Chercher une échappatoire
Les jours qui suivirent cette confrontation glaçante virent Serge se lancer dans une quête désespérée de solutions alternatives, refusant obstinément d'accepter que le seul chemin possible fût celui que Jacques lui avait imposé avec tant de froideur calculée. Il consulta d'abord, dans le plus grand secret, un jeune avocat rencontré par l'intermédiaire d'un collègue de l'hôpital, espérant trouver dans les méandres du droit béninois une faille susceptible d'invalider un tel contrat.
— Un contrat prévoyant le mariage forcé d'une mineure serait juridiquement contestable, lui confirma l'avocat après avoir étudié brièvement la situation, mais si le contrat prévoit une célébration une fois la majorité atteinte, et que rien n'y figure de manière explicitement illégale au moment de sa rédaction, il devient beaucoup plus difficile à contester. Surtout si vous l'avez signé volontairement, en pleine connaissance de cause, contre l'annulation d'une dette réelle et documentée.
— Et si je refuse simplement de signer ? demanda Serge, s'accrochant à ce maigre espoir.
— Alors rien ne vous y oblige légalement, bien sûr. Mais si votre dette est réelle, monsieur Johnson serait en droit d'exiger son remboursement intégral et immédiat par voie judiciaire, avec saisie de vos biens si nécessaire. Et rien ne l'oblige non plus à continuer de financer les soins médicaux de votre mère, si tel était l'arrangement initial.
Cette consultation, loin d'apporter le soulagement espéré, ne fit que confirmer à Serge l'ampleur du piège dans lequel il se trouvait enfermé, sans la moindre échappatoire légale véritablement viable.
• • •
Il tenta ensuite, avec une énergie redoublée, de trouver une solution financière alternative qui lui permettrait de rembourser au moins une partie substantielle de la dette, espérant ainsi négocier des conditions moins effroyables. Il sollicita des prêts auprès de plusieurs banques commerciales de Cotonou, essuyant refus après refus face à des garanties jugées insuffisantes pour un montant aussi considérable. Il envisagea même, dans un moment de désespoir profond, de solliciter l'aide de la famille de Tanya à Natitingou, bien que celle-ci, modeste elle aussi, ne pût raisonnablement espérer réunir une somme aussi vertigineuse.
— Mon père a quelques économies, proposa timidement Tanya un soir, alors qu'ils envisageaient ensemble toutes les pistes possibles, aussi improbables fussent-elles. Pas grand-chose, mais peut-être que si on combine tout ce qu'on peut réunir...
— Ça ne représenterait qu'une goutte d'eau face à quatorze millions, Tanya, répondit Serge avec une lassitude accablée. Et je refuse de ruiner ta famille en plus de la mienne pour un problème que j'ai moi-même créé.
— Tu ne l'as pas créé seul, Serge. On l'a créé ensemble, en tombant amoureux à un moment où ça a blessé quelqu'un. Et on doit le résoudre ensemble aussi, quelle que soit la solution qu'on finit par trouver.
Cette solidarité inébranlable, qui n'avait jamais failli depuis leurs premiers jours difficiles ensemble, constituait le seul réconfort véritable dans cette période de désespoir grandissant, sans pour autant leur offrir la solution miraculeuse qu'ils espéraient tous deux désespérément.
• • •
Serge se tourna finalement vers sa mère elle-même, incapable de continuer à lui cacher plus longtemps l'ampleur du dilemme dans lequel sa maladie l'avait, indirectement, précipité. Bernadette, apprenant la vérité, réagit avec une détermination farouche qui surprit son fils.
— Arrête immédiatement mes traitements, ordonna-t-elle sans hésitation, son regard brillant d'une résolution inébranlable. Je ne laisserai jamais l'avenir de ma petite-fille être sacrifié pour prolonger ma propre existence de quelques années supplémentaires. J'ai déjà vécu une belle vie, Serge. Kylie, elle, n'a encore rien vécu du tout.
— Je refuse, maman, répondit Serge avec la même fermeté, les larmes lui montant aux yeux face à ce sacrifice qu'elle proposait avec une sincérité bouleversante. Je t'ai promis que je serais toujours là pour toi. Cette promesse ne dépend pas de ce que Jacques exige de moi.
— Alors trouve une autre solution, mon fils, car je refuse catégoriquement d'être celle pour qui on sacrifie l'innocence d'une enfant. Je préfère mourir dignement plutôt que de vivre en sachant le prix terrible que ma survie aura coûté à ma propre petite-fille.
Cette confrontation, aussi douloureuse fût-elle, ne fit qu'ajouter une couche supplémentaire de complexité à un dilemme déjà insoluble, Serge se retrouvant désormais tiraillé entre la volonté farouche de sa mère de renoncer à ses propres soins et son incapacité absolue à envisager sa disparition prématurée.
• • •
Ce fut finalement Tanya, épuisée par des semaines de recherches infructueuses et de nuits sans sommeil, qui formula tout haut ce que ni elle ni Serge n'osaient encore admettre pleinement.
— Serge, dit-elle un soir, la voix lourde de résignation, je crois qu'il n'existe aucune échappatoire. Pas une qui ne sacrifie pas soit ta mère, soit notre fille, soit notre propre stabilité financière pour le reste de notre vie. Il va falloir qu'on prenne une décision, l'une des trois, et qu'on apprenne à vivre avec les conséquences.
— Je ne peux pas signer ça, Tanya. Je ne peux pas condamner Kylie à un mariage forcé avant même qu'elle sache marcher correctement.
— Et je ne peux pas non plus regarder ta mère mourir sous mes yeux alors qu'une solution, aussi terrible soit-elle, existe pour la sauver, répondit Tanya, ses propres larmes se mêlant maintenant à celles de son mari. Je n'ai pas de réponse parfaite à te donner, Serge. Je sais seulement qu'il reste seize ans avant que cette clause ne prenne effet. Seize ans pendant lesquels tout peut encore changer, nos revenus, nos circonstances, peut-être même Jacques lui-même, si sa colère finit par s'apaiser avec le temps.
Cette perspective, aussi fragile fût-elle, offrit à Serge un semblant de résolution auquel s'accrocher, non pas l'acceptation résignée d'un destin funeste pour sa fille, mais l'espoir ténu que seize années représentaient, malgré tout, un délai suffisamment long pour qu'un miracle, quel qu'il fût, vînt un jour renverser le cours implacable de ce contrat qu'il se sentait désormais contraint, malgré lui, de signer.
• • •
Avant de se résoudre définitivement, Serge tenta une ultime démarche, la plus difficile de toutes : il retourna voir Jacques une dernière fois, seul, dans l'espoir insensé de faire appel à la part d'humanité qu'il avait connue chez son ami d'enfance, celle du petit garçon qui avait un jour plongé pieds nus dans la poussière pour arrêter un penalty décisif.
— Jacques, je t'en supplie, dit-il, sa fierté entièrement dissoute par le désespoir. Trouvons un autre arrangement. N'importe lequel. Je travaillerai deux emplois, je vendrai tout ce que je possède, je te rembourserai en dix ans, en quinze ans s'il le faut, mais épargne ma fille de ce contrat.
Jacques l'observa longuement, un éclair de quelque chose, un remords fugace, peut-être, ou simplement une lassitude passagère, traversant brièvement son regard avant de disparaître aussi vite qu'il était apparu.
— Tu sais, Serge, dit-il enfin, d'une voix étrangement plus douce que celle qu'il avait employée lors de leur précédente rencontre, il y a une partie de moi qui voudrait pouvoir te dire oui. Qui se souvient encore du garçon qui m'a appris à réviser, qui m'a sauvé d'une exclusion certaine, qui m'a offert la seule amitié sincère que j'aie jamais connue avant que tu ne la trahisses. Mais cette partie de moi s'est éteinte le jour où j'ai découvert que tu m'avais menti pendant six mois. Ce contrat n'est pas seulement une question d'argent, Serge. C'est une question de principe. Tu m'as pris quelque chose d'inestimable, sans jamais me laisser le choix. Aujourd'hui, c'est moi qui décide, et toi qui subis. C'est peut-être injuste envers ta fille, je te l'accorde. Mais la vie ne t'a jamais semblé injuste, à toi, quand tu embrassais Tanya en cachette pendant que je continuais à espérer un avenir avec elle ?
Cette réponse, aussi glaçante que révélatrice, acheva de convaincre Serge qu'aucune supplique, aussi sincère fût-elle, ne parviendrait jamais à fléchir la détermination de Jacques, forgée par des années de rancœur patiemment mûrie.
— Alors c'est non négociable, dit Serge d'une voix éteinte, comprenant enfin l'inutilité totale de toute résistance supplémentaire.
— Non négociable, confirma Jacques. Tu as jusqu'à la fin de la semaine pour te décider.
• • •
Serge rentra chez lui ce soir-là avec la certitude glaçante qu'il n'existait, en définitive, aucune autre voie que celle de la signature. Il retrouva Tanya qui l'attendait, et n'eut besoin d'aucun mot pour qu'elle comprenne, à la seule expression de son visage, l'issue de cette dernière tentative désespérée.
— On n'a plus le choix, dit-il simplement, s'effondrant dans ses bras avec un désespoir qu'il n'avait encore jamais laissé transparaître avec une telle intensité depuis le début de cette épreuve.
— Alors on signera, répondit Tanya, la voix brisée mais résolue, le serrant contre elle avec toute la force dont elle disposait encore. Et on passera les seize prochaines années à faire tout ce qui est en notre pouvoir pour que Kylie grandisse heureuse, forte, et prête à affronter, le moment venu, ce que le destin lui réserve. On ne la laissera jamais seule face à ça, Serge. Jamais.
Cette promesse commune, formulée dans la douleur la plus absolue mais avec une détermination farouche, allait devenir, dans les années à venir, le fil conducteur silencieux de l'éducation qu'ils s'efforceraient de donner à leur fille, un mélange d'amour inconditionnel et de préparation discrète à une épreuve dont elle ignorerait tout jusqu'au jour où, inévitablement, la vérité finirait par lui être révélée.
