Couple officiel et secret
La vérité éclata finalement d'une manière que personne n'avait anticipée, non par une confession préparée avec soin, mais par le hasard cruel d'une rencontre fortuite un samedi après-midi. Jacques, venu chercher Tanya à l'improviste pour lui présenter un projet de sortie surprise, la trouva dans un petit maquis d'Akpakpa, assise en face de Serge, leurs mains entrelacées sur la table, plongés dans une conversation si intime qu'aucun des deux ne remarqua son arrivée avant qu'il ne soit trop tard.
Jacques resta pétrifié dans l'encadrement de la porte, incapable pendant de longues secondes de comprendre pleinement ce que ses yeux lui montraient. Puis, lentement, la réalité s'imposa à lui avec la brutalité d'un coup porté sans prévenir.
— Jacques, dit Serge, se levant précipitamment, le visage livide.
— Depuis quand ? demanda simplement Jacques, la voix étrangement calme, calme d'une manière qui inquiéta Serge bien plus que n'importe quelle explosion de colère.
— Jacques, laisse-nous t'expliquer, commença Tanya, mais Jacques leva la main, l'interrompant d'un geste sec.
— Depuis quand, Serge ? répéta-t-il, le regard rivé sur son ami d'enfance, ignorant délibérément Tanya comme si sa présence, en cet instant précis, lui était devenue insupportable.
— Depuis mars, avoua Serge, incapable de mentir davantage face à la douleur évidente qui déformait les traits de son ami. Depuis l'orage, sous l'auvent de la bibliothèque.
Jacques accusa le coup en silence, ses mâchoires se contractant sous l'effort visible qu'il faisait pour ne pas laisser éclater une colère qu'il sentait pourtant monter en lui comme une lave incontrôlable.
— Six mois, dit-il enfin, d'une voix blanche. Six mois que vous me mentez tous les deux. Six mois que je t'ai confié mes doutes, mes peurs, que je t'ai dit qu'elle était peut-être la femme de ma vie, et toi, tu savais. Tu savais tout ce temps.
Ce qui suivit resta gravé dans la mémoire de Serge comme l'un des moments les plus douloureux de son existence, non pas les cris, que Jacques, contrairement à ce qu'on aurait pu attendre de sa nature impulsive, ne poussa jamais, mais le silence glacial qui s'installa entre eux, un silence chargé d'une trahison que ni les excuses ni les explications ne semblaient pouvoir atténuer.
— Je voulais te le dire, Jacques, tenta Serge, la voix tremblante. Je te le jure. J'ai essayé, tellement de fois. Mais ton père était malade, tu traversais déjà tellement de choses, et je...
— Tu as trouvé toutes les excuses possibles pour continuer à me mentir, coupa Jacques avec une froideur nouvelle chez lui, une froideur que Serge ne lui connaissait pas. Pendant que je te confiais mes peurs les plus intimes, pendant que je te répétais que tu étais la seule certitude de ma vie, toi tu me trahissais avec la femme que j'aimais. Comment as-tu pu, Serge ? Comment as-tu pu me faire ça, à moi ?
Tanya, jusque-là silencieuse, tenta une dernière fois d'intervenir, incapable de supporter plus longtemps de voir Serge assumer seul le poids d'une culpabilité qui lui appartenait tout autant.
— Jacques, ce n'est la faute de personne. On ne choisit pas de qui on tombe amoureux. J'ai essayé d'être honnête avec toi, dès le début, mais...
— Ne prononce plus jamais mon nom comme si tu me connaissais encore, dit Jacques, se tournant vers elle avec une dureté qui la fit reculer d'un pas. Toi non plus, tu ne vaux pas mieux que lui. Peut-être même moins, puisque tu as accepté chacun de mes cadeaux, chacune de mes attentions, en sachant pertinemment que ton cœur appartenait déjà à un autre.
Ces mots, d'une violence rare chez un homme habituellement si mesuré dans ses colères, résonnèrent longtemps dans le petit maquis silencieux, où les rares clients présents avaient cessé toute conversation pour assister, malgré eux, à cette scène déchirante.
— Jacques, je t'en supplie, dit Serge, faisant un pas vers son ami, quinze ans d'amitié ne peuvent pas s'effacer comme ça, en un instant. On a grandi ensemble. Tu es mon frère.
— Un frère ne trahit pas son frère, Serge, répondit Jacques, reculant à son tour, comme si le simple contact de son ancien ami lui était devenu physiquement insupportable. Un frère n'aurait jamais laissé les choses aller aussi loin sans rien dire. Tu m'as menti pendant six mois. Six mois à me regarder dans les yeux en sachant exactement ce que tu me cachais.
Il tourna les talons sans un mot de plus, laissant Serge et Tanya seuls dans le maquis silencieux, dévastés tous deux par une scène qu'ils avaient tant redoutée et qui, maintenant qu'elle avait eu lieu, se révélait plus douloureuse encore que tout ce qu'ils avaient pu imaginer.
Les semaines qui suivirent virent Jacques disparaître presque entièrement de la vie de la faculté, désertant les cours communs, évitant systématiquement tout lieu où il risquait de croiser Serge ou Tanya. Les rumeurs, inévitables dans un environnement aussi restreint que la FSS, se répandirent rapidement, transformant ce qui n'était qu'une rupture d'amitié douloureuse en sujet de commérages pour toute une promotion avide de scandale.
Serge tenta, à plusieurs reprises, de renouer le contact, des messages restés sans réponse, une visite à la villa de Cocotiers où le gardien, sur instruction expresse de Jacques, lui refusa l'entrée, une lettre manuscrite glissée sous la porte de sa chambre universitaire qui resta, elle aussi, sans réponse. Chaque tentative se soldait par un silence plus assourdissant que le précédent, un silence qui pesait sur Serge comme une sentence qu'aucune explication ne semblait pouvoir commuer.
Tanya, de son côté, portait une culpabilité tout aussi lourde, hantée par le souvenir des mots cinglants de Jacques, par cette accusation qu'elle ne parvenait pas à réfuter tout à fait, celle d'avoir accepté sa générosité en sachant, depuis le début, qu'elle ne pourrait jamais lui rendre son amour de la même manière.
— On ne pouvait pas faire autrement, lui répétait Serge, certains soirs, plus pour se convaincre lui-même que pour la rassurer réellement. On ne pouvait pas continuer à lui mentir éternellement.
— Je sais, répondait-elle. Mais ça n'efface pas la douleur qu'on lui a causée. Rien ne l'effacera jamais complètement.
Officiellement, dans les couloirs de la faculté, Serge et Tanya devinrent, dans les mois qui suivirent, un couple assumé au grand jour, leur relation, désormais impossible à cacher après cette confrontation publique, n'avait plus de raison d'être dissimulée. Mais cette officialisation, loin d'apporter le soulagement qu'ils auraient pu espérer, s'accompagnait d'une ombre permanente : celle d'un ami perdu, dont l'absence résonnait, jour après jour, comme le prix impossible à ignorer de leur bonheur naissant.
Ce fut Bernadette, une fois de plus, qui tenta d'apaiser le tourment persistant de son fils, le voyant dépérir sous le poids d'une culpabilité qu'aucun bonheur amoureux ne parvenait à effacer entièrement.
— Tu as fait un choix, mon fils, lui dit-elle un soir, alors qu'il picorait à peine dans son assiette de pâte rouge. Un choix difficile, mais un choix honnête, au bout du compte. On ne peut pas vivre sa vie entière en fonction de ce que les autres attendent de nous, même les amis les plus chers.
— J'ai l'impression de lui avoir tout volé, maman. Sa confiance, la femme qu'il aimait, peut-être même son estime de lui-même.
— Tu ne lui as rien volé, Serge. Le cœur de Tanya ne t'appartenait pas plus qu'il n'appartenait à Jacques avant que tu ne le lui offres. Elle a choisi, tout comme toi. Jacques est blessé, et c'est légitime, mais le temps guérit ce genre de blessures, si on lui en laisse l'occasion.
— Et s'il ne me pardonne jamais ?
Bernadette resta silencieuse un long moment, cherchant les mots justes pour répondre à une question qu'elle-même ne pouvait résoudre à sa place.
— Alors tu auras au moins la conscience tranquille d'avoir fini par lui dire la vérité, même tardivement. C'est plus que ce que beaucoup d'hommes auraient fait à ta place.
Ces mots, aussi réconfortants fussent-ils, n'apaisèrent qu'en partie l'angoisse de Serge, qui continuait, malgré les mois qui s'écoulaient, à espérer un signe, même minime, de la part de celui qu'il considérait toujours, en secret, comme son frère.
Jacques, de son côté, traversait cette période avec une froideur qu'il cultivait comme une armure, refusant systématiquement d'évoquer Serge ou Tanya devant quiconque, y compris devant ses parents qui, sentant sa détresse sans en comprendre pleinement l'origine, n'osaient pas insister. Il se réfugia dans les études avec un acharnement nouveau, presque déroutant pour ceux qui l'avaient connu insouciant, comme si prouver, enfin, sa propre valeur académique était devenu la seule manière qu'il lui restait de reprendre le contrôle d'une existence qu'il sentait lui échapper de toutes parts.
Son père, remarquant ce changement radical sans en saisir la cause exacte, s'en félicita ouvertement, y voyant enfin la maturité qu'il avait toujours espérée de son fils unique.
— Tu vois, lui dit-il un soir, tu n'avais besoin de personne pour réussir. Juste d'un peu de discipline.
Jacques ne répondit rien, laissant son père savourer une victoire qui n'était, en réalité, que la conséquence amère d'une trahison qu'il ne mentionnerait jamais devant lui. Il termina l'année universitaire avec des résultats qui surprirent toute la faculté, classé cette fois parmi les meilleurs de sa promotion, une revanche silencieuse qu'il savoura sans joie véritable, conscient que ce succès académique ne comblait en rien le vide laissé par la perte de son meilleur ami.
Il croisa Serge, une seule fois, dans les couloirs de la faculté durant cette période, un après-midi de mai où leurs chemins se recoupèrent par inadvertance près du secrétariat. Serge s'arrêta net, le cœur battant d'un espoir qu'il n'osait formuler.
— Jacques, commença-t-il.
Mais Jacques se contenta d'un signe de tête sec, presque imperceptible, avant de poursuivre son chemin sans un mot de plus, un geste qui n'était ni pardon ni haine, mais quelque chose entre les deux, une sorte de trêve silencieuse dont ni l'un ni l'autre ne devinait encore qu'elle allait durer bien plus longtemps qu'ils ne l'auraient imaginé, jusqu'au jour où le destin, des années plus tard, les obligerait à se retrouver dans des circonstances autrement plus douloureuses.
