Chapitre 4
Mon téléphone vibre. Je quitte l’écran quelques secondes. Juste quelques secondes.
— Oui.
La conversation est courte. Un problème mineur. Rien d’urgent. Je raccroche. Je retourne vers les écrans. Vide. Le couloir est vide. Le salon est vide. L’escalier est vide.
— Où est-elle ?
Je change de caméra. Une, deux, trois. Rien. Mon cœur rate un battement. Impossible.
— Localisez-la. Maintenant.
Les gardes s’activent. Je vois les mouvements sur les écrans. Elle ne peut pas sortir. Les grilles sont fermées. Les portes sécurisées. Je réfléchis vite. Une seule pièce sans caméra. Le salon privé. Celui où je garde les meubles et les tableaux les plus précieux. Je quitte le bureau presque en courant. J’ouvre la porte du salon. Et je la vois. Elle est debout sur le canapé. Sur mon canapé. Elle se tient en équilibre, les bras légèrement écartés, pour observer de plus près le tableau accroché au-dessus. Un tableau ancien. Unique. Inestimable. Elle lève la main.
— Arrêtez !
Ma voix claque dans la pièce. Elle sursaute violemment. Elle se retourne trop vite. Son pied glisse. Je la vois basculer. Je m’avance instinctivement. Je la rattrape de justesse avant qu’elle ne heurte le sol. Elle est légère. Je la redresse aussitôt.
— Vous êtes inconsciente ?
Elle éclate d’un petit rire nerveux. Elle me regarde. Elle tourne autour de moi comme si j’étais une curiosité.
— C’est vous…
Ses yeux brillent d’une drôle de lumière.
— C’est vous qui me parlez depuis tout ce temps ?
Je ne réponds pas.
— Vous n’êtes pas si effrayant en vrai.
Quelque chose en moi se crispe. Je la saisis brusquement par le bras. Je la pousse vers le canapé et la jette dessus sans douceur.
— Qu’est-ce que vous faisiez ici ?
Elle me fixe, surprise mais pas terrorisée comme elle devrait l’être.
— Je regardais.
— Vous savez qui je suis ?
— Alexandre Monty.
Elle dit mon nom comme si c’était banal. Je suis l'homme le plus crains de la ville et cette petite chose me banalise. Je me penche vers elle.
— Pour moi, vous n’êtes qu’un morceau de chair.
Ma voix est froide.
— Je n’hésiterai pas à vous tuer si vous tentez de vous échapper.
Je marque une pause.
— Ou à vous renvoyer chez Mirela. À mon avis elle sera très heureuse de faire le boulot à ma place
Son visage change. Son souffle s’accélère.
— Non…
Elle se redresse d’un coup.
— Tuez-moi si vous voulez... Mais ne me renvoyez pas chez elle.
Elle recule sur le canapé comme si elle voyait quelqu’un d’autre à ma place.
— Pas là-bas… pas là-bas…
Elle commence à respirer trop vite.
— Calmez-vous.
Mais elle n’entend plus. Ses doigts se crispent sur le tissu.
— Je préfère mourir…
Ses yeux se révulsent légèrement. Son corps devient mou. Elle s’effondre.
— Amaya.
Je la secoue légèrement. Aucune réaction. Je prends mon téléphone.
— Carlos. Venez immédiatement.
Je la regarde, inconsciente sur mon canapé.
Un morceau de chair, vraiment ?
Pourquoi cette phrase sonne faux maintenant ? Carlos arrive en moins de cinq minutes.
Il s’agenouille près d’elle. Vérifie son pouls. Ses pupilles. Sa respiration.
— Crise de panique sévère.
Je reste debout, les bras croisés.
— Elle s’est évanouie.
— Je vois ça.
Il me lance un regard bref.
— Vous lui avez dit quoi ?
Je ne réponds pas tout de suite.
— La vérité.
Il soupire.
— Elle est instable émotionnellement. Son passé explique beaucoup de choses. Vous ne pouvez pas la menacer comme ça.
Je serre la mâchoire.
— Je fais ce que je veux ici.
— Pas si vous voulez que la grossesse tienne.
Le mot tombe dans la pièce comme une pierre dans l’eau. Grossesse.
Je détourne le regard. Carlos injecte quelque chose dans sa perfusion portative.
— Elle a besoin de stabilité. De sécurité. Même si c’est artificiel.
Je ricane légèrement.
— Sécurité ? Ici ?
— Oui. Sinon son corps réagira. Le stress peut tout compromettre.
Je passe une main sur mon visage.
Elle bouge légèrement. Carlos se relève.
— Elle va se réveiller dans quelques minutes. Essayez de ne pas la terroriser cette fois. Il sort. Je reste seul avec elle. Elle a l’air fragile. Trop fragile pour être ici. Ses cils frémissent. Elle ouvre les yeux lentement. Elle me voit. Elle ne recule pas cette fois.
— Je suis encore là ?
Sa voix est faible.
— Oui.
Elle ferme les yeux un instant.
— Merci.
Je fronce les sourcils.
— Merci de quoi ?
— De ne pas m’avoir renvoyée.
Je ne sais pas quoi répondre. Elle se redresse un peu, grimace à cause de son ventre.
— Je peux rester ici ?
— Vous n’avez pas le choix.
Elle hoche la tête doucement.
— D’accord.
Silence. Puis elle me regarde vraiment. Pas comme une prisonnière regarde son geôlier.
Comme si elle essayait de me comprendre.
— Pourquoi moi ?
Je reste immobile. Je pourrais mentir. Je pourrais dire que c’est une erreur administrative. Mais elle mérite au moins une partie de la vérité.
— Parce que votre corps a accepté quelque chose que d’autres n’ont pas supporté.
Elle cligne des yeux.
— Accepté quoi ?
Je soutiens son regard.
— Une insémination.
Le silence devient épais. Je vois l’information circuler dans son esprit.
— Vous…
Sa main tremble et se pose sur son ventre.
— Je suis… ?
— Oui.
Elle reste figée. Je m’attends à des cris. À de la colère. Mais elle ne fait rien.
— Je… je vais avoir un bébé ?
Sa voix est presque un souffle. Je hoche la tête.
Elle ferme les yeux. Je ne sais pas si c’est de la peur. Ou autre chose.
Elle rouvre les yeux.
— Vous êtes le père ?
Je reste silencieux une seconde.
— Oui.
Elle me regarde longtemps. Puis, contre toute logique, elle murmure :
— Alors ne me traitez pas comme un objet.
La phrase me frappe plus fort que prévu. Je pourrais la remettre à sa place. Lui rappeler qui commande.
Mais je ne le fais pas.
Parce qu’au fond, elle me trouble. Elle a survécu. Et maintenant… Elle me regarde sans peur.
