La proposition glaçante
Jacques le reçut cette fois-ci non pas dans son bureau directorial habituel, mais dans un salon privé attenant, plus intime, où deux fauteuils de cuir se faisaient face autour d'une table basse sur laquelle reposait déjà, Serge le remarqua immédiatement avec un malaise grandissant, une épaisse chemise cartonnée frappée du sceau de l'étude notariale de Maître Kponou.
— Assieds-toi, Serge, dit Jacques, sa voix dépourvue de toute chaleur mais aussi de toute hostilité apparente, comme s'il s'agissait d'une simple formalité administrative plutôt que d'une conversation aux conséquences potentiellement dévastatrices.
— Tu voulais me parler de l'avenir de Kylie, commença Serge, incapable de contenir plus longtemps l'angoisse qui le rongeait depuis plusieurs jours. J'ai passé des nuits blanches à me demander ce que ça signifiait.
Jacques ne répondit pas immédiatement, prenant tout son temps pour servir deux verres d'eau qu'il poussa vers Serge avec une politesse presque cérémonieuse, avant de s'installer confortablement dans son fauteuil, les mains jointes devant lui.
— Ta dette envers moi s'élève aujourd'hui à un peu plus de quatorze millions de francs CFA, annonça-t-il enfin, d'un ton parfaitement neutre, comme s'il énonçait une simple donnée comptable dénuée de toute charge émotionnelle. Un montant qui, je pense que nous en convenons tous les deux, dépasse largement tout ce que ton salaire, même conjugué à celui de Tanya, pourra jamais espérer rembourser de ton vivant.
Serge sentit son estomac se nouer face à ce chiffre, prononcé avec une froideur clinique qui contrastait cruellement avec la générosité apparente dont Jacques avait fait preuve pendant des années.
— Je sais que la somme est considérable, Jacques. Mais je continue à te rembourser, dès que je le peux. J'ai même commencé à mettre de côté, ce trimestre...
— Ce n'est pas une question de trimestre, Serge, l'interrompit Jacques avec une fermeté nouvelle. C'est une question de décennies. De plusieurs vies, probablement, si l'on considère la réalité de vos revenus actuels. Alors j'ai réfléchi à une solution. Une solution qui nous conviendrait à tous les deux, et qui effacerait cette dette une fois pour toutes.
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Jacques ouvrit alors la chemise cartonnée, en tirant plusieurs feuillets couverts d'une écriture juridique dense que Serge ne parvint pas, dans son trouble grandissant, à déchiffrer clairement à cette distance.
— Voici ce que je te propose, continua Jacques, son regard rivé sur celui de Serge avec une intensité qui ne laissait rien présager de bon. Ta fille Kylie et mon fils John sont nés à un an d'intervalle, presque jour pour jour. Ils grandiront dans le même pays, la même époque, peut-être même se croiseront-ils un jour dans les mêmes cercles sociaux, qui sait. Je te propose que leurs destins s'unissent officiellement, le jour où Kylie atteindra ses vingt ans. En échange, l'intégralité de ta dette sera considérée comme éteinte, immédiatement et sans condition supplémentaire.
Un silence de plomb s'abattit sur la pièce, Serge fixant son ancien ami avec une incompréhension mêlée d'horreur grandissante, comme si son esprit refusait encore d'admettre pleinement ce qu'il venait d'entendre.
— Tu veux dire... un mariage ? articula-t-il enfin, la voix rauque, à peine audible. Tu veux marier ta fille, je veux dire, mon fils, enfin, tu veux les marier ensemble ? Kylie a quatre ans, Jacques. Quatre ans ! Comment peux-tu même envisager une chose pareille ?
— Le mariage n'aurait lieu que dans seize ans, précisa Jacques avec un calme qui ne fit qu'accentuer l'horreur de Serge. À ses vingt ans exactement, comme le stipule ce contrat. D'ici là, chacun grandira normalement, poursuivra ses études, vivra sa vie sans la moindre contrainte apparente. Ce n'est qu'à leurs vingt et dix-neuf ans respectifs que l'union sera célébrée.
— C'est de la folie pure, Jacques ! s'exclama Serge, se levant brusquement de son fauteuil, incapable de contenir plus longtemps l'indignation qui montait en lui comme une lame de fond. Tu veux vendre ma fille, littéralement la vendre, pour effacer une dette ! Comment peux-tu envisager de faire une chose pareille à un enfant qui n'a rien demandé, qui ne sait même pas encore ce que signifie le mot mariage ?
— Je ne vends personne, répondit Jacques avec une froideur redoublée, ses yeux se durcissant sous l'accusation. Je propose un arrangement, comme il s'en fait depuis des générations dans toutes les cultures du monde entre familles alliées. Et j'ajoute, par générosité, une clause supplémentaire : mon fils sera libre, une fois cette première union célébrée, de prendre également pour épouse la femme de son choix, dans le cadre parfaitement légal de la polygamie que notre pays autorise. Ta fille ne sera jamais privée de compagnie, ni de statut social. Elle vivra dans le confort et l'aisance que ta propre condition ne pourra jamais lui offrir.
Cette précision, loin de rassurer Serge, ne fit qu'aggraver son horreur, mesurant soudain toute l'ampleur calculée et froide de ce projet qui, loin d'être une simple lubie passagère, semblait avoir été mûri et perfectionné pendant des années.
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— Je refuse, dit Serge d'une voix tremblante mais déterminée, reculant vers la porte comme pour fuir physiquement cette proposition monstrueuse. Je préfère continuer à te devoir cet argent toute ma vie plutôt que de sacrifier l'avenir de ma fille de cette manière.
Jacques se leva à son tour, sans précipitation, son visage retrouvant soudain cette froideur implacable qui avait toujours caractérisé, depuis des années déjà, leurs échanges les plus tendus.
— Réfléchis bien avant de refuser, Serge, dit-il d'une voix posée qui n'en était que plus menaçante. Sans mon aide, ta mère n'aura plus accès aux traitements qui la maintiennent en vie depuis des années. Je peux, dès demain, cesser de financer sa dialyse. Combien de temps crois-tu qu'elle survivrait, dans ces conditions ?
Cette menace, prononcée avec un calme terrifiant, glaça Serge jusqu'aux os, lui faisant soudain prendre pleinement conscience du piège implacable dans lequel il s'était, sans le savoir, laissé enfermer année après année.
— Tu ferais ça ? demanda-t-il, la voix brisée par l'horreur et l'incrédulité mêlées. Tu laisserais mourir ma mère pour obtenir ce que tu veux ?
— Je ne laisserai rien mourir du tout, si tu acceptes simplement de signer ce document, répondit Jacques, poussant les feuillets vers Serge avec une froideur mécanique. Tu as jusqu'à la fin du mois pour te décider. Passé ce délai, je considérerai ton silence comme un refus, avec toutes les conséquences que cela implique pour ta mère, et pour la dette elle-même, que je serai alors en droit d'exiger dans son intégralité, immédiatement, par voie judiciaire si nécessaire.
Serge quitta la clinique ce jour-là dans un état de dévastation qu'aucun mot n'aurait pu adéquatement décrire, le poids de cette décision impossible s'abattant sur ses épaules comme une chape de plomb dont il ne voyait, pour l'heure, absolument aucune issue possible.
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Il erra longtemps dans les rues de Cotonou avant de se résoudre à rentrer chez lui, incapable d'affronter immédiatement le regard de Tanya avec une nouvelle aussi dévastatrice. Il finit par s'asseoir sur un banc au bord de la lagune, à l'endroit précis où, des années plus tôt, Tanya et lui avaient partagé leurs premières confidences sincères sur l'avenir qu'ils rêvaient de construire ensemble, un endroit qui lui parut, ce jour-là, cruellement chargé d'une ironie qu'il n'avait pas la force d'affronter pleinement.
Il repensa à toute l'histoire qui l'avait mené jusqu'à ce moment précis, le ballon de football partagé dans la cour de Fidjrossè, les nuits de révision, la trahison amoureuse qu'il avait fini par assumer au prix de leur amitié, la maladie de sa mère, cette dette contractée dans l'urgence et la nécessité. Chaque étape, prise isolément, lui avait paru justifiée sur le moment, et pourtant, mises bout à bout, elles l'avaient conduit inexorablement vers ce piège dont il ne voyait, à présent, aucune échappatoire honorable.
Il pensa aussi, avec une amertume nouvelle, à cette phrase que le père de Jacques lui avait assénée des années plus tôt dans le salon climatisé de la villa de Cocotiers, tout le monde a un prix, jeune homme, et comprit, avec une clarté glaçante, que ce prix, aujourd'hui, portait un nom : celui de sa propre fille.
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Il rentra finalement à la nuit tombée, trouvant Tanya qui l'attendait, rongée d'inquiétude, ayant déjà couché Kylie depuis plusieurs heures. Elle n'eut besoin que d'un regard sur le visage dévasté de son mari pour comprendre que la rencontre s'était soldée par quelque chose de terrible.
— Serge, qu'est-ce qui s'est passé ? demanda-t-elle, se précipitant vers lui alors qu'il s'effondrait littéralement sur une chaise de leur petit salon, incapable pour un instant de trouver les mots nécessaires pour exprimer l'horreur de ce qu'il venait d'entendre.
Il lui raconta tout, dans les moindres détails, sa voix se brisant à plusieurs reprises tandis qu'il rapportait les termes exacts de cette proposition monstrueuse, le mariage forcé prévu pour Kylie, la menace explicite pesant sur la santé de Bernadette, l'ultimatum fixé à la fin du mois.
Tanya l'écouta en silence, le visage de plus en plus pâle à mesure que le récit avançait, avant de se laisser tomber à son tour sur une chaise voisine, dévastée par une horreur qu'elle peinait à pleinement assimiler.
— C'est un monstre, murmura-t-elle enfin, les larmes coulant librement sur ses joues. Comment un être humain peut-il concevoir une chose pareille contre un enfant innocent ?
— Il ne pardonne toujours pas ce qui s'est passé entre nous, il y a tant d'années, répondit Serge, la voix brisée par la culpabilité qui, une fois de plus, remontait à la surface avec une intensité renouvelée. C'est notre trahison qu'il fait payer, à travers Kylie. C'est ma faute, Tanya. Tout ça, c'est ma faute.
— Non, dit-elle fermement, prenant son visage entre ses mains avec une détermination farouche qui contrastait avec ses larmes. Ce n'est pas ta faute. C'est la sienne, et celle de son père avant lui. Nous avons aimé sincèrement, Serge. Ce que Jacques fait aujourd'hui n'est pas de la justice, c'est de la vengeance pure, calculée froidement sur des années. Rien de ce que nous avons vécu ne justifie une telle cruauté envers une enfant qui n'était même pas née à l'époque.
Ils restèrent ainsi enlacés une grande partie de la nuit, cherchant en vain une solution qui leur permettrait d'échapper à ce dilemme impossible, refuser et risquer la vie de Bernadette, ou accepter et sacrifier l'avenir de leur fille à un contrat dont l'ombre planerait sur elle depuis son plus jeune âge jusqu'à ses vingt ans.
— Il doit bien exister une autre solution, répéta Tanya, sans grande conviction, sachant au fond d'elle-même que les options, face à un homme disposant d'une telle fortune et d'une telle détermination, se réduisaient cruellement à presque rien.
Serge ne répondit pas, son regard perdu vers la porte close de la chambre où Kylie dormait paisiblement, totalement inconsciente du poids terrible que le destin s'apprêtait, sans qu'elle n'ait rien demandé, à faire peser sur ses jeunes épaules.
