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Chapitre 5

Je ne dors pas cette nuit-là.

Je reste dans mon bureau, les lumières éteintes, juste les écrans allumés devant moi. Elle est de retour dans sa chambre. Elle dort sur le côté, une main posée sur son ventre comme si elle voulait protéger quelque chose qu’elle ne comprend même pas encore. “Alors ne me traitez pas comme un objet.”

Sa voix tourne en boucle dans ma tête. Je me lève brusquement. Ça m’agace. Elle n’est pas censée avoir cet effet sur moi. Elle est ici pour une seule raison. Une raison claire. Logique. Froide. Je prends le dossier une nouvelle fois. Amaya Robert. Vingt-et-un ans. Maltraitance. Carences. Dossier médical catastrophique. Et pourtant, compatible. Je repose les feuilles.

Pourquoi elle ? Le téléphone interne sonne.

— Patron, Mirela demande à vous parler.

Je me fige une seconde.

— Passez-la.

Sa voix arrive aussitôt. Douce. Trop douce.

— Monsieur Alexandre… comment va ma fille ?

Je souris sans joie.

— Laquelle ?

Un silence court.

— Sélène, bien sûr.

— Vous m’avez menti.

Sa respiration change à peine.

— Je ne vois pas de quoi vous parlez.

— Vous avez envoyé une autre fille.

Cette fois, elle soupire.

— Amaya n’a aucune valeur. Vous pouvez en faire ce que vous voulez. Mais Sélène… elle est fragile. Fragile. Le mot me dégoûte.

— Vous avez pris un risque en me trompant.

— Vous avez ce que vous vouliez, non ?

Je ne réponds pas.

— Et puis… vous ne comptez pas la garder longtemps.

Sa phrase sonne comme une certitude.

— Ce n’est pas votre problème.

Je coupe la communication sans prévenir. Je reste immobile quelques secondes. “Elle n’a aucune valeur.” Je regarde l’écran. Amaya bouge légèrement dans son sommeil. Elle fronce les sourcils comme si elle faisait un mauvais rêve. Aucune valeur. Si c’était vrai, pourquoi son corps a-t-il tenu ? Pourquoi ses constantes sont-elles meilleures que celles des autres à ce stade ? Je passe une main dans mes cheveux.

Je me surprends à zoomer sur l’image. Elle a l’air si petite dans ce grand lit. Si vulnérable.

Je me déteste presque pour la pensée qui traverse mon esprit : Si Mirela la récupère un jour… elle ne survivra pas. Je me détourne de l’écran. Ce n’est pas mon problème. Je ne suis pas son sauveur. Je suis celui qui l’a enfermée. Celui qui a décidé pour elle. Et pourtant… Je prends une décision sans vraiment la formuler.

— Sécurité renforcée autour de sa chambre, dis-je dans l’interphone. Aucun contact extérieur sans mon accord.

— Bien, patron.

Je m’assois de nouveau. Elle remue encore un peu. Demain, je devrai être plus froid. Plus distant. Elle doit comprendre que je ne suis pas un allié. Mais une vérité me frappe avec une ironie presque cruelle :

Depuis qu’elle est ici, c’est elle qui perturbe mon ordre parfait. Et je n’aime pas perdre le contrôle.

Je me réveille plus tard que d’habitude. Premier réflexe. Les écrans. Je cherche sa chambre. Vide.

Mon cœur rate un battement. Je change de caméra. Couloir. Escalier. Salon. Toujours rien. Une tension glaciale me traverse. Je balaie les images plus vite. Cuisine. Je zoome. Elle est là. Amaya. Deux gardes sont présents. Tom aussi. Et dans sa main… un énorme couteau de cuisine. Je me lève si brusquement que ma chaise recule en grinçant.

— Idiots…

Je sors de ma chambre sans même enfiler quelque chose. Je traverse le couloir à grandes enjambées. Quand j’arrive à l’entrée de la cuisine, je m’arrête net. Elle est de dos. Elle tient le couteau fermement. Et elle coupe la viande. Pas doucement. Pas délicatement. Elle frappe presque. Chaque mouvement est sec. Violent.

La lame s’enfonce dans la chair avec une force disproportionnée.

— Arrêtez !

Ma voix explose dans la pièce.

Tout le monde se fige. Tom et les gardes se tournent vers moi.

— Bonjour, patron.

Je ne les regarde même pas.

— Vous êtes incapables de réfléchir ?

Je pointe le couteau.

— Vous la laissez manipuler ça ?

Ils hésitent.

— Prenez-le-lui !

Un des gardes s’approche prudemment et récupère le couteau des mains d’Amaya. Elle ne résiste pas. Elle se contente de me regarder. Et elle sourit. Ce sourire m’agace immédiatement.

— Qu’est-ce que vous faites ici ?

Elle essuie ses mains sur un torchon.

— Je cuisine.

— Comment êtes-vous sortie ?

Tom intervient calmement.

— Elle nous a promis de ne pas s’enfuir, patron. Elle disait vouloir vous faire plaisir avec un petit déjeuner.

Je me tourne vers lui, furieux.

— Vous croyez vraiment à ce genre de promesse ?

Amaya fait un pas en avant.

— Ne lui en voulez pas, monsieur Tom n’a rien fait.

Elle me regarde droit dans les yeux.

— Si vous devez punir quelqu’un, punissez-moi.

Je fronce les sourcils.

— Punir ?

Elle incline légèrement la tête, presque curieuse.

— Vous allez me battre ? ...Ou me brûler les mains ?

La cuisine devient glaciale.

— Qu’est-ce que vous racontez ?

Elle sourit légèrement. Comme si c’était banal.

— C’est comme ça que ma belle-mère faisait. Quand j’étais désobéissante. Ou si je renversais quelque chose.

Tom baisse les yeux. Les gardes restent immobiles. Je sens une colère sourde monter en moi. Pas contre elle. Contre cette femme. Contre Mirela. Je repense aux photos. Aux cicatrices.

Je me rappelle la mise en garde de Carlos. Pas de stress. Pas de violence. Je prends une inspiration lente.

— Il n’y aura pas de punition.

Elle cligne des yeux.

— Vraiment ?

— Oui.

Son visage s’illumine d’un sourire presque enfantin.

— Alors je peux finir ? Il me reste juste un plat à cuire.

Je la fixe quelques secondes. Elle semble sincère, innocente. Dangereusement imprévisible.

— D’accord.

Tom me lance un regard surpris.

Amaya retourne vers le plan de travail. Elle bouge plus calmement maintenant. Puis, sans se retourner, elle dit :

— Vous devriez aller mettre un vêtement pendant que ça cuit. Je fronce les sourcils.

— Pardon ?

Elle se retourne enfin et me regarde de haut en bas. Ses yeux s’arrêtent une seconde sur mon torse. Je baisse les yeux. Je suis torse nu. Je suis sorti sans réfléchir. Elle hausse légèrement les épaules.

— Vous allez attraper froid.

Elle retourne à ses casseroles, parfaitement naturelle. Tom laisse échapper un petit rire discret. Je tourne la tête lentement vers lui. Il essaie de se retenir.

— Quelque chose vous amuse ?

— Non, patron.

Mais il sourit encore. Je le fusille du regard. Puis je quitte la cuisine sans un mot. Derrière moi, j’entends Amaya fredonner doucement pendant qu’elle cuisine. Depuis qu'elle est là la maison ne me paraît plus totalement silencieuse.

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