bien ?

— Fatigue de garde, mentit Serge, la gorge nouée par cette question anodine qui, dans d'autres circonstances, n'aurait suscité aucune gêne entre eux.

— Tu devrais te ménager davantage. On ne sert à rien, épuisé, répondit Jacques avec une sollicitude fraternelle qui ne fit qu'aggraver le remords de Serge.

Il regarda son ami s'éloigner pour raccompagner Tanya, incapable de détacher son regard de cette scène qui aurait dû, en toute logique, ne rien lui inspirer d'autre que de la joie pour son meilleur ami, et qui, pourtant, le déchirait d'une jalousie qu'il avait honte de ressentir.

Les semaines suivantes virent Jacques multiplier les initiatives romantiques avec une constance touchante, ignorant tout du gouffre qui se creusait, jour après jour, entre les sentiments qu'il projetait sur Tanya et la réalité de ce qu'elle éprouvait réellement. Il l'invita à un concert dans un des rares établissements de Cotonou proposant de la musique live de qualité, lui offrit un livre de poésie qu'il n'avait, en réalité, jamais lu lui-même mais qu'un vendeur lui avait assuré être le préféré des jeunes femmes cultivées, et proposa même, dans un élan qui surprit jusqu'à ses propres amis, de financer un stage d'observation médicale dans un hôpital réputé de la sous-région pour l'été suivant.

— C'est beaucoup trop, Jacques, protesta Tanya, réellement bouleversée par tant de générosité désintéressée. Je ne peux pas accepter une chose pareille.

— Pourquoi pas ? Ça t'aiderait pour ton projet, non ? Ce fameux hôpital à Natitingou dont tu rêves. Un bon stage pourrait faire toute la différence pour ton dossier.

Cette attention aux détails, cette mémoire fidèle de ses moindres confidences, touchait Tanya d'une manière qui aggravait encore sa culpabilité. Elle savait, avec une clarté douloureuse, que Jacques méritait une femme capable de lui rendre, avec la même sincérité, tout ce qu'il donnait sans compter, et qu'elle n'était pas, ni ne serait jamais, cette femme-là.

— Jacques, dit-elle enfin, rassemblant tout le courage dont elle disposait, il faut qu'on parle. Vraiment parle.

Le visage de Jacques, jusque-là illuminé par cette joie sincère qui l'habitait depuis des mois, se figea légèrement, comme s'il pressentait déjà, sans se l'avouer, ce qui allait suivre.

— Je t'écoute, dit-il, la voix soudain plus grave.

Mais au moment précis où Tanya s'apprêtait à rassembler les mots qu'elle avait répétés tant de fois dans le secret de sa chambre, le téléphone de Jacques sonna, un appel urgent de sa mère, annonçant que son père venait d'être admis en urgence à la clinique familiale pour un malaise cardiaque. Jacques s'excusa précipitamment, promettant de reprendre cette conversation dès que possible, et disparut dans la nuit sans que Tanya n'ait eu le temps de prononcer la vérité qu'elle portait depuis des mois comme un poids insupportable.

Le père de Jacques se remit de son malaise, mais cet incident, aussi bref fût-il, ébranla profondément l'assurance tranquille que Jacques affichait jusque-là face à l'existence. Confronté pour la première fois à la fragilité de celui qu'il avait toujours considéré comme invincible, il se rapprocha de Tanya avec une intensité redoublée dans les semaines qui suivirent, cherchant auprès d'elle un réconfort qu'il ne savait exprimer autrement que par une générosité toujours plus grande.

Tanya, voyant sa vulnérabilité sincère, repoussa une fois de plus la conversation qu'elle savait pourtant urgente, non par lâcheté, se disait-elle pour se rassurer, mais par une compassion légitime envers un homme traversant une épreuve familiale difficile. Elle se convainquit qu'elle attendrait un moment plus propice, une fois l'inquiétude de Jacques apaisée, sans se douter que ce report, comme tous les précédents, ne ferait qu'aggraver la douleur inévitable de la révélation à venir.

Serge, de son côté, assistait à cette procrastination mutuelle avec une angoisse grandissante, sentant le poids du secret devenir chaque jour plus lourd à porter.

Un soir, alors que Jacques traversait une période particulièrement éprouvante à cause de l'état de santé fragile de son père, il vint frapper sans prévenir à la porte de Serge, cherchant auprès de son ami d'enfance un réconfort que même Tanya, malgré toute sa bienveillance, ne pouvait lui offrir de la même manière.

— J'ai peur, Serge, avoua-t-il, assis sur le lit étroit de la chambre d'Akpakpa, dépouillé pour une fois de toute la désinvolture qui le caractérisait habituellement. Peur de le perdre. Peur de devoir reprendre ses affaires sans être prêt. Peur, même, que Tanya se lasse de moi si je continue à être aussi absent, aussi préoccupé.

— Elle ne se lassera pas de toi pour ça, Jacques, répondit Serge, chaque mot lui coûtant un effort immense tant il connaissait la vérité qui se cachait derrière cette inquiétude infondée.

— Tu crois vraiment qu'elle m'aime, toi ? demanda Jacques, avec une vulnérabilité rare. Parfois j'ai l'impression qu'elle est ailleurs, même quand elle est avec moi. Comme si son esprit était retenu par quelqu'un d'autre.

Ces mots, prononcés sans malice aucune, transpercèrent Serge d'une culpabilité si vive qu'il dut détourner le regard pour ne pas trahir son trouble.

— Tu te fais des idées, dit-il enfin, la voix moins assurée qu'il ne l'aurait voulu. Elle traverse peut-être simplement une période difficile, elle aussi. Les études, la distance avec sa famille à Natitingou...

— Tu as raison, sans doute, soupira Jacques, cherchant visiblement à se rassurer lui-même. Je m'inquiète pour rien. C'est juste que... tu es mon seul repère stable, Serge, dans tout ça. Mon père fragile, une histoire d'amour encore incertaine, toi, au moins, tu ne changes jamais. Tu es la seule chose dont je suis absolument certain dans ma vie.

Cette déclaration, d'une sincérité désarmante, résonna longtemps dans l'esprit de Serge bien après le départ de Jacques cette nuit-là. Il resta assis sur son lit, incapable de trouver le sommeil, mesurant enfin toute l'ampleur de ce qu'il s'apprêtait à briser, non seulement une histoire d'amour naissante, mais la certitude même sur laquelle Jacques semblait avoir bâti tout le reste de son existence fragilisée.

Il songea, cette nuit-là, à renoncer purement et simplement à Tanya, à s'effacer, à la laisser à Jacques comme un cadeau silencieux offert à l'amitié la plus précieuse de sa vie. Mais cette pensée, aussi noble parût-elle sur le moment, se heurtait à une réalité qu'il ne pouvait ignorer : il ne s'agissait plus seulement de son propre cœur, mais de celui de Tanya également, qui avait fait son choix avec autant de conviction que lui.

Il comprit, cette nuit-là, qu'aucune solution ne permettrait d'épargner tout le monde à la fois.

Le lendemain matin, Serge se rendit au chevet de Bernadette, sa mère, cherchant une fois de plus dans sa sagesse tranquille une réponse à ce dilemme qui le rongeait sans relâche.

— Tu n'as toujours pas parlé à Jacques, devina-t-elle, sans même qu'il n'ait besoin de le confirmer, en le voyant s'asseoir lourdement sur le tabouret bancal de la cuisine.

— Comment lui dire, maman ? Son père est malade. Il traverse déjà tellement de choses. Ce n'est jamais le bon moment.

— Il n'y aura jamais de bon moment, mon fils, répondit Bernadette avec cette lucidité simple qui ne l'avait jamais trahie. Plus tu attends, plus la blessure sera profonde quand elle finira par s'ouvrir, et elle s'ouvrira, d'une manière ou d'une autre. Le silence ne referme jamais une plaie, il ne fait que la cacher aux yeux de tous, y compris aux tiens.

— J'ai peur de le perdre, avoua Serge, la voix brisée par une angoisse qu'il ne s'était encore jamais permis d'exprimer aussi ouvertement.

— Tu risques de le perdre bien plus sûrement en continuant à te taire qu'en lui disant la vérité aujourd'hui, dit sa mère en posant une main ferme sur son épaule. Un ami qui mérite ce nom pardonne, avec le temps, un amour sincère. Ce qu'il ne pardonnera jamais, c'est d'avoir été trompé pendant des mois par celui en qui il avait toute confiance.

Ces mots, d'une clairvoyance presque prophétique, résonnèrent en Serge avec une force qu'il ne parvint pas à ignorer. Il quitta la maison de sa mère ce matin-là avec une résolution nouvelle, décidé cette fois à ne plus laisser passer une seule occasion de parler à Jacques, sans se douter que le destin, impatient de sa propre lenteur, allait bientôt se charger lui-même de précipiter cette révélation, d'une manière que ni lui ni Tanya n'auraient jamais pu anticiper.

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