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Chapitre 4

Le jeune homme au crâne rasé alluma une cigarette d’une main tremblante, inspira profondément et approuva d’un signe de tête.

— Mokonzi a raison. Brigitte est une femme redoutable. J’ai eu affaire à elle une fois, lors d’une négociation avortée. En quinze minutes, elle m’a démonté tous mes arguments avec une logique implacable. Elle connaît les dossiers mieux que nous. Elle anticipe nos mouvements avant même que nous les ayons envisagés. Et ce qui la rend vraiment dangereuse, ce n’est pas seulement son intelligence, c’est son sang-froid. Elle ne panique jamais. Elle ne cède jamais. Elle ne pardonne jamais.

— Une femme forte, ajouta Kabila en se penchant en avant, les coudes sur la table. Elle est intelligente et très instruite. Elle a fait ses études à la Sorbonne, rappelons-le. Elle parle quatre langues couramment. Elle connaît les arcanes du droit international, de l’économie, de la stratégie militaire. Combien d’entre nous peuvent se targuer d’un tel bagage ? Et elle a surtout une qualité qui la rend mortelle : elle est d’une loyauté absolue envers Fred. Certains disent qu’elle est amoureuse de lui. D’autres disent qu’elle a simplement compris que son propre pouvoir dépend entièrement du sien. Quelle que soit la raison, cette femme est un rempart.

Les murmures reprirent, plus denses, plus inquiets. Un des hommes, un avocat silencieux jusque-là, posa ses lunettes sur la table et les massa lentement.

— Alors que faisons-nous ? demanda-t-il d’une voix blanche. Nous savons tous que tant que Brigitte est là, Fred tient. Si nous attaquons Fred directement, elle le protégera. Si nous tentons de contourner Fred, elle nous verra venir. Elle a des informateurs partout. Elle connaît nos noms, nos adresses, nos faiblesses. Rien ne lui échappe.

Julien écoutait, immobile, les bras croisés sur sa large poitrine. Son visage était un masque de granit, mais ses yeux brillaient d’une lueur fébrile, presque fiévreuse. Il laissa les voix s’élever, les craintes s’exprimer, les doutes se déverser comme un torrent qui cherche son lit. Puis, au moment où le tumulte atteignait son paroxysme, il leva la main.

Le silence retomba, plus lourd qu’avant.

— Vous avez raison, dit-il d’une voix où perçait une admiration froide. Brigitte est un obstacle majeur. Brigitte est le bouclier de Fred. Brigitte est sa conseillère, sa vigie, son rempart. Et tant qu’elle sera à ses côtés, nos plans ne seront que des châteaux de sable que la première marée emportera.

Il fit le tour de la table lentement, ses semelles crissant sur le sol poussiéreux. Chaque homme retenait son souffle, sentant que Julien s’approchait d’un point de non-retour.

— Alors, dit-il en s’arrêtant derrière Mokonzi et en posant une main sur son épaule massive, nous devons poser la question qui fâche. La question que personne n’ose formuler à voix haute. Nous devons l’affronter, la regarder en face, et y répondre avec le courage que nous impose notre combat.

Il retourna à la tête de la table, saisit un verre d’eau posé devant lui, le vida d’un trait, et planta ses yeux dans ceux de ses alliés.

— Si Brigitte est le problème, alors Brigitte doit disparaître.

Les mots tombèrent comme un couperet.

Pendant quelques secondes, aucun des hommes présents ne bougea, ne respira, ne cligna des yeux. La phrase suspendue dans l’air semblait flotter au-dessus d’eux, terrible, définitive. Puis, comme une vague qui se brise, les réactions éclatèrent.

— Tu parles de l’éliminer ? s’écria Kabila en se levant brusquement, sa chaise tombant derrière lui dans un fracas de bois. Tu parles de tuer la première conseillère du président ? Tu mesures les conséquences ? Ce serait une déclaration de guerre ! L’État déchaînerait tous ses chiens contre nous. Ce serait la fin de tout ce que nous avons construit !

— Kabila a raison, renchérit l’avocat, remettant précipitamment ses lunettes. Même si nous réussissions, l’après serait ingérable. Fred, privé de Brigitte, deviendrait paranoïaque. Il verrait des comploteurs partout. Il déclencherait une purge sans précédent. Nous serions les premiers sur la liste.

— Et si nous échouons ? ajouta le jeune homme au crâne rasé, la cigarette au bord des lèvres. Une tentative avortée contre Brigitte, c’est la mort assurée pour nous tous. Pas un procès, pas une défense, pas une chance. Des exécutions sommaires, des disparitions, des charniers. Nous avons vu ce que Fred fait à ceux qui osent lever la main contre les siens.

Seul Julien restait imperturbable. Il les laissa s’agiter, s’époumoner, se répandre en objections et en mises en garde. Il observait leurs visages crispés par la peur, leurs mains qui tremblaient, leurs regards qui cherchaient du soutien chez le voisin. Il les connaissait tous. Il savait que certains étaient des braves quand il s’agissait de prononcer des discours ou de signer des pétitions, mais que leur courage fondait comme neige au soleil quand il fallait envisager l’irréparable.

Pourtant, il savait aussi qu’il avait raison. Brigitte était le verrou. Brigitte était la clé. Sans elle, Fred devenait vulnérable, exposé, mortel.

Il leva à nouveau la main, et le silence se fit, non sans difficulté.

— Je n’ai pas dit que ce serait facile, dit-il d’une voix basse, presque un murmure, mais qui portait pourtant jusqu’au fond de la cave. Je n’ai pas dit que ce serait sans risque. La liberté ne se conquiert pas en sirotant du thé dans les salons. La libération de notre pays exige des sacrifices. Et si nous n’avons pas le courage de faire ce qui doit être fait, alors nous méritons vraiment de rester à genoux devant Fred et sa conseillère.

Il marqua une pause, laissa ses paroles faire leur chemin dans les esprits.

— Personne ici n’aime cette idée. Moi le premier. Je ne suis pas un assassin. Je ne me lève pas le matin en rêvant de faire couler le sang. Mais nous sommes à un carrefour de l’histoire de notre pays. Si nous reculons aujourd’hui, nous reculerons toujours. Nous passerons le reste de nos vies à nous demander « et si… ». Et nos enfants, nos petits-enfants, nous demanderont pourquoi nous avons eu la peur dans le ventre quand il fallait agir.

Mokonzi, qui était resté silencieux depuis sa première intervention, se racla à nouveau la gorge. Ses petits yeux enfoncés dans la graisse de son visage brillaient d’une lueur calculatrice.

— Admettons, dit-il lentement. Admettons que nous soyons d’accord sur le principe. La question demeure : comment ? Comment s’approcher de Brigitte ? Elle est protégée vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Sa sécurité est assurée par les hommes de confiance de Fred, les mêmes qui ont fait leurs preuves lors des tentatives de coup d’État précédentes. Elle ne se déplace jamais seule. Elle ne sort jamais sans escorte. Son domicile est une forteresse. Ses bureaux au palais sont verrouillés comme un bunker.

— Et ce n’est pas tout, ajouta Kabila, qui s’était rassis, le visage défait. Brigitte est méfiante de nature. Elle a survécu à au moins deux tentatives d’intoxication alimentaire par le passé. Depuis, elle a son propre cuisinier, ses propres goûteurs, ses propres sources d’approvisionnement. Elle ne boit que de l’eau minérale scellée, ne mange que des plats préparés par ses gens. Même ses vêtements sont inspectés avant qu’elle ne les porte. Cette femme vit dans une bulle de sécurité quasi hermétique.

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