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Chapitre 2

Le dîner est enfin terminé. Je suis polie. Souriante quand il faut. Silencieuse quand c’est préférable. J’ai répondu aux questions, remercié, hoché la tête. Le minimum vital. La famille Rush est fidèle à elle-même : élégante, chaleureuse, presque trop parfaite. On pourrait croire que tout est simple ici. Mais je suis épuisée. Je monte dans ma chambre et enlève cette robe trop sage. Je passe un short et un t-shirt large, attache mes cheveux en chignon désordonné. Là, je respire enfin. Être moi. Juste moi. Comme à chaque fois que je viens ici, je décide de faire un tour dans le jardin avant de dormir. C’est devenu un rituel. Le seul endroit où cette maison ne me donne pas l’impression d’être en trop. Dehors, l’air est frais. La pelouse est immense, parfaitement entretenue, presque irréelle. Je marche pieds nus sur l’herbe, lentement. Le silence me fait du bien. Puis je le vois. Au loin, près des lumières extérieures, un homme fait du sport. Torse nu. Mouvements sûrs. Corps sculpté par l’habitude et la confiance. Il enchaîne les exercices comme si le monde lui appartenait. Je ralentis sans m’en rendre compte. Et là, sa voix fend le calme.

- Eh toi ! Apporte-moi une bouteille d’eau !

Je m’arrête net. Je cligne des yeux. Il parle bien de moi ? Je tourne légèrement la tête vers lui, croise ses bras musclés, son regard assuré. L’assurance de quelqu’un qui n’a jamais entendu le mot non. Mon sang chauffe immédiatement.

- Tu es sourde ou quoi ?

- Tu es impoli, lancé-je sèchement.

- Pardon ?

- Tu as des jambes. Et visiblement de l’énergie. Va chercher ta bouteille toi-même.

Le silence tombe comme une gifle. Je vois son corps se figer. Littéralement. Il me regarde comme si je venais de lui parler dans une langue inconnue. Comme si personne ne lui avait jamais répondu ainsi. Parfait. Je ne lui laisse pas le temps de dire quoi que ce soit. Je tourne les talons, le cœur battant, la colère au ventre. Pas contre lui seulement. Contre cette maison. Contre cette habitude qu’ont certains de croire que tout leur est dû. Je rentre dans ma chambre et claque doucement la porte. Je m’appuie contre, souffle longuement. Quel abruti. Je ne sais pas qui il est. Je sais juste une chose :

s’il pense que je vais obéir au claquement de ses doigts, il se trompe lourdement. Le matin arrive trop vite. Je suis assise à la grande table de la cuisine, un bol de café entre les mains, encore un peu froissée par la nuit. Ici, le petit déjeuner se prend tôt. Trop tôt. Les employés arrivent les uns après les autres, encore à moitié endormis. Je reconnais presque tout le monde. Des visages familiers. Des sourires discrets. Puis les voix montent.

- Tu sais qu’il est revenu hier soir ?

- Noah Rush ?

- Oui, lui. Le fils prodige.

Je lève à peine les yeux. Mon estomac se serre déjà.

- Il revient d’un long voyage, paraît-il. Études à l’étranger, grandes écoles, tout ça.

- Et il n’a jamais vécu ici, tu te rends compte ? Il a grandi ailleurs…

- Mais mon Dieu, ce qu’il est beau.

Les rires fusent. Des rires trop excités pour l’heure matinale.

- Franchement, je donnerais n’importe quoi juste pour qu’il me regarde, dit l'une d'elles rêveuse.

- Moi ? Juste pour le toucher une fois. Même pas longtemps.

- T’as vu son corps hier soir ? On aurait dit une statue.

Je repose ma cuillère un peu trop fort. Le malaise me grimpe le long de la nuque. Elles continuent. Sans filtre. Sans gêne. Des phrases qui me donnent envie de me lever et de partir. Comme si l’homme en question n’était pas une personne, mais un objet de fantasme posé au milieu de la maison.

- Vous savez que vous n’êtes pas seules, au moins ? dis-je calmement.

Un silence. Très bref. Puis l’explosion. Elles éclatent de rire.

- Oh, Elara…

- Ne fais pas ta coincée.

- On rigole.

Je serre les dents.

- C’est déplacé, insisté-je. Il travaille ici. Vous aussi.

Une autre vague de rires. Plus forts. Moqueurs.

- T’inquiète, la princesse.

- De toute façon, il ne regardera jamais des filles comme nous.

Ça, bizarrement, ça ne me fait pas sourire. Je me lève, prends mon bol et le pose dans l’évier. Mon appétit a disparu. Je quitte la cuisine avec une certitude bien ancrée : Noah Rush ne m’inspire rien de bon. Je marche tête baissée dans le couloir, occupée à enlever les miettes de pain collées à ma petite robe de chambre. Le tissu est clair, évidemment. Toujours au mauvais moment. Je frotte, concentrée. Je ne regarde pas devant moi. Erreur. Je heurte quelque chose. Ou plutôt quelqu’un. Un mur. Non. Un mur chaud. Dur. Beaucoup trop dur. Mon front cogne violemment contre… un torse.

- Aïe !

Je recule d’un pas, la main sur le front, furieuse avant même d’avoir levé les yeux.

- Tu es aveugle ou quoi ? lâche une voix masculine.

Je relève la tête. Lentement. Très lentement. C’est lui. Le type du jardin. Torse couvert cette fois, malheureusement. Même présence agaçante. Même assurance insolente.

- Pardon ?

- Tu regardes où tu vas, normalement.

Je cligne des yeux, outrée.

- C’est culotté venant de quelqu’un qui se balade comme un mur ambulant au milieu du passage.

- Un mur ambulant ?

- Oui. Et ton torse est beaucoup trop dur. Tu m’as fait mal au front.

Il me regarde comme si je venais de l’accuser d’un crime international.

- Ce n’est pas mon problème si tu marches sans regarder.

- Ce n’est pas mon problème si tu es bâti comme un frigo américain.

Silence. Ses lèvres s’entrouvrent, choqué. Je vois passer toute une gamme d’émotions sur son visage. Surprise. Incrédulité. Et quelque chose d’autre. De dangereux.

- Tu parles toujours comme ça aux gens ?

- Seulement à ceux qui se croient tout permis.

Je le contourne sans attendre sa réponse.

- Et pour information, ajoutè-je en m’éloignant, tu devrais apprendre la politesse. Ça adoucit les traits, t'as l'air vieux.

Je marche vite. Trop vite. Le cœur qui bat fort. La colère qui pulse encore. Je claque la porte de ma chambre derrière moi et m’y adosse, souffle court. Quel imbécile.Je n’ai aucune idée de qui il est. Mais une chose est sûre : si je recroise ce type, ça ne se passera pas mieux.

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