Chapitre 3
Quelques jours ont passé.
Tout est stable. Trop stable.
Je suis dans mon bureau. Les rideaux sont tirés. La lumière des écrans éclaire la pièce. Elle dort. Et moi je tiens enfin des informations sur elle. Je jette un œil au dossier. Amaya Robert. Vingt-et-un ans. Orpheline. Aucun diplôme. Aucun casier. Aucune trace d’université. Presque rien. Elle n’est même pas la fille de Mirela. Je referme le dossier puis je le rouvre. Je relis la page médicale.
Malnutrition chronique. Carences sévères. Infections répétées. Je tourne la page. Photos. Des bleus. Des plaies ouvertes. Des cicatrices anciennes. Des brûlures. Je serre les dents. Mes hommes ont trouvé ces albums dans ses affaires quand je les ai envoyés tout récupérer chez Mirela. Elle gardait les photos. Comme des preuves. Comme si elle voulait se rappeler qu’elle avait survécu. Je repose les images sur le bureau. Elle aurait dû mourir sur la table d’opération. Des dizaines avant elle n’ont pas tenu. Corps trop faibles. Rejet immédiat. Complications. Et elle… Elle survit. Je lève les yeux vers l’écran. Elle dort encore. Paisible. Trop paisible pour quelqu’un qui porte des points de suture récents.
Je ne comprends pas. Son corps fragile encaisse ce que d’autres plus fortes n’ont pas supporté. L’écran bouge légèrement. Elle ouvre les yeux. Je me redresse. Elle s’assoit lentement. Pose une main sur son ventre. Grimace. Puis se lève.
Elle tourne en rond. Encore. Comme un petit animal enfermé. Elle s’approche du mur décoré. Je vois sa main s’élever. J’active le micro immédiatement.
— Ne touchez à rien.
Elle sursaute. Puis… elle sourit. Elle lève les yeux vers la caméra.
— J’ai faim.
Je ferme les yeux une seconde.
Troisième repas depuis ce matin. Je soupire.
— Incroyable…
Je fais signe à mes hommes par l’interphone.
— Apportez-lui à manger.
Quelques minutes plus tard, ils entrent et déposent le plateau. Je la regarde à travers l’écran. Elle s’assoit et commence à manger. Pas délicatement. Pas timidement.
Elle mange vite. Comme si quelqu’un allait lui reprendre son assiette. Je fronce les sourcils. Elle avale chaque bouchée avec une concentration presque sérieuse. Personne ne lui a jamais laissé le temps de manger tranquille. Quand elle termine, elle s’essuie les lèvres avec le dos de la main. Puis elle lève les yeux vers la caméra.
— Monsieur… vous êtes là ?
Je ne réponds pas.
— Je m’ennuie.
Silence.
— J’en ai marre d’être enfermée.
Je reste immobile.
Elle croise les bras.
— Vous savez que c’est pas très gentil, ça ?
Je serre la mâchoire.
— Monsieur ?
Toujours rien. Elle regarde son assiette. Puis les murs. Et là, elle prend le petit pot de sauce tomate posé sur le plateau.
— Si vous me répondez pas, je salis vos murs.
Je me redresse brutalement.
— Ne faites pas ça.
Elle éclate presque de rire.
— Ah, vous êtes là.
Je passe une main sur mon front.
— Reposez ça.
— Alors laissez-moi sortir.
— Impossible.
— Je vais le faire.
Elle approche le pot du mur. Je sens une tension ridicule me traverser.
— Ne touchez pas à ce mur.
— Alors je veux sortir.
Je ferme les yeux une seconde. Elle est insupportable.
— Je vous promets que vous sortirez.
Elle s’immobilise.
— Vraiment ?
— Oui.
Ses yeux brillent. Elle saute presque sur place.
— Génial !
— Restez tranquille !
Ma voix claque plus fort que prévu. Le docteur a interdit tout mouvement brusque. Elle se fige. Pose une main sur son ventre.
— D’accord…
Elle me regarde encore.
— Vous criez tout le temps.
Je coupe le micro quelques secondes. Je me lève. Je fais quelques pas dans mon bureau.
Pourquoi elle agit comme ça ? Elle devrait avoir peur. Elle devrait supplier. Pleurer.
Au lieu de ça, elle menace mes murs avec de la sauce tomate. Je rallume le micro. Elle est assise sur le lit maintenant. Elle me regarde comme si elle savait que je suis encore là. Cette fille me pousse à bout. Et je ne comprends pas pourquoi ça m’atteint autant.
Je reste debout au milieu de mon bureau. Cette fille va me rendre fou.
Je regarde encore l’écran. Elle est assise sur le lit, les jambes croisées, à fixer la caméra comme si elle me voyait vraiment derrière. Elle attend.
Je prends le téléphone interne.
— Ouvrez la porte.
Silence au bout du fil.
— Pardon, patron ?
— Libérez-la.
Je marque une pause.
— Mais surveillance constante. Pas une seconde hors caméra. Deux hommes à distance.
— Bien.
Je raccroche. Je ne sais pas pourquoi je fais ça. Ce n’était pas prévu. Elle devait rester enfermée le temps nécessaire.
Mais si je la laisse tourner en rond encore un jour de plus, elle va vraiment peindre mes murs avec de la sauce tomate.
Quelques minutes plus tard, je vois la porte s’ouvrir sur l’écran.
Elle sursaute. Puis ses yeux s’agrandissent. Les hommes entrent.
— Vous pouvez sortir.
Elle les regarde comme si elle n’y croit pas.
— Vraiment ?
— Oui.
Elle se lève doucement cette fois. Elle pose une main sur son ventre, prudente. Elle marche vers la porte.
Je suis attentif à chaque pas. Elle franchit le seuil. Elle est dans le couloir. Elle tourne la tête à droite, à gauche. Comme une enfant qu’on sort pour la première fois. Elle inspire profondément. Je n’avais pas prévu cette sensation bizarre dans ma poitrine. Elle avance lentement. Les hommes la suivent à quelques mètres. Elle effleure les murs du bout des doigts. Observe les tableaux. Les lumières.
— C’est grand…
Sa voix est basse mais les micros captent tout. Elle s’arrête devant une fenêtre immense. Elle regarde dehors longtemps. Je serre la mâchoire.
Elle pourrait courir. Essayer de fuir.
Mais elle ne le fait pas. Elle se contente de regarder le ciel.
— Je peux aller dehors ?
Je réponds par l’interphone du couloir.
— Non.
Elle lève les yeux vers la caméra la plus proche.
— Vous me suivez partout, hein ?
Je ne réponds pas. Elle continue de marcher. Lentement. Curieuse.
Elle passe devant la porte de mon bureau sans le savoir. Je la vois sur l’écran mural. Si j’ouvre cette porte maintenant, elle serait face à moi. Je ne bouge pas. Je ne veux pas qu'elle me voit. Jusque là personne ne sait qui est Alexandre Monty. Dehors je suis un mystère pour tout le monde et je compte le rester. Elle rit doucement en voyant un grand miroir décoratif dans le couloir. Puis elle s’arrête net. Elle se regarde.
Son sourire disparaît. Elle observe son ventre à travers le tissu. Son visage devient sérieux. Je vois la question dans ses yeux. Elle sait qu’on lui cache quelque chose. Et je sais que le jour où elle comprendra… Tout changera. Je me rassois lentement.
— Surveillance renforcée, dis-je dans le micro interne.
— Oui, patron.
Je ne comprends toujours pas pourquoi je l’ai laissée sortir. Mais une chose est sûre. Amaya n’est pas comme les autres. Le premier jour où elle s'est réveillé dans cette chambre. Elle n'a pas pensé à s'évader. Elle a préféré inspecter les murs plutôt que de se diriger vers la porte. C'est incompréhensible.
