Chapitre 2
Brigitte était restée immobile, l’écoutant avec une intensité froide. Elle était son premier conseiller, mais elle était surtout sa mémoire stratégique, son algorithme politique. Là où Fred voyait la colère et la menace, elle voyait un échiquier avec des cases à nettoyer.
Lorsqu’il se tut, elle se leva à son tour et vint se placer devant lui, posant une main sur son bras pour capter toute son attention. Sa voix, douce mais d’une clarté d’acier, trancha le silence.
— Fred, assieds-toi.
Il obéit, s’asseyant sur le bord du lit. Elle ne le lâchait pas du regard.
— Tu es fatigué, et tu as raison d’être en colère. Mais la colère est une conseillère imprudente. Elle pousse à faire du bruit, alors que ce qu’il nous faut, c’est de l’efficacité. Écoute-moi bien.
Elle fit quelques pas, comme pour mettre de l’ordre dans ses pensées, puis se retourna face à lui, les bras croisés.
— Julien a commis une erreur colossale. Il a détourné des fonds publics, cela est avéré. Nous avons le rapport de l’Inspection Générale des Finances. Il est tombé, humilié. C’était notre victoire. Mais au lieu de disparaître dans l’ombre, il s’est relevé et a choisi l’affrontement. Il nous force ainsi à changer de stratégie. La guerre de tranchées ne nous sied pas. Nous avons l’artillerie lourde : nous contrôlons l’État.
Elle s’approcha de lui, son parfum de jasmin effleurait ses narines.
— Tu ne dois pas t’attaquer directement à lui, du moins pas tout de suite. Ce serait lui donner l’auréole du martyr. Le combat ne se gagne pas en le frappant, lui, mais en le vidant de sa substance. Un général sans armée n’est qu’un homme en costume. Un parti politique sans relais, sans argent, sans cadres, n’est qu’un club de discussion.
Fred leva les yeux vers elle, un éclat nouveau dans son regard.
— Que proposes-tu ?
— La première chose, dit Brigitte en s’asseyant à côté de lui, en baissant encore la voix, comme si les murs eux-mêmes pouvaient être des traîtres, c’est de dresser une liste exhaustive, méticuleuse, quasi chirurgicale. Tu dois identifier tous ceux qui travaillent, aujourd’hui même, directement ou indirectement, avec Julien... Tous.
Elle prit son téléphone dans la poche de son peignoir et ouvrit une application de notes.
— Il faut les classer par catégories, poursuivit-elle. D’abord, les affilliés directs : les membres de son cabinet fantôme, ceux qui ont démissionné pour le suivre, ses conseillers stratégiques. Ceux-là, ce sont des cibles prioritaires. Ensuite, les indirects : ces directeurs généraux des entreprises publiques qui lui doivent leur poste, ces présidents de délégations urbaines qui ont profité de ses largesses, ces petits chefs dans les ministères techniques qui font encore circuler l’information vers lui. Et enfin, les soutiens latents : ces caciques de notre propre parti, ceux de la majorité, qui commencent à lui faire les yeux doux, qui assistent à ses meetings en catimini, qui « s’informent » sur son mouvement.
Fred acquiesça lentement, le mécanisme de la machination politique s’activant dans son esprit.
— Il y en a des centaines…, murmura-t-il.
— Exactement, confirma Brigitte. C’est une toile. Et une toile, on ne la déchire pas d’un seul coup, on coupe les fils un à un, jusqu’à ce qu’elle s’effondre d’elle-même.
Elle se leva, son énergie électrisant l’air.
— La seconde phase, c’est l’écrémage. Une fois la liste établie, nous allons les écarter un par un du gouvernement, de l’administration, des entreprises publiques. Pas par des mesures brutales qui créeraient un tollé mais avec la précision d’un horloger. Le ministre des Finances, qui a été nommé par Julien et qui lui est encore redevable ? On le mute. On lui offre un poste d’ambassadeur dans un pays lointain, le Kazakhstan, par exemple. C’est une promotion en apparence, c’est un exil en réalité. Le directeur général de la Régie des Voies Aériennes, qui est un cousin de sa femme ? On lance une inspection de routine, on découvre des « irrégularités » dans la gestion des créneaux de vols, on le suspend pour enquête. Le temps que l’enquête aboutisse, il est oublié et remplacé. Le gouverneur de province qui lui a prêté la salle pour son meeting inaugural ? On coupe ses subventions pour le développement local, on le bloque au niveau de la banque centrale. Il devra rendre des comptes.
Elle faisait les cent pas, ses mains traçant des schémas dans l’air.
— Tu vois, Fred ? Il ne s’agit pas de les jeter en prison (même si certains le méritent). Il s’agit de les neutraliser. Les priver de moyens d’action, de visibilité, d’influence. Un homme politique sans poste, sans budget, sans le parfum du pouvoir, n’est plus qu’un citoyen ordinaire avec des ambitions surdimensionnées. Ils se lasseront. Ils se disputeront entre eux pour les miettes. L’UCR, privé de ses cadres les plus compétents et de ses relais dans l’administration, deviendra un parti fantôme, une coquille vide. Et Julien, ton adversaire, se retrouvera seul, à haranguer des foules de plus en plus clairsemées, sans prise sur la réalité du pouvoir.
Fred se leva à son tour. L’épuisement du voyage avait disparu, remplacé par une froide détermination. Il se tenait devant Brigitte, un sourire mince et dur aux lèvres.
— Tu as raison, dit-il, la voix plus calme, plus posée. C’est une guerre de position. Nous allons verrouiller chaque secteur, chaque institution. Nous allons assécher le marigot où il pense pouvoir pêcher.
Il posa ses mains sur les épaules de sa femme et la regarda dans les yeux.
— Tu seras mon chef d’état-major pour cette opération. Personne d’autre ne doit savoir. Nous allons convoquer demain le ministre de l’Intérieur, le directeur de l’Agence Nationale de Renseignements, et le secrétaire général de notre parti. Nous leur donnerons des directives orales, sans jamais prononcer le nom de Julien. Il s’agira simplement d’un « assainissement du cadre institutionnel », d’une « lutte contre les conflits d’intérêts », d’un « recentrage des loyalistes ».
Brigitte acquiesça, un éclat de satisfaction illuminant ses traits. Elle reprit sa place de conseillère suprême, celle qui voit plus loin que le tumulte du quotidien.
— Et surtout, ajouta-t-elle, il faut consolider ton pouvoir et ton autorité pendant ce processus. Chaque poste que nous libérons, nous devons le pourvoir avec un homme ou une femme dont la loyauté est absolue, non pas envers le parti, mais envers toi personnellement. C’est en plaçant nos hommes que nous bâtissons un rempart. Que ces nominations soient perçues comme un renouveau, un souffle de jeunesse, une main ferme qui remet de l’ordre. Les gens applaudiront. Les partenaires étrangers verront une volonté de bonne gouvernance. Et Julien, lui, verra ses pions disparaître un à un de l’échiquier.
Un long silence s’installa, un silence lourd de stratégies ourdies et de conséquences incalculables. Les deux époux se tenaient face à face, unis par le pouvoir et par la menace d’un ennemi commun. Au-dehors, Kinshasa continuait à bruisser, ignorant que dans la chambre présidentielle de Mont-Fleury, les bases d’une implacable machine à broyer les ambitions dissidentes venaient d’être posées. Le combat ne serait ni bref, ni propre. Il serait une lente asphyxie, un démembrement méthodique de l’appareil d’État pour en extirper toute parcelle de pouvoir qui n’était pas inféodée à la volonté unique du président. Le lit conjugal s’était mué en quartier général, et dans la pénombre de cette chambre, la première pierre du contre-assaut venait d’être scellée.
