Le poids de la dette
Les années qui suivirent la naissance de Kylie virent la dette de Serge envers Jacques croître silencieusement, alimentée par les besoins médicaux constants de Bernadette dont l'état, bien que stabilisé, nécessitait un suivi coûteux et permanent. Serge, malgré des promotions méritées qui le virent gravir peu à peu les échelons de la hiérarchie hospitalière, ne parvenait jamais à dégager les surplus nécessaires pour entamer le remboursement de cette somme qui, année après année, continuait de s'accumuler sur les registres discrets tenus par Maître Kponou.
— Combien devons-nous, maintenant ? demanda un soir Tanya, alors qu'ils faisaient, comme chaque fin de mois, le bilan de leurs finances autour de la table familiale où Kylie, âgée de trois ans déjà, dessinait tranquillement dans un coin avec des crayons de couleur usés jusqu'à la corde.
— Je n'ose même plus calculer le total exact, avoua Serge, la fatigue perceptible dans sa voix. Chaque séance de dialyse, chaque médicament, chaque consultation spécialisée s'additionne. Je crois qu'on approche des dix millions de francs CFA, peut-être plus.
Ce chiffre, prononcé à voix haute pour la première fois, sembla peser physiquement sur les épaules du jeune couple, conscient qu'une telle somme dépassait de très loin tout ce que leurs salaires cumulés pourraient jamais leur permettre de rembourser dans un avenir prévisible, même en vivant dans la plus stricte austérité pendant des décennies.
— On devrait peut-être lui proposer un échéancier, suggéra Tanya. Même symbolique. Juste pour montrer notre bonne volonté.
— Je lui en ai déjà parlé, il y a quelques mois, répondit Serge. Il m'a dit de ne pas m'inquiéter, que rien ne pressait. Mais cette gentillesse apparente m'inquiète plus que si Jacques avait exigé un remboursement immédiat. J'ai l'impression qu'il attend quelque chose, sans savoir quoi exactement.
Cette intuition, que Serge peinait à formuler clairement mais qui le hantait néanmoins depuis plusieurs mois, trouvait un écho troublant dans le comportement de Jacques lors de leurs rares rencontres, une politesse froide et calculée, dénuée de toute chaleur mais aussi de toute impatience apparente, comme si le temps ne représentait, pour lui, aucune contrainte véritable.
• • •
Kylie grandissait cependant loin de ces préoccupations financières qui pesaient sur ses parents, choyée par une famille modeste mais aimante qui mettait un point d'honneur à lui offrir, malgré les contraintes budgétaires, une enfance aussi heureuse et stimulante que possible. Elle manifestait, dès son plus jeune âge, une curiosité insatiable pour les livres que Tanya lui rapportait de la bibliothèque de l'hôpital, et une précocité intellectuelle qui emplissait ses parents d'une fierté sincère.
— Elle sera médecin, comme toi, prédit un jour Bernadette, observant sa petite-fille tenter laborieusement de déchiffrer les lettres d'un livre d'images bien trop avancé pour son âge. Ou avocate. Elle a l'esprit vif, cette petite.
— Elle sera ce qu'elle voudra être, répondit Serge avec une tendresse infinie, soulevant sa fille dans ses bras pour la faire tournoyer joyeusement, provoquant chez elle des éclats de rire cristallins qui, invariablement, effaçaient pour un instant toutes les préoccupations qui pesaient sur son père.
John Johnson, de son côté, grandissait dans un univers radicalement différent, entouré de nounous et de précepteurs privés, comblé de jouets coûteux et d'attentions matérielles que sa fortune familiale rendait possibles sans effort, mais recevant, selon les rares échos qui parvenaient jusqu'à Serge par l'intermédiaire de connaissances communes, une affection paternelle plus mesurée, Jacques semblant réserver l'essentiel de son énergie à la gestion toujours plus exigeante de son empire familial grandissant.
• • •
Ce fut lors du quatrième anniversaire de Kylie, célébré modestement dans la cour familiale de Fidjrossè avec un gâteau préparé par Bernadette elle-même et quelques invités proches, que Serge reçut un appel qui allait, sans qu'il ne le sache encore, marquer un tournant décisif dans cette histoire de dette silencieuse.
— Serge, dit la voix de Jacques au téléphone, sans préambule ni chaleur particulière. J'aimerais qu'on se voie. Bientôt, si possible. J'ai quelque chose d'important à discuter avec toi.
— Bien sûr, répondit Serge, sentant immédiatement une appréhension sourde s'installer au creux de son estomac face à cette demande inattendue, formulée d'un ton qu'il ne parvenait pas à interpréter clairement. C'est à propos de la dette ?
— En quelque sorte, oui, répondit Jacques, laconique. Disons plutôt que c'est à propos de l'avenir. Le tien, et celui de ta fille.
Cette dernière phrase, prononcée avec une froideur calculée qui glaça instantanément le sang de Serge, résonna longtemps après que Jacques eut raccroché, laissant Serge planté au milieu de la fête d'anniversaire de sa fille, incapable pour un instant de retrouver la joie insouciante qui avait animé cette célébration quelques minutes plus tôt.
— Que se passe-t-il ? demanda Tanya, remarquant immédiatement le trouble soudain qui avait envahi le visage de son mari.
— Je ne sais pas, répondit Serge, son regard se posant involontairement sur Kylie qui riait aux éclats, entourée de ses jeunes cousins, totalement inconsciente de l'ombre qui venait, en cet instant précis, de s'étendre sur son propre avenir. Mais j'ai un très mauvais pressentiment, Tanya. Un très mauvais pressentiment.
• • •
Les jours qui séparèrent cet appel de la rencontre effectivement fixée par Jacques furent parmi les plus angoissants que Serge eût connus depuis l'annonce du diagnostic de sa mère. Il tenta, en vain, d'imaginer ce que Jacques pouvait bien vouloir discuter concernant l'avenir de Kylie, une proposition de parrainage scolaire, peut-être, ou une aide supplémentaire dont les modalités auraient évolué. Il se raccrocha à ces hypothèses les plus rassurantes, refusant d'envisager la possibilité, pourtant tenace au fond de son esprit, que quelque chose de bien plus sombre ne se préparait.
— Tu devrais peut-être demander à un avocat de t'accompagner, suggéra Tanya, elle-même rongée par une inquiétude qu'elle peinait à dissimuler. Juste au cas où.
— Je ne peux pas me permettre un avocat, Tanya, tu le sais bien. Et puis, ça donnerait l'impression que je m'attends au pire, que je ne fais plus confiance à Jacques après tout ce qu'il a fait pour nous. Je préfère y aller seul, et voir ce qu'il a vraiment à me dire.
Cette décision, dictée autant par la fierté que par la nécessité financière, laissa Tanya dans un état d'appréhension qu'elle tenta de dissimuler du mieux qu'elle put devant Kylie, qui, malgré son jeune âge, semblait percevoir intuitivement que quelque chose troublait ses parents ces derniers jours.
— Papa est triste ? demanda-t-elle un soir, alors que Serge la bordait dans son petit lit, le visage encore marqué par des heures de réflexion angoissée.
— Papa va bien, ma chérie, mentit-il doucement, déposant un baiser sur son front. Papa a juste beaucoup de travail en ce moment. Dors bien, mon trésor.
Il resta un long moment après qu'elle se fut endormie, contemplant son visage paisible à la lueur d'une petite veilleuse, incapable de chasser de son esprit la conviction grandissante que cette rencontre à venir avec Jacques allait bouleverser, d'une manière ou d'une autre, l'existence tranquille qu'il s'efforçait, malgré toutes les difficultés, de construire pour sa fille.
• • •
Bernadette elle-même, informée par Serge de cet appel mystérieux, exprima une inquiétude qu'elle ne chercha pas à dissimuler, sa méfiance instinctive envers les intentions véritables de Jacques n'ayant jamais complètement disparu malgré des années de générosité apparente.
— Je n'ai jamais complètement fait confiance à cette famille, avoua-t-elle à son fils, la voix teintée d'une gravité inhabituelle. Leur richesse leur donne un pouvoir que peu d'hommes savent résister à utiliser, tôt ou tard. Sois prudent, mon fils. Écoute ce qu'il a à te dire, mais ne t'engage à rien sans y avoir mûrement réfléchi.
— Je serai prudent, maman, promit Serge, bien qu'il sentît, au fond de lui, qu'aucune prudence ne pourrait véritablement le préparer à ce qui l'attendait, car un homme qui devait déjà tout à un autre, financièrement et moralement, disposait rarement, dans les faits, de la liberté nécessaire pour refuser ce qu'on exigerait de lui en retour.
Ce fut donc avec un mélange de résignation et d'appréhension que Serge se rendit, quelques jours plus tard, à la clinique Johnson. Cette rencontre allait le confronter à la demande la plus terrible qu'un père puisse jamais recevoir concernant l'avenir de son enfant.
Avant de partir, il s'arrêta une dernière fois devant la porte de la chambre de Kylie, la regardant dormir paisiblement, ses petits poings serrés contre son oreiller comme elle le faisait depuis toute petite. Il resta ainsi de longues minutes, gravant dans sa mémoire cette image d'innocence tranquille, comme si une part de lui pressentait déjà qu'il s'apprêtait à franchir un seuil au-delà duquel rien ne serait plus jamais tout à fait pareil.
— Quoi qu'il arrive, murmura-t-il si bas que même le silence de la chambre endormie put à peine l'entendre, je te protégerai. Toujours.
Cette promesse, formulée dans l'obscurité d'une chambre d'enfant à la veille d'une rencontre dont il ignorait encore toute l'ampleur, allait bientôt se heurter à une réalité si cruelle que Serge lui-même, des années plus tard, se demanderait s'il avait vraiment eu le choix de la tenir.
