Chapitre 1
L’aéroport international de Ndjili, habituellement symbole de l’agitation chaotique de la mégapole, avait été transformé en un sanctuaire de l’ordre et du protocole. Depuis les premières lueurs de l’aube, des milliers de militants, drapeaux à la main, s’étaient massés derrière les barrières de sécurité, entonnant des chants de louange à l’unisson. L’air était saturé d’une ferveur à la fois politique et presque religieuse.
C’est dans ce décor solennel que le convoi présidentiel, une théorie de véhicules noirs aux vitres teintées précédés par une escorte de la Garde Républicaine aux uniformes impeccables, franchit les portes de l’enceinte aéroportuaire. L’appareil présidentiel, un Boeing 787 aux couleurs du drapeau national, bleu, jaune et rouge, venait de se poser après un long vol reliant Pékin, capitale de la République Populaire de Chine.
La porte de l’avion s’ouvrit, dévoilant la silhouette altière du président Fred. Il arborait un costume bleu marine élégant, une cravate rouge sang de bœuf strictement nouée, et ses cheveux grisonnants étaient coiffés avec une précision chirurgicale. Son visage, marqué par les responsabilités écrasantes du pouvoir et les négociations intenses qui venaient de se dérouler, affichait un mélange de fatigue contenue et de satisfaction. La mission était un succès. Des accords milliardaires pour les infrastructures, les mines et l’agriculture avaient été signés. La RDC, sous sa houlette, s’affirmait comme un partenaire incontournable sur l’échiquier mondial.
Derrière lui, apparaît sa femme, Brigitte. Elle n’était pas simplement la Première Dame. Elle était son rempart, son miroir, son conseiller le plus écouté. Vêtue d’une robe en pagne de soie bleu roi, rehaussée d’un collier d’or et de diamants, elle dégageait une aura de puissance silencieuse. Son sourire était affiché pour les photographes, mais ses yeux, dissimulés derrière des lunettes de soleil fumées, balayaient déjà la foule avec une acuité redoutable, évaluant les présents, notant les absents, lisant entre les lignes des allégeances proclamées.
La cérémonie d’accueil fut un chef-d’œuvre de mise en scène politique. La garde d’honneur rendit les honneurs militaires, les douze coups de canon ébranlèrent l’air lourd, et la fanfare joua l’hymne national, « Debout Congolais », avec une vigueur qui fit frissonner la foule. Fred et Brigitte descendirent lentement les marches, saluant avec une grâce calculée. Le Premier Ministre par intérim, un technocrate falot nommé pour assurer l’intérim après la chute de son prédécesseur, s’avança pour une accolade froide et protocolaire. Les ministres, alignés comme des soldats de plomb, défilèrent un par un pour une poignée de main, chacun tentant de capter le regard présidentiel une fraction de seconde de plus que le voisin.
Au bout d’une heure de cette litanie protocolaire, Fred, épuisé par le voyage et cette mise en scène, signifia son désir de rentrer. Le convoi, tel un serpent d’acier, se fraya un chemin à travers les artères bouillonnantes de Kinshasa, transformées en couloirs déserts par les forces de l’ordre, jusqu’à la Cité de l’Union Africaine. Mais ce n’était pas là que le couple présidentiel se dirigea. Leur véhicule, une limousine présidentielle blindée, bifurqua discrètement vers la résidence privée de Mont-Fleury, perchée sur les collines surplombant le fleuve Congo. Là, loin des caméras et des oreilles indiscrètes, commençait la véritable vie du pouvoir.
La résidence était un havre de paix cossu. Des gardes silencieux en tenue noire quadrillaient les jardins luxuriants. À l’intérieur, l’air climatisé offrait un contraste saisissant avec la chaleur moite de l’extérieur. Après avoir été accueillis par le personnel de maison, les deux époux se retrouvèrent enfin seuls dans la vaste chambre présidentielle. Les rideaux de soie épaisse étaient tirés, ne laissant filtrer qu’une lueur tamisée. Sur une table basse, une coupe de fruits exotiques et une carafe d’eau de source trônaient à côté des journaux du jour, dont les gros titres vantaient tous le succès du voyage présidentiel.
Fred dénoua sa cravate d’un geste las et s’affala sur le canapé en cuir fauve, poussant un long soupir. Brigitte, après avoir retiré ses bijoux et les avoir rangés méticuleusement, vint s’asseoir à côté de lui. Elle retira ses talons aiguilles et se tourna vers lui, son visage perdant instantanément le masque de circonstance pour laisser place à une expression de concentration absolue.
Le silence qui s’installa n’était pas celui du repos, mais celui de l’orage qui couve. Fred prit un journal, le parcourut distraitement, puis le jeta sur la table avec une moue de dégoût.
— Tout ça, c’est de la poudre aux yeux, dit-il d’une voix grave. Les accords avec les Chinois, c’est bien. Ça nous donne de l’air. Mais le mal est à l’intérieur, Brigitte. Il ronge nos fondations.
Brigitte ne répondit pas immédiatement. Elle le regardait, attendant. Elle savait que son mari n’avait pas besoin de réponses, mais d’un exutoire.
— Pendant que j’étais en Chine à défendre les intérêts de ce pays, à négocier des contrats qui sauveront des millions de vies, cet… cet individu…, le ton de Fred monta, une veine palpitant sur sa tempe, Julien, il était en train de tisser sa toile. Déchu, oui, mais il n’a pas disparu. Il a transformé sa disgrâce en arme. Il est allé se planter au cœur de la capitale, et il a lancé son parti. L’Union des Citoyens pour la Révolution… L’UCR. Il nous défie ouvertement. Il se pose en victime, en apôtre de la transparence ! L’effronté !
Fred se leva et arpenta la chambre, ses chaussures s’enfonçant dans l’épaisse moquette.
— Les états-majors de l’UCR, poursuivit-il, sont déjà remplis de ces mêmes fonctionnaires qu’il avait nommés, des ingrats ! Ils ont profité du système, ils ont mangé à tous les râteliers, et aujourd’hui, ils le suivent dans sa croisade contre la majorité. C’est une bombe à retardement. Les gens aiment les histoires de rédemption. Les médias, même ceux qui nous sont acquis, commencent à lui donner la parole. Il parle de « rupture », de « révolution citoyenne »… Ces mots sont dangereux. Ils s’infiltrent dans les esprits comme de l’huile dans un tissu.
Il s’arrêta devant la baie vitrée, souleva légèrement le rideau et regarda les lumières de Kinshasa qui scintillaient au loin, telles des lucioles fragiles dans une nuit menaçante.
— Si on ne fait rien, d’ici six mois, son mouvement aura pris racine. Il drainera les mécontents, les ambitieux, les naïfs. Il deviendra un centre de pouvoir parallèle. Et à chaque échec de notre gouvernement, il pointera du doigt. Il dira : « Regardez, moi, je vous avais prévenus. »
