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Fin de faculté, la vérité menace d'éclater

L'internat débuta pour Serge dans l'effervescence particulière du Centre National Hospitalier Universitaire, où il fut affecté au service de médecine interne sous la supervision d'un chef de service exigeant, réputé pour ne laisser passer aucune erreur, aussi minime fût-elle. Tanya, de son côté, entama sa spécialisation en gynécologie-obstétrique dans le même établissement, ce qui leur permettait, malgré des horaires exténuants, de se croiser plusieurs fois par jour dans les couloirs animés de l'hôpital.

Cette proximité constante, loin de s'essouffler avec la routine du travail hospitalier, renforça au contraire leur complicité, chacun trouvant dans le regard de l'autre un réconfort précieux au milieu des situations parfois éprouvantes que leur imposait déjà, dès leurs premiers mois d'internat, la réalité crue de la médecine hospitalière béninoise, le manque chronique de moyens, les patients qu'on ne pouvait sauver faute d'équipements adéquats, les nuits de garde interminables où le sommeil devenait un luxe presque oublié.

— Comment fais-tu pour rester aussi calme, même après une garde pareille ? lui demanda un jour Tanya, le trouvant en train de rédiger méthodiquement son rapport de garde après une nuit particulièrement éprouvante marquée par le décès d'un jeune patient qu'ils n'avaient pu sauver faute d'un simple respirateur disponible.

— Je ne suis pas calme, répondit Serge, sans lever les yeux de ses notes. Je fais semblant de l'être, parce que le prochain patient ne mérite pas de payer pour ma tristesse. Mon père m'a toujours dit qu'un homme se juge à ce qu'il fait quand personne ne regarde. Je pense que la même chose vaut pour un médecin, face à un patient qui souffre.

Cette philosophie, forgée par des années de sacrifices et de discipline, faisait de Serge l'un des internes les plus respectés de sa promotion, malgré son jeune âge, une réputation qui ne tarda pas à atteindre les oreilles de son ancien chef de service à la faculté, lequel le recommanda chaleureusement pour un poste convoité au sein du service de cardiologie, réputé pour former les meilleurs spécialistes du pays.

C'est au cours de cette période d'internat intense que Serge apprit, par une connaissance commune croisée par hasard dans les couloirs du CNHU, que Jacques venait d'épouser Naomie Dossou, fille d'une des familles les plus fortunées de Cotonou, dans une cérémonie fastueuse dont toute la haute société de la ville avait parlé pendant des semaines.

Cette nouvelle, bien qu'attendue depuis que Jacques avait quitté définitivement le monde de la médecine pour se consacrer à la gestion des cliniques familiales, réveilla chez Serge une nostalgie profonde, mêlée d'un espoir ténu que ce mariage, en tournant une page, permettrait peut-être enfin une réconciliation qu'il n'avait jamais cessé, secrètement, d'espérer.

— Tu devrais lui envoyer un mot de félicitations, suggéra Tanya un soir, remarquant le trouble persistant de Serge depuis qu'il avait appris la nouvelle. Ça ne coûte rien d'essayer, même si tu n'as pas de réponse.

Serge suivit ce conseil, rédigeant une courte lettre sincère, dénuée de toute rancœur, dans laquelle il souhaitait à Jacques tout le bonheur possible dans cette nouvelle étape de sa vie. Il ne reçut, une fois de plus, aucune réponse, mais contrairement aux silences précédents, celui-ci lui parut moins définitif, comme si le temps, sans effacer la blessure, avait au moins commencé à en émousser les contours les plus tranchants.

Ce fut également durant cette période que Serge et Tanya, après des mois de fiançailles discrètes, célébrèrent à leur tour leur propre union, dans une cérémonie modeste organisée dans la cour familiale de Fidjrossè, bien loin du faste qui avait entouré le mariage de Jacques quelques semaines plus tôt. Bernadette, rayonnante de fierté, avait insisté pour préparer elle-même l'essentiel du repas de fête, refusant catégoriquement l'aide financière que certains voisins bienveillants avaient proposée.

— Ce mariage sera simple, avait-elle déclaré avec cette fermeté tranquille qui la caractérisait, mais il sera fait avec amour, et c'est tout ce qui compte vraiment.

La cérémonie, bien que modeste comparée aux standards de la haute société de Cotonou, resta pour Serge et Tanya l'un des jours les plus heureux de leur existence, entourés de leurs familles respectives, de leurs amis les plus proches de la faculté, dans une atmosphère chaleureuse que ni le manque de moyens ni l'absence, douloureusement remarquée, de Jacques Johnson, ne purent entièrement ternir.

— Je t'aime, Serge Hounsou, murmura Tanya à son nouvel époux, alors qu'ils dansaient tard dans la nuit sous les manguiers de la cour familiale, éclairés par des lampions de fortune. Quoi qu'il arrive, quoi que la vie nous réserve encore.

— Je t'aime aussi, répondit Serge, la serrant contre lui avec une intensité qui trahissait tout ce que cette journée représentait pour lui, l'aboutissement d'un amour né dans le secret et la culpabilité, devenu enfin, pleinement, une promesse d'avenir assumée au grand jour.

Cet avenir, qu'ils envisageaient alors comme une succession naturelle de bonheurs simples, allait pourtant, et bien plus tôt qu'ils ne l'imaginaient cette nuit-là, se heurter à une réalité bien plus sombre.

Quelques mois après le mariage, alors que Serge et Tanya s'installaient tant bien que mal dans un petit logement loué à Akpakpa, non loin de l'hôpital, la santé de Bernadette commença à décliner de manière inquiétante. Des douleurs persistantes, d'abord attribuées à la fatigue et à l'âge, finirent par nécessiter des examens plus approfondis, que Serge, malgré son statut d'interne, ne pouvait obtenir sans passer par les circuits payants habituels d'un système hospitalier où les moyens publics restaient cruellement insuffisants pour répondre à la demande.

Le diagnostic tomba un après-midi de novembre : une insuffisance rénale sévère, nécessitant un suivi médical coûteux et régulier, sans lequel le pronostic vital de Bernadette se trouverait rapidement engagé. Serge, dévasté par cette nouvelle, comprit immédiatement l'ampleur du défi qui l'attendait, un salaire d'interne, aussi honorable fût-il pour un jeune médecin, ne suffirait jamais à couvrir des soins d'une telle ampleur sur la durée.

— On trouvera une solution, lui promit Tanya, le voyant s'effondrer ce soir-là, incapable de contenir plus longtemps l'angoisse qui le rongeait depuis l'annonce du diagnostic. On demandera un prêt, on économisera, on trouvera un moyen.

Mais Serge, faisant ses calculs avec la rigueur méthodique qui le caractérisait, savait déjà que ces solutions, aussi bien intentionnées fussent-elles, ne suffiraient jamais à couvrir l'intégralité des frais nécessaires, les séances de dialyse régulières, les médicaments coûteux, les examens de suivi qui s'accumuleraient inévitablement au fil des mois.

Il pensa, cette nuit-là, à son père, à cette promesse solennelle qu'il lui avait faite le jour de la remise de ses résultats, je serai toujours là, papa, toujours, et sentit peser sur ses épaules un poids qu'aucune fierté personnelle ne pourrait plus longtemps supporter seul.

Ce fut Firmin, son ancien camarade de chambre devenu pharmacien, qui, sans le savoir, ralluma en lui une piste qu'il avait pourtant juré de ne jamais emprunter.

— Tu sais, lui dit Firmin un soir, en apprenant la situation de Bernadette, il y a des gens qui pourraient t'aider, dans ta situation. Des gens fortunés qui financent parfois ce genre de traitement, moyennant certains arrangements.

— Je ne veux devoir de l'argent à personne, répondit Serge, sur cette même détermination farouche qui l'avait toujours guidé depuis l'enfance.

— Même à un ami ? insista Firmin, avec une innocence qui ne mesurait pas le poids véritable de sa question. Je pensais à Jacques Johnson. Vous étiez proches, autrefois, non ? Sa famille possède plusieurs cliniques. Il pourrait sûrement arranger quelque chose, pour ta mère.

Ce simple nom, prononcé sans malice par un ami qui ignorait tout des circonstances exactes de leur rupture, résonna en Serge avec une force qu'il n'avait pas anticipée. Il refusa immédiatement cette suggestion, farouchement, presque violemment, mais dans les semaines qui suivirent, alors que l'état de sa mère continuait de se détériorer malgré les soins de fortune qu'il parvenait tant bien que mal à lui procurer, cette idée, une fois semée, refusa obstinément de le quitter tout à fait.

Il se souvint, avec une amertume nouvelle, des mots prononcés des années plus tôt par le père de Jacques, dans le salon climatisé de la villa de Cocotiers : tout le monde a un prix, jeune homme. Toi peut-être plus tard que d'autres. Mais tu l'auras, comme tout le monde.

Cette phrase, qu'il avait alors rejetée avec toute la fierté de sa jeunesse, revenait maintenant le hanter comme une prophétie à laquelle il ne pourrait, peut-être, plus longtemps échapper. Car devant l'urgence grandissante de la santé de sa mère, devant l'impuissance croissante que lui imposait un système de santé incapable de répondre décemment aux besoins des plus modestes, Serge sentit, pour la première fois de sa vie, sa fierté vaciller face à une réalité bien plus implacable que tous les principes auxquels il s'était accroché jusque-là.

Ainsi s'achevait, sur cette angoisse grandissante et ce dilemme impossible, la première décennie de vie d'adulte de Serge Hounsou, dix années marquées par une amitié précieuse puis brisée, un amour assumé au prix d'une trahison douloureuse, une réussite professionnelle chèrement acquise, et maintenant, cette dette imminente qui allait bientôt le pousser, malgré lui, à franchir la porte qu'il avait juré de ne jamais franchir : celle de la villa des Johnson.

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