Chapitre 3
Je ressors de ma chambre après m’être changée. Enfin… changée est un grand mot. Le short est encore court, le t-shirt un peu trop large pour cacher quoi que ce soit, mais au moins je suis habillée. Et surtout prête à affronter la journée. Je tombe presque nez à nez avec maman dans l’escalier. Elle monte lentement. Trop lentement. Un plateau bien garni entre les mains, les bras légèrement tremblants. Je fronce immédiatement les sourcils.
- Maman…
- Oh, Elara, ne t’inquiète pas, dit-elle en forçant un sourire.
Je regarde le plateau. Petit déjeuner complet. Trop complet.
- C’est pour qui ?
- Pour Noah. Le fils du patron.
- Pourquoi tu montes ça toute seule ?
- Il ne mange pas à table avec les autres.
- Bien sûr.
Je sens quelque chose se serrer dans ma poitrine. Elle travaille depuis l’aube, et maintenant elle grimpe les escaliers avec un plateau comme si de rien n’était. Je tends les mains sans lui demander son avis.
- Donne.
- Elara, ce n’est pas à toi de…
- Justement. Donne.
Elle hésite, puis cède. Elle me regarde comme si elle savait que discuter serait inutile.
- Quatrième étage. Quatrième porte à droite.
Je hoche la tête et monte les marches deux par deux, le plateau fermement calé contre moi. La colère m’aide à ne pas sentir le poids. Arrivée devant la porte, je souffle un coup. Je frappe. Rien. Je frappe encore. Toujours rien.
- Sérieusement…
J’ouvre la porte, agacée, bien décidée à déposer ce fichu plateau et repartir aussitôt. Et là. Je tombe encore sur lui. Le même garçon. Torse nu. En train de faire des pompes, juste à côté de son lit. La peau légèrement brillante, les muscles contractés, totalement concentré. Je m’arrête net. Il relève la tête. Nos regards se croisent. Le temps se suspend. Une demi-seconde. Pas plus. Je le reconnais immédiatement. Lui aussi. Et à cet instant précis, je comprends que cette maison est bien trop petite pour nous deux. Je dépose le plateau sur la commode à la vitesse de l’éclair. Mission accomplie. Demi-tour immédiat. Sauf que non. Une main me rattrape par le poignet. Je m’arrête net.
- Lâche-moi, grogné-je. Ta main est en fer ou quoi ?
Il resserre légèrement sa prise. Pas pour faire mal. Juste pour retenir. Ce qui m’agace encore plus.
- Tu entres ici sans autorisation et tu comptes repartir comme ça ?
- Sans autorisation ? Je t’ai attendu devant ta porte avec un plateau lourd pendant que monsieur faisait des pompes inutiles.
Il arque un sourcil.
- Inutiles ?
- Oui. Parce que visiblement, ça ne change pas ton comportement merdique.
Silence. Je vois sa mâchoire se crisper. Ah. Touché.
- Tu vas t’excuser, dit-il d’une voix plus dure.
- Rêve.
- Pour toutes les insultes depuis hier.
Je tire sur mon poignet. Rien. Je refuse catégoriquement. Avec élégance. Il soupire, comme si je lui donnais mal à la tête. Puis, sans me lâcher, il se dirige vers la porte… et la verrouille. Click. Je le regarde, incrédule.
- Tu plaisantes ?
- Pas du tout.
- Tu ne peux pas m’empêcher de sortir.
- Si. Et tu ne sortiras pas tant que tu ne t’excuseras pas.
Je croise les bras.
- Tu rêves encore.
Je tente de hausser la voix.
- À l’aide !
Il me coupe aussitôt.
- Inutile. La porte est blindée. Personne n’entend rien ici.
Je le fixe. Puis je ris. Un rire bref, sec.
- Tu es complètement fou.
- Peut-être. Mais toi, tu es incroyablement malpolie.
Je relève le menton.
- Et toi, incroyablement autoritaire.
On se fait face. Lui, torse nu, furieux. Moi, coincée, furieuse aussi. L’air entre nous est chargé. Pas dangereux. Juste… explosif.
- Je ne m’excuserai pas, répété-je.
- Alors tu restes.
Je souris, faussement douce.
- Tu vas craquer avant moi.
Je comprends que ce n’est plus une simple dispute. C’est une guerre d’ego. Et aucun de nous deux n’a l’intention de perdre. Je croise les bras et m’appuie contre le mur, bien décidée à ne pas bouger d’un centimètre. Noah s’assoit tranquillement sur le bord de son lit et commence à manger. Comme si de rien n’était. Comme si je n’étais pas coincée dans sa chambre à cause de son ego surdimensionné. Je le regarde mâcher. Lentement. Calmement. Ça m’exaspère.
- Tu sais, dit-il entre deux bouchées, tu peux encore t’excuser.
- Et toi, tu peux encore rêver.
Il lève les yeux vers moi.
- Tu es incroyablement têtue.
- Merci. On me le dit souvent.
Je redresse le menton. De toute façon, ma mère va venir me chercher. Elle va s’inquiéter. Il sourit. Pas un sourire gentil. Un sourire malicieux. Dangereusement satisfait.
- Tu crois ?
Il sort son téléphone. Mon cœur rate un battement.
- Qu’est-ce que tu fais ?
- Je règle le problème.
Avant que je puisse protester, il appelle. Il met le haut-parleur.
- Allô, Margaret ?
Je me fige.
La voix de ma mère résonne faiblement.
- Oui, Noah ? Tout va bien ?
Il prend un ton parfaitement calme. Trop calme.
- Oui, oui. Elara est avec moi. Je lui ai demandé de m’aider pour un petit rangement… elle s’est proposée de rester un moment.
- Oh… d’accord. Elle ne dérange pas ?
- Pas du tout. Elle est… très serviable.
Je le fixe, bouche entrouverte. Serviable ? Il est sérieux là ?
- Parfait alors, dit maman. Je la laisserai tranquille.
L’appel se termine. Je reste immobile. Choquée. Littéralement sans voix pendant une demi-seconde. Puis je le fusille du regard.
- Tu es ignoble.
- Astucieux, corrige-t-il.
- Tu viens de mentir à ma mère.
- J’ai improvisé. Nuance.
Je serre les poings.
- Tu crois que ça va me faire m’excuser ?
Il se lève, s’approche de moi, toujours ce calme insupportable.
- Je crois surtout que tu n’as plus d’excuse.
Je le regarde droit dans les yeux.
- Tu peux appeler qui tu veux, verrouiller toutes les portes de cette maison… je ne m’excuserai pas.
Un silence lourd tombe entre nous. Il me fixe, surpris. Presque impressionné. Presque.
- Tu es vraiment impossible.
- Et toi, tu es exactement le genre d’homme que je déteste.
Il esquisse un sourire lent.
- Intéressant.
Moi, je ne souris pas. Parce que malgré le choc, malgré la colère… je refuse toujours. Je ne m'excuserai pas.
