Bibliothèque
Français
Chapitres
Paramètres

Chapitre 3

La nuit était tombée sur la capitale comme un linceul discret, étouffant les rumeurs de la ville sous un manteau d’encre et de silence. Aucune étoile ne brillait au-dessus des toits, comme si le ciel lui-même s’était retiré pour ne pas être témoin de ce qui allait se tramer dans l’ombre.

Au cœur du vieux quartier commercial, là où les boutiques fermaient leurs volets rouillés et où les réverbères vacillaient par intermittence, se dressait un entrepôt désaffecté. Autrefois, c’était une manufacture de textile florissante ; aujourd’hui, ses murs suintaient l’humidité et ses fenêtres aveugles ne laissaient filtrer aucune lumière. Personne ne s’y aventurait passé une certaine heure, et c’était précisément pour cette raison que Julien avait choisi les lieux.

Aucun média, aucun photographe, aucun informateur ne pouvait franchir le périmètre sans être repéré. Les hommes de Julien, des gardes du corps choisis parmi ses plus loyaux affidés, étaient postés à chaque angle de rue, à chaque embranchement. Leurs oreillettes crépitaient de messages codés, leurs regards fouillaient l’obscurité avec la méticulosité de chasseurs guettant une proie. L’entrepôt, lui, n’avait qu’une seule entrée : une porte métallique grinçante dissimulée derrière un amas de caisses pourries. Derrière cette porte, un escalier de pierre descendait vers une cave voûtée que le temps avait oubliée.

C’est là, dans cette crypte improvisée, que se tenait la réunion. Une unique ampoule suspendue au bout d’un fil dénudé éclairait d’une lueur jaune et tremblotante, une longue table en bois grossier. Dix hommes étaient assis autour, leurs silhouettes découpées dans l’ombre comme des statues de cire. Certains portaient des costumes sombres aux cols légèrement défaits, d’autres des tenues plus modestes, mais tous partageaient la même expression : une tension féroce, à fleur de peau, prête à exploser.

Julien se tenait debout à la tête de la table, dominant l’assemblée de toute sa stature. Il avait ôté sa veste de costume, révélant des avant-bras massifs couverts d’un duvet sombre, et ses manches de chemise étaient retroussées avec une précision qui trahissait une nervure maîtrisée. Son visage, taillé à la serpe, était éclairé de biais par l’ampoule, accentuant les creux sous ses pommettes et l’éclat métallique de ses yeux. Il ne souriait pas. Il n’y avait aucune place pour la convivialité ici.

Il posa ses deux mains à plat sur la table, le bruit sec de ses paumes frappant le bois fit se taire les murmures épars.

— Messieurs, dit-il d’une voix grave qui roula sous les voûtes comme un tonnerre assourdi. Nous sommes ici parce que nous savons tous ce qui doit être fait. Le temps des hésitations est révolu. Le temps des demi-mesures est mort.

Il fit une pause, balayant l’assemblée du regard. Chaque homme croisa son regard un instant, puis détourna les yeux, comme ébloui par l’intensité de ce qu’il lisait dans les pupilles de Julien.

— Fred est au pouvoir depuis trop longtemps. Il s’est installé dans ce fauteuil présidentiel comme un parasite dans un arbre, suçant la sève de ce pays jusqu’à ce qu’il ne reste plus que l’écorce. Nous avons tenté les voies légales. Nous avons usé des recours constitutionnels. Nous avons organisé des manifestations, des grèves, des appels à la communauté internationale. Et qu’avons-nous obtenu ? Des promesses en papier, des communiqués lénifiants, et un président qui ricane de notre impuissance depuis son palais de marbre.

Un homme à l’extrémité droite de la table, un ancien ministre des Finances nommé Kabila, hocha lentement la tête. Il avait le visage buriné par des décennies de politique et des cernes profonds sous les yeux.

— Tu as raison, Julien, souffla-t-il. Nous avons tout essayé. Mais tant que Fred reste au sommet, aucune de nos actions ne portera ses fruits. Il a verrouillé toutes les institutions. L’Assemblée est à sa botte. La justice est muselée. L’armée lui est acquise, du moins tant qu’il continue à graisser les bonnes pattes.

— L’armée, fit un autre homme, plus jeune, au crâne rasé et aux doigts tachés de nicotine. L’armée ne lui est pas totalement fidèle. J’ai des contacts parmi les gradés. Certains commencent à gronder. Mais ils ont peur. Et ils ont raison d’avoir peur. Fred a éliminé tous ceux qui osaient lever la tête.

Julien frappa à nouveau la table, cette fois avec plus de force.

— Assez. Je ne vous ai pas réunis ici pour dresser le constat de notre faiblesse. Je connais nos faiblesses. Je les connais mieux que quiconque. Je veux des solutions. Je veux des actions. Je veux des noms. Notre combat, messieurs, est simple, limpide, absolu : nous devons déloger Fred du pouvoir. Quiconque m’aidera à atteindre cet objectif, quiconque mettra la main à la charrue ou fournira les moyens de nos actions, recevra ce qu’il mérite : un poste, un vrai, pas des miettes, pas des strapontins. Je parle de portefeuilles ministériels, de directions stratégiques, de sièges dans les conseils d’administration des sociétés d’État. Je ne fais pas de promesses en l’air. Je m’engage sur mon honneur et sur le sang qui coule dans mes veines.

Ses paroles résonnèrent longuement dans la cave, rebondissant contre les murs de pierre humide avant de s’éteindre dans un silence pesant. Les hommes échangèrent des regards. Certains semblaient troublés par la rudesse du discours, d’autres, au contraire, affichaient une satisfaction carnassière. Le poste juteux ! C’était la carotte que Julien faisait miroiter depuis des mois, mais jamais il ne l’avait formulée avec autant de franchise.

Un homme corpulent, nommé Mokonzi, ancien député déchu après avoir tenté de s’opposer à une loi sur le budget, se racla la gorge bruyamment. Il s’essuya la bouche du revers de la main et prit la parole d’une voix éraillée.

— Julien, nous te savons déterminé. C’est pour cela que nous sommes ici, au péril de nos vies. Mais avant de parler de postes et de récompenses, soyons lucides. Tant que Fred est à côté de Brigitte, il sera difficile, pour ne pas dire impossible, de le vaincre.

À ce nom, un frisson parcourut l’assemblée. Brigitte... Le nom de la première conseillère tombait comme une pierre dans une eau calme, faisant naître des ondulations de crainte et de respect mêlés.

— Brigitte, reprit Mokonzi, est le véritable pilier du régime. Fred n’est que la façade, le visage qu’on montre aux foules. Elle est le cerveau. Elle est la main qui tire les ficelles. Elle est celle qui lit tous les rapports avant lui, qui corrige ses discours, qui évalue les risques, qui choisit les alliés et désigne les ennemis. Sans elle, Fred n’est qu’un homme seul, vulnérable, livré à ses instincts. Avec elle, il est invincible.

Téléchargez l'application maintenant pour recevoir la récompense
Scannez le code QR pour télécharger l'application Hinovel.