Chapitre 4
****Hannah Marta****
J’aide Andrew à porter les sacs jusqu’à chez moi. Je lui propose un café pour le remercier de son aide.
-Non, ce n’est pas la peine. Ne vous dérangez pas pour moi.
-C’est juste un café, insisté-je.
Il accepte finalement. Je retourne en cuisine pour préparer deux tasses. Je dois avouer que notre petite discussion au restaurant m’a un peu bousculé. Je ne savais pas que Rafael avait connu une telle vie. Aucune femme ne l’a bien traité, moi j’apparais et je suis en train de faire la même chose. Je n’ai jamais voulu faire du mal à quelqu’un. Tout ce qui m’importe c’est de sortir de la pauvreté. Je ne compte pas faire comme elles. Je vais faire croire à Rafael que je suis tombée amoureuse de lui. Ainsi cette relation nous sera profitable à tous les deux.
Je retourne dans le séjour avec un plateau contenant deux tasses de café. Je le pose sur la moquette et lui tends une tasse.
-Tu sais, je comprends tout à fait ton inquiétude. Tu veux le meilleur pour ton patron.
Il pose la tasse sur la moquette après en avoir bu quelques gorgées.
-C’est exact.
-Moi aussi. Je veux juste son bonheur.
Nos yeux s’accrochent et il me sourit. Son sourire est à la fois charmant et réconfortant. Il me procure un bien être fou. C’est étrange. Je pourrais passer des heures à contempler ses yeux marrons. C’est la première fois que j’en vois d’aussi beaux. Pourtant de beaux mecs j’en ai vu des tonnes dans ma vie. Mais je ne sais pas, celui-ci semble tous les surpasser. Il y a quelque chose en lui. Quelque chose que je n’arrive pas à identifier, mais qui me fascine.
Comme s’il venait de se rappeler de quelque chose, il regarde vivement sa montre.
-Oh, il est tard et je dois aller quelque part.
Il se lève sans plus de cérémonie.
-Bon et bien bonne soirée, dis-je en essayant de masquer mon trouble.
-Bonne soirée.
******
Aujourd’hui je me prépare soigneusement car c’est mon deuxième rendez-vous avec Rafael. Il faut que j’assure. Comme j’aurais pu m’y attendre, c’est Andrew qui est venu me chercher. Je l’ai trouvé superbement bien habillé dans son costume. Mon cœur s’est mis à battre plus rapidement que la normale, ce qui n’est d’ailleurs pas une première. Lorsque son parfum a fait son bout de chemin jusqu’à moi et que je l’ai reniflé, j’ai frémi. Mes sens en sont tout retournés. Il a encore changé de parfum. C’est à la fois sensuel et viril. C’est pas vrai, ce mec commence à avoir une influence sur moi. Je pense que je ne me remettrai pas avant longtemps de ce choc parfum-émotion.
Il m’a amené à une soirée mondaine dans laquelle j’ai été agréablement surprise de croiser plusieurs célébrités des réseaux sociaux. Rafael est venu nous rejoindre à une table. Pour je ne sais quelle raison, je me suis discrètement penchée vers lui pour renifler son parfum. C’était aussi bon, mais bien pâle face à celui que dégageait Andrew. J’ai un faible pour les hommes qui se démarquent des autres de par leur odeur.
-Bonsoir mon amour, dit Rafael en déposant un chaste baiser sur mes lèvres.
-Bonsoir Rafael.
Lorsque mes yeux se sont posés sur Andrew, j’ai eu l’étrange impression que la scène du baiser venait de l’assombrir. On aurait dit qu’il faisait une légère dépression.
Des gens s’approchent de nous et prennent place à notre table. L’ambiance est assez chaude et la musique en fond sonore berce mes pensées. D’une oreille distraite, j’écoute Rafael parler business avec ses confrères. Il ne s’en lasse jamais on dirait. Je pensais qu’on était là pour apprendre à mieux se connaitre. Je constate d’autre part que la chaise d’Andrew est vide et qu’il n’y a aucune trace de lui dans les environs.
Je jette un coup d’œil autour de nous et me rend compte que notre table est probablement la seule à penser au travail. La piste de danse est presque pleine. Les gens s’amusent et moi je reste assise ici à attendre un homme qui n’a que le travail en tête ? Hors de question.
Je pose ma main sur celle de Rafael. Il interrompt aussitôt son discours et se tourne vers moi.
-Je vais faire un tour. Je reviens.
Il hoche de la tête et reprends avec ses invités. Cela me déçoit un peu car j’aurais souhaité qu’il m’accompagne. Je quitte la table et me dirige vers la piste. Il faut que je danse.
Je me déhanche au milieu d’une foule déjantée. J’ondule des hanches de façon osé et je ferme les yeux pour me représenter ce que je désire le plus en ce moment. Sentir des bras pleins de vigueur m’enlacer et me caresser ; un corps viril se coller à moi et aller au même rythme que moi. Je veux que son odeur ne me quitte jamais. Je veux la ressentir encore une fois. Je veux…
Une image d’Andrew s’insère dans ma tête. J’ouvre aussitôt les yeux pour mettre fin à ce délire. Pourquoi est-ce que je pense à lui ? Ce n’est pas ce à quoi je dois aspirer. Il n’est pas dans mes plans même s’il est beau comme tout et que son sourire me rend toute chose. Je ne dois pas m’écarter du but que je me suis fixée. Ce but est et doit demeurer Rafael.
-Pourquoi arrêtes-tu de danser ma belle ?
Je tourne la tête vers cette voix grave et bourrue. Je suis sur le coup assaillie par une forte odeur d’alcool. Le type en question sourit et son regard de pervers reste scotché sur mes seins. L’envie de vomir me prend aux tripes. J’aime qu’on me reluque, c‘est vrai, mais pas comme ça. Je découvre avec horreur que ses mains m’entourent par la taille et qu’il s’est collé à moi. Je le repousse, dégoutée.
-Trouve-toi une autre fille.
Je me précipite dans les toilettes pour femme. Ce type me révulse. Je déteste les pervers.
Cette soirée aurait pu être la meilleure, mais elle est la pire de toutes. Celui qui est censé être mon cavalier préfère remplir son compte en banque plutôt que de me tenir compagnie. Un malotru a osé poser ses sales pattes sur moi, j’ai vomi dans les toilettes, et comme si cela ne suffisait pas, un individu m’a marché sur le pied. J’ai juste une envie, hurler au milieu de toute cette foule agitée. Tout le monde est de bonne humeur alors que je peste à tout bout de champ. Je jette un coup d’œil à Rafael qui demeure occupé avec ses clients. Ayant un peu marre, je me dirige vers la sortie pour prendre un peu l’air. Lui au moins ne me décevra pas.
-Qu’est-ce que tu veux à la fin ?
Je ralentis mes pas lorsque je reconnais cette voix. Andrew ? Je fouille les environs des yeux et le trouve à côté des buissons en compagnie d’une jeune femme. Sa robe de soirée soit dite en passant est magnifique. Je penserai à m’acheter le même modèle.
-C’est toi que je veux, lui répond-t-elle.
Il a l’air agacé. Mais qui est cette femme ?
-Je croyais que les choses étaient claires entre nous. Je ne t’aime plus Elisa.
-Mais moi si.
-Pourquoi reviens-tu soudainement vers moi ? Ne me dis pas qu’Alan t’a largué.
Un brin de tristesse que je devine faux se pose sur son visage et elle lui attrape la main.
-Je me suis trompée. Tu as toujours été le plus grand amour de ma vie, Andrew. Crois-moi.
Une pointe de jalousie me transperce en entendant ces mots. J’espère qu’il ne croit pas un traite mot de ce qu’elle déblatère.
-Je t’aime toujours, Andrew.
Mon cœur retrouve sa paix lorsqu’il retire fermement sa main.
-Tu aurais dû le savoir depuis le début. Il est trop tard maintenant.
-Pourquoi serait-il trop tard ?
Il ne sait plus quoi ajouter. La jeune femme n’a pas l’air de vouloir abandonner pour autant. Je m’avance vers eux avec une grande assurance.
-Ça va mon amour ? dis-je en m’accrochant à lui.
Il me regarde avec surprise. Je me tourne vers cette Elisa.
-Je peux savoir pourquoi tu harcèles autant mon fiancé ?
Elle est choquée par mes termes et à voir l’air médusé d’Andrew, je me rends compte que j’y suis allée un peu trop loin.
-Ton…fiancé, balbutie-t-elle. Comment est-ce possible ? Andrew, elle est ta fiancée ?
Je crains qu’il ne veuille pas jouer le jeu. Après tout rien ne l’oblige. Mais dans ce cas, je risque de me faire descendre. S’il ne m’appuie pas, je suis sûre qu’elle ne manquera pas l’occasion de se venger de moi. Qu’est-ce qui m’a pris d’intervenir ?
-Oui, c’est ma fiancée.
Je souris face à cette déclaration. Bien évidemment elle ne veut rien dire, mais l’entendre me rend très euphorique. Pour renchérir ses propos, Andrew passe son bras autour de ma taille et m’attire tout contre lui. Je peux ressentir la tension qui l’habite. Il est nerveux, mais aussi très tendu. Moi, j’ai des palpitations dans le ventre.
La fameuse Elisa ouvre la bouche, mais aucun mot n’en ressort. La déclaration d’Andrew a dû lui clouer le bec pour de bon.
-Allons ma chérie, ajoute Andrew avant de me prendre la main et de m’entrainer à l’intérieur.
Durant toute la marche, je ne lâche pas nos mains liées des yeux. Sa main dégage une chaleur profonde qui me traverse et me réchauffe le cœur. Et dire que cette Elisa nous croit vraiment fiancés. Il y a de quoi. Andrew est un bon acteur.
Lorsque nous atteignons la salle, il relâche ma main. Je peux dire que j’aurais aimé la tenir un peu plus longtemps mais bon…
Il se tourne vers moi et se passe la main dans les cheveux, un sourire gêné accroché aux lèvres. Cette attitude me change un peu de son air calme et serein de toujours.
-Merci pour tout à l’heure.
-Je l’ai fait avec plaisir. Elle n’avait pas l’air de vouloir lâcher l’affaire.
Il ne dit plus rien. Ses traits deviennent beaucoup trop énigmatiques pour moi. Je ne sais pas à quoi il pense et ne peux m’empêcher de me demander quel lien il a avec cette Elisa. Pourquoi lui court-elle après ? Est-ce qu’elle a été son grand amour ? Jusqu’où est allé leur relation ? Et pourquoi s’est-elle terminée ?
-Je vous retrouve enfin, lance Rafael en apparaissant devant nous.
Il est inutile que je lui cache la colère que j’éprouve pour lui. Il l’a déjà remarqué à voir comment il se confond en excuse pour m’avoir fait attendre durant toute la soirée.
-Je suis désolé mon amour, dit-il pour la énième fois. Ce contrat était très important. Je ne pouvais pas le remettre à plus tard.
-Je sais que tu es très pris Rafael, mais ce n’est pas une raison pour me reléguer au second plan.
-Désolé, ma douce. Cela ne se reproduira plus. Je te le promets.
Il me supplie à n’en plus finir.
-D’accord, je te pardonne pour cette fois. Mais j’exige une compensation. Une autre virée shopping pour me calmer.
-Tout ce que tu voudras, ma belle.
Il m’attire dans ses bras et m’embrasse langoureusement.
-Je vous attends dans la voiture, déclare Andrew avant de filer comme s’il avait le feu aux fesses.
Je passe les bras autour du cou de Rafael pour essayer de paraitre éprise de lui. Je dois être convaincante si je veux un jour devenir Mme Taylor. De toute façon, les baisers qu’on m’a donnés jusqu’ici n’ont jamais su atteindre mon cœur. En fait, ils ne franchissent même pas les parois de ma peau. J’ai toujours feint l’amoureuse. Je l’ai déjà dit, je n’ai jamais été amoureuse de ma vie et je ne pense pas y parvenir un jour. Enfin, peut-être est-ce parce que je ne regarde que le compte en banque d’un homme. Le contact des lèvres de Rafael sur les miennes me fait juste penser à un frôlement de peau, rien de plus, rien de moins. Il embrasse pourtant bien, mais aucune émotion ne transparait en moi. Comme d’habitude. J’en viens à me demander si c’est toujours comme ça. J’ai commencé à fréquenter les hommes à l’âge de 18 ans et pas n’importe lesquels. C’étaient de grands hommes d’affaires pour la plupart. Malheureusement ils m’ont trompé à tour de rôle. Je ne sais pas d’ailleurs pourquoi. J’étais trop jeune, peut-être ? Celles avec qui je les surprenais étaient toutes plus âgées que moi. Je me suis remise en question. Est-ce moi le problème ? Ou bien est-ce parce que je manquais d’expérience ? Je me rendais compte qu’ils étaient tous plus âgés que moi et que l’écart était très grand. Je serais même jusqu’à dire flagrant. Je ne vous dirai pas leurs âges car une femme a droit à ses petits secrets. J’ai décidé par la suite d’essayer les mecs de mon âge. C’est après cela que j’ai repéré Théodore Morel alias Théo. Un pur spécimen, ce mec. Il avait tout. Le physique, le fric et la classe. Je l’admirais beaucoup. Je croyais même au début en être tombée amoureuse, mais il n’en était rien. C’était juste de l’attirance physique. Une attirance qui a fini par s’estomper avec le temps. Je lui ai fait du charme et quelques temps plus tard, on sortait ensemble. La suite vous la connaissez déjà. Tout était parfait, presque comme un conte de fée même si je sais bien que ce n’en était pas un puisque je n’étais pas amoureuse. Mais Théo était amoureux et c’était l’essentiel pour moi. Il m’avait demandé en mariage deux ans plus tard. C’était mon jour de gloire car je voyais déjà mes rêves sur le point d’être réalisé. Malheureusement, une malédiction du nom d’Adèle est venue réduire à néant ce moment de gloire. Je ressens jusqu’à ce jour le goût fade et amer de cet échec cuisant. Mais je me console d’avoir brisé aussi le peu d’espoir qu’elle nourrissait envers Roger. Je sais que c’est mauvais de penser ainsi, mais c’est elle qui l’a cherché. On ne peut pas s’en prendre à Hannah Marta et espérer s’en tirer à bon compte.
******
Je soupire alors que la voiture s’engage sur la voie. Rafael n’a pas voulu m’accompagner jusqu’à chez moi. Il avait selon lui, quelques petits détails à régler. La frustration s’empare de plus en plus de moi lorsque j’y repense. C’est ainsi que sera ma vie à ses côtés ? Ses affaires auront toujours plus d’importance que moi ? J’ai toujours voulu me construire une vie de famille complète. Enfin, quoi que je fasse, elle ne sera jamais vraiment complète car il manquera toujours mes parents. Mais elle ne sera pas une famille tout court si Rafael garde cette habitude de toujours n’avoir que le travail en tête. Il faut que nous passions plus de temps ensemble et que nous apprenions plus à nous connaitre. Je ne veux pas seulement une vie aisée, je veux aussi une famille, des enfants, des belles sœurs, des beaux-frères, des belles mères et des beaux-pères. Bon le coup des belles-mères et des beaux-pères c’est un peu exagéré. Un de chaque suffit. Mais le fait est que je veux avoir des gens autour de moi, des gens sur qui je peux compter. A part Esther et la directrice de l’orphelinat dans laquelle j’ai grandi, je n’ai plus personne. Je n’ai jamais eu personne.
La sonnerie de mon téléphone me tire de mes pensées. Je suis intriguée de voir sur l’écran un appel venant de l’orphelinat dans laquelle j’ai justement grandi. Pourquoi m’appellent-ils ? Serait-il arrivé quelque chose ? Je pense à la directrice et un mauvais pressentiment m’envahit.
-Oui ?
-Hannah Marta ?
-Oui, c’est moi. Il s’est passé quelque chose ?
-Veuillez recevoir nos sincères condoléances. La directrice de l’orphelinat est morte ce matin des suites de sa maladie.
Quoi ? Comment ça elle est morte ?
-Mlle Marta ? continue la personne au bout du fil.
Mais je suis beaucoup trop bouleversée pour répondre. Je lâche le téléphone qui atterrit sur mes jambes. Comment est-ce possible ? Comment peut-elle mourir ? Elle m’avait promis qu’elle se battrait contre sa maladie. Elle m’avait promis qu’elle vaincrait son cancer. Elle me l’avait juré.
-Ça ne va pas ? demande Andrew en me jetant un coup d’œil.
Je pleure pour toute réponse. Une personne chère vient de m’être arraché. Qu’est-ce que ça veut dire ?
Andrew finit par garer la voiture dans un coin.
-Qu’est-ce qui ne va pas, Mlle Marta ?
-Elle est morte, dis-je en pleurs. Elle est morte. Elle est partie et m’a abandonné.
-Qui est morte ?
-La directrice. Elle m’a promis de survivre. Elle me l’a…
Il me prend dans ses bras. Je pleure toute ma douleur. Pourquoi ? Comment vais-je pouvoir vivre sans elle ?
Je me décolle d’Andrew et essuie mes larmes. Malheureusement de nouvelles se pointent. J’ai si mal. Cette douleur causée par la perte d’un être cher est atroce. Elle me rappelle celle de mes parents. Je pleure une fois de plus leur disparition à tous. Ils m’ont tous laissés.
-Tu veux aller quelque part ?
-A l’orphelinat, s’il te plait.
******
La voiture s’arrête devant l’orphelinat qui m’a vu grandir. Je regarde les lieux et de vieux souvenirs m’envahissent. Ça fait longtemps que j’ai mis les pieds ici. Depuis mes 18 ans si je me souviens bien. Je n’aurais jamais imaginé que ce soit la mort de celle que je considère comme ma seconde mère qui m’amènerait à revenir.
-Tu veux que je t’accompagne ?
-Non, merci. Je ne serai pas longue.
Je sors de la voiture. Deux femmes d’âges mûres m’accueillent à l’entrée.
-Hannah Marta ? dit l’une d’elle.
-C’est moi.
-Nous t’attendions, ajoute la deuxième femme.
La porte s’ouvre sur une autre dame, mais que je reconnais assez vite. Dame Hélène. Elle a toujours secondé la directrice à l’orphelinat. Elle fait partie des personnes dont je remercie le ciel d’avoir mis sur mon chemin. Vu que cela fait 7 ans que je suis partie, je ne sais pas si elle me reconnaitra. Elle me fixe avec grand intérêt et son visage s’illumine malgré la grande tristesse qui marque ses traits.
-Hannah, tu es enfin de retour.
Elle vient m’enlacer.
-Je suis désolée, Hannah. Je sais à quel point elle comptait pour toi.
Je n’arrive plus à retenir mes larmes. Elles jaillissent sans que je ne puisse rien y faire.
-A-t-elle souffert, Dame Helene ? hoqueté-je.
-Juste un peu. Elle est dans sa chambre.
Je pénètre dans l’orphelinat et prends sans plus attendre la direction de la chambre. Lorsque je me retrouve devant la porte, j’ai du mal à avancer. Je ne sais pas si j’ai vraiment envie de voir ça. Dame Hélène vient m’ouvrir la porte et je me retrouve devant l’évidence. La vue de ce corps inerte sur le lit, ce visage qui m’est si familier et qui me rappelle des souvenirs me font pousser des cris de désespoir. Je m’accroupis et me tiens la tête.
Dame Helene s’approche de moi et m’aide à me relever. Je m’assieds sur la chaise préparée à côté du lit. J’observe son visage qui comme dans mes souvenirs a toujours été angélique. Ses traits fins m’ont toujours fait penser qu’elle était un ange envoyé par Dieu pour panser mes peines de petite orpheline. Elle a l’air si paisible ainsi. Je lui prends la main et y dépose un baiser délicat. Elle demeurera à jamais dans mon cœur.
-Elle te réclamait souvent, dit Dame Helene. Elle voulait que tu viennes la voir.
-Je sais. A chaque fois que je l’appelais pour avoir de ses nouvelles, elle me demandait de passer.
-Pourquoi n’es-tu donc pas venue ?
-Je voulais venir, surtout quand j’ai appris pour sa maladie, mais je n’osais pas. Je ne voulais pas qu’elle sache à quoi j’étais réduite. Elle m’a inculqué de bonnes manières, mais je ne sais pas si je les applique dans ma vie en ce moment. Maintenant que je la vois dans cet état, je regrette de ne pas être venue. Pourquoi n’ai-je pas fait fi de tous mes doutes ?
-Elle savait sûrement ce que tu devais endurer, Hannah. Elle m’a demandé de te remettre cette lettre au cas où la mort viendrait la trouver trop tôt.
Je regarde l’enveloppe qu’elle me tend. Je la récupère et me lève.
-Merci. Quand aura lieu l’enterrement ?
-La semaine prochaine. On te tiendra au courant.
******
Allongée dans mon lit, je passe le revers de ma main sur mon visage pour effacer ces larmes qui persistent. Elle est vraiment morte. D’abord je perds mes parents et maintenant c’est au tour de la directrice de m’abandonner. Je me souviens de tous les moments qu’on a passé ensemble. C’est en partie grâce à elle si je n’ai pas sombré dans la solitude. Elle a toujours été là pour moi et je me rends compte avec désarroi que je n’étais pas là quand elle avait le plus besoin de moi. Je me suis défilée. Mais quel genre de personne je suis ? Elle aurait pu mieux vivre ses derniers instants si je les avais passé avec elle. Qui sait s’il y avait un sujet dont elle voulait aborder avec moi avant de partir. La lettre qu’elle m’a écrite me revient soudainement en mémoire. Je me lève et attrape mon sac. Je fouille à l’intérieur et trouve la lettre. J’appréhende un peu ce que je vais y trouver :
«
Bonjour Hannah, ou bonsoir. Cela dépend de l’heure à laquelle tu lis ceci. Si tu lis cette lettre, cela voudra dire que je suis morte et que je n’ai pas pu respecter la promesse que je t’ai faite de guérir. Pardonne-moi. Ce cancer m’a donc eu, mais ce n’est pas grave car je pars en paix. Mon seul regret est de ne t’avoir pas vu avant mon départ. J’aurais tellement voulu te revoir ne serait-ce qu’une dernière fois. Mais je te comprends, tu as toujours essuyé des moqueries depuis que tu es ici. Cela ne t’a pourtant pas empêché d’aller de l’avant et d’espérer voir un jour meilleur. En cela je suis rassurée, quoi qu’il arrive tu sauras t’en sortir.
J’aimerais tout de même que tu reprennes ta vie en main, ma chérie. Je sais que tu cherches par tous les moyens à t’élever dans la société. Tâche de modérer tes actions et ne commets pas l’irréparable. Quant à l’amour, sache qu’il peut frapper à ta porte à n’importe quel moment et à n’importe quelle heure. Reste éveillée et ne le laisse pas t’échapper. Je souhaite que tu rencontres la personne avec qui tu pourras fonder cette famille qui te tient tant à cœur. Cette personne te montrera que tu peux trouver le bonheur en toute chose. Je pourrais continuer à écrire des lignes et des lignes, mais je préfère m’arrêter ici. Sois heureuse, ma chère Hannah.
Belinda, la directrice de ton orphelinat.
»
La lettre me glisse entre les doigts et je m’effondre de nouveau en larmes. Pourquoi ne suis-je pas allée la voir une dernière fois ? Pourquoi ai-je été si lâche ? J’attrape un oreiller et me recroqueville dans mon lit. Elle a pensé à me prodiguer des conseils alors qu’elle était à quelques pas de la mort.
